‹ Œuvres de P. Corneille (volume 2)Chapitre 214 sur 240 · ACTE IV, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE III

Que bien plus aisément j'en satirois triompher I Vos larmes dans mon cœur ont trop d'intelligence; Elles ont presque éteint cette ardeur de vengeance : Je ne puis refiiser des soupirs à vos pleurs ; Je sens que je suis mère auprès de vos douleurs. * C'en est fait, je me rends , et^a colère expire. Kodogune est à vous , aussi-bien que l'empire j Rendez grâces aux dieux qui vous ont fait l'aîné : •* Possédez-la, régnez.

ANTIOCHUS

O moment fortuné !

trop heureuse fin de l'excès de ma peine !

Je rends grâces aux dieux qui calment votre haine. Madame , est-il possible ?

* Cela n'est pas français : il fallait dire , voa douleurs me font sentir que je suie mère. La correction du style est deveiiae d'une nécessité absolue : on est obligé de tourner quelquefois un vers en plusieurs manières avant de rencontrer la bonne.

*• Je suis encore surpris du peu d'effet que produit ici celte décla^ration de la piimogéniture d'Antiochus ; c'est pourtant le sujet de k pièce j c'est ce qui est annoncé dès les premiers vers comme la chose la plus importante. Je pense que la raison de l'indifférence avec laquelle on entend cette déclaration , est qu'on ne la croit pas vraie. Cléopâtre vient de s'adoucir sans aucune raison; on pense, que tout ce qu'elle dit est feint. Une autre raison encore du peu d'effet de cette déclaration si importante, c'est qu'elle est noyée dans un amas de petits artifices , de mauvaises raisons , et surtout de mauvais vers. Cela peut rendre attentif, mais ceLi ne saurait toucher. J'observe que, parmi ces défauts, l'intérêt de curiosité se fait toujours sentir ; c'est ce qui soutient la pièce jusqu'au cinquième acte, dont les grandes beautés, la situation unique et le terrible tableau demandent grâce pour tant de fautes , et l'obtiennent. V. , ^4

GLEOPATRE.

Ea Yain j'ai résisté , La nature est trop forte , et taoa cœur s'est domté> Je ne vous dis plus rien , yous aimez votre mère , Et votre amour pour moi taira ce qu'il fiiut taire.

ANTIOCHUS

Quoi ! je triomphe donc sur le point de périr ! La main qui me blessoit a daigné me guérir !

CLEOPATRE

Oui^ je veux couronner une flamme si belle. ' Allez à la princesse en porter la nouvelle ; Son cœur comme le v6tre en deviendra charmé : Vous n'aimeriez pas tant si vous n'étiez aimé.

ANTIOCHUS

Heureux Antiochus ! heureuse Rodogune I '

^ Une flamme si belle n'eât pas une raison quand il s'agît d'nn trône , il faut d'antres preuves. Le petit compliment qu'elle fait à Antiochus est plutôt de la comédie que de la tragédie.

* n iaut que ce prince ait le sens bien borné ywor n'avoir aucune défiance en .voyant sa mère passer tout d'un <coop de i'ezcés de la méchanceté la plus atroce à l'exoès de la bonté. Quoi ! «près qu'elle ne lui a parlé que d'assassiner Rodogune , après avoir voulu lui faire accroire que Séleucus l'a tuée, après lui avoir dit, pérùses, péris^ eest ! elle lui dit que ses larmes ont de l'intelligence dans son cœur; et Antiochus la croit ! Non , une telle crédulité n'est pas dans la nature. Antiochus n'a jamais dû avoir plus de défiance , et il n'en témoigne aucune : il devrait au moins demander si le changemeot inopiné de sa mère est bien vrai,* il devrait dire: Esi^il poseibie que vous 9oye% tout» autre en un moment/ aérai -Je assez heu-^ reux f etc. ; mais point : il s'écrie tout d'un coup , O moment for-' luné! à trop heureuse fin / Plus J'y réfléchis , et moins ;e trouve cette scène naturelle.

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