‹ Œuvres de P. Corneille (volume 2)Chapitre 239 sur 240 · EXAMEN DE RODOGUNE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE RODOGUNE

JjB sujet de cette tragédie est tiré d'Appian Alexandrin, dont voici les paroles , sur la fin du livre qu'il a fait des Guerres de Syrie : « Démétrius , surnommé Nicanor, « entreprit la guerre contre les Parthes, et vécut quelque « temps prisonnier dans la cour de leur roi Phraates y « dont il épousa la sœur, nommée Rodogune. Cependant «Diodotus, domestique des rois précédents , s'empara « du trône de Syrie, et y fit asseoir un Alexandre, encore «enfant, fils d'Alexandre le bâtard et d'une fille de «Ptolémée. Ayant gouverné quelque temps comme « tuteur sous le nom de ce pupille, il s'en défit, et prit «lui-même la couronne sous un nouveau nom de « Tryphon qu'il se donna. Antiochus , frère du roi pri* «sonnier, ayant appris sa captivité à Rhodes «C les ? troubles qui l'avoient suivie, revint dans la Syrie, où, ^ ayant défait Tryphon , il le fit mourir. De là, il porta « ses armes contre Phraates, et, vaincu dans une bataille, « il se tua lui-même* Démétrius , retournant en. son «royaume, fut tué par sa femme Gléopâtre, qui lui « dressa des embûches sur le chemin , en haine de cette « Rodogune qu'il avoit épousée , dont elle avoit conçu « une telle indignation , qu'elle avoit épousé ce même « Antiochus , frère de son mari. Elle avoit deux fils de «Démétrius, dont elle tua Séleucus, l'aîné, d'un coup

< de flèche, sitôt qu'il eut pris le diadème après la mort «de son père, soit qu'elle craignît qu'il ne la voulût

< venger sur elle , soit que la même fureur l'emportât à

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« ce nouveau parricide. Antiochus son frère lui succéda^ « et contraignit cette mère dénaturée de prendre le poi- « son qu elle lui avoit préparé. »

Justin, en son trente - sixième , trente - huitième et trente -neuvième livre, raconte cette histoire plus au long, avec quelques autres circonstances. Le premier des Mdchaiées y et Josèphe^ au treizième des Antiquités judeuquesy en disent aussi quelque chose qui ne s'accorde pas tout-à-fait avec Appian. C'est à lui que je me suis attaché pour la narration que j ai mise au premier acte y et pour l'effet du cinquième , que j'ai adouci du côté d' Antiochus. J'en ai dit la raison ailleurs. Le reste sont des épisodes d'invention , qui ne sont pas incompatibles avec l'histoire, puisqu'elle ne dit point ce que devint Rodoguné après la mort de Démétrius, qui vraisemblablement l'amenoit en Syrie prendre possession de sa couronne. J'ai fait potter à la pièce le nom de cette princesse plutôt que celui de Gléopâtre, que je n'ai même osé nommer dans mes vers , de peur qu'on ne confondît cette reine de Syrie avec cette fameuse princesse d'Egypte qui portoit le même nom , et que l'idée de celle-ci , beaucoup plus connue que l'autre, ne semât une dangereuse préoccupation parmi les auditeurs.

On m'a souvent fait une question à la cour , quel étoit celui de mes poèmes qiie j'estimois le plus; et j'ai trouvé tous ceux qui me l'ont faite si prévenus en faveur de Cinna ou du Cid , que je n'ai jamais osé déclarer toute la tendresse que j'ai toujours eue pour celui-ci , à qui j'aurois volontiers donné mon suffrage , si je n'avois craint de manquer, en quelque sorte, au respect que je devois à ceux que je voyois pencher d'un autre côté. Cette préférence est peut-être en moi un effet de ces

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inclinations aveugles qu ont beaucoup de pères pour quelques*>uns de leurs enfants plus que pour les autres ; peut-être y entre-t-il un peu d amour-propre , en ce qu^ cette tragédie me semble être un peu plus à moi que .celles qui Font précédée , à cause des incidents surpre-f nants qui sont purement de mon invention , et n avoient jamais été vus au théâtre ; et peut-être enfin y a-t-il un peu de, vrai mérite qui fait que cette inclination n'est pas tout-à-fait injuste. Je veux bien laisser chacun en liberté de ses sentiments ; mais certainement on peut dire que mes autres pièces ont peu d'avantages qi^i ne se rencontrent en celle-ci : elle a tout ensemble la beauté du sujet , la nouveauté des fictions , la force dfss vers, la facilité de l'expression , la solidité du raisonnement, 1^ chaleur des passions , les tendresses de l'amour et de l'amitié; et cet heureux assemblage est ménagé de sorte, qu'elle s'élève d'acte en acte. Le second passe le premier, le ti^oisième est au-dessus du second, et le der-r jiier l'einporte sur tous les autres. L'action y est une , grande , complète ; sa durée ne va point, ou fort peu ^ au-delà de celle de la représentation. Le jour en est le plus illustre qu'on puisse imaginer, et l'unité de lieu s'y rencontre en la manière que je l'explique dans le troisième de mes discours , et avec l'indulgence que j'ai der mandée pour le théâtre.

Ce n'est pas que je me flatte assez pour présumer qu'elle soit sans taches. On a fa^t tai^t d'objections contre la narration de Lapnice au premier acte,. qu'il est palaisé de ne donner pas les mains à quelques-unes. Je ne la tiens pas toutefois $i inutile qu'on Ta dit. Il est hors de dpute que Cléopâtre, danç le second , feroit connoître beaucoup de choses par sa confidence avec cette Laonice,

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et par le rëcît qu'elle en fait à ses deux fils^ pour leur remettre derant les yeux combien ils lui ont d obliga* tion ; mais ces deux scènes demeureroient assez obscures, si cette narration ne les aroit précédées; et du moins les justes défiances de Rodogune à la fin du premier acte 9 et la peinture que Cléopâtre fait d elle*même dans son monologue qui ouvre le second , n'auroient pu se faire entendre sans ce secours.

J'aTOue qu'elle est sans artifice , et qu'on la fait de sang-froid à un personnage protatique , qui se pourroit toutefois justifier par les deux exemples de Térence que j ai cités sur ce sujet au premier discours. Timagène, qui l'écoute, n*est introduit que pour l'écouter , bien que je l'emploie au cinquième à faire celle de la mort de Seleucus, qui se pouvoit faire par un autre. Il l'écoute sans y avoir aucun intérêt notable, et par simple curiosité d'apprendre ce qu'il pouvoit avoir su déjà en la cour d'Egypte , où il étoit en assez bonne posture , étant gouverneur des neveux du roi , pour entendre des nouvelles assurées de tout ce qui se passoit dans la Syrie, qui en est voisine. D'ailleurs, ce qui ne peut recevoir d'excuse , c'est que , comme il y avoit déjà quelque temps qu'il étoit de retour avec les firinces , il n'y a pas d'appafence qu'il ait attendu ce grand jour de cérémonie pour s'informer de sa sœur comme se sont passés tous ces troubles , qu'il dit ne savoir que confusément. PoUux , dans Médécy n'est qu'un personnage- pi-ôtatique qui écoute safis intérêt comme lui; mais sa surprise de voir ïason à Corinthe, où il vient d'arriver, et sdn séjour en Asie , que la mer en sépara , lui dbnne juste sujet d'ignorer ce qu'il en apprend. La narration ne laisse pas de demeurer froide comme celle-ci, parce qu'il ne s'est

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encore rien passé dans la pièce qui excite la curiosité de l'auditeur, ni qui lui puisse donner quelque émotion en 1 écoutant ; mais si tous voulez réfléchir sur celle de Curiace dans Horace y vous trouverez qu elle fait un tout autre effet. Camille , qui lëcoute, a intérêt, comme lui, à savoir comment s'est faite une paix dont dépend leur mariage; et l'auditeur, que Sabine et elle n'ont entretenu que de leurs malheurs et des appréhensions d'une bataille qui se va donner entre deux partis , où elles voient leurs frères dans l'un , et leur amour dans l'atitre, n'a pas moins d'avidité qu'elle d'apprendre comment une paix si surprenante s'est pu conclure.

Ces défauts dans *cette narration confirment ce que j'ai dit ailleurs , que , lorsque la tragédie a son fonder ment sur des guerres entre deux état», ou sur d'autres affaires publiques , il est très malaisé d'introduire un acteur qui les ignore , et qui puisse receToir le récit qui en doit instruire les spectateurs en parlant à lui.

J'ai déguisé quelque chose de la vérité historique en celui-ci : Cléopâtre n'épousa Antiochus qu'en haine de ce que son mari avoit épousé Rodoguhe chez les Parthes; et je fais qu'elle ne l'épouse que par la nécessité de ses affaires, sur un faux bruit de la mort de Démétrius , tant pour ne la faire pas méchante «ans nécessité , comme Ménéks dans YOreste d'Euripide, que pour avoir lieu de feindre que Démétrius n'avoit pa« encore épousé Rodo* gune, et venoit lëpouser dans son royaume pour la mieux établir en la place de l'autre , par le consentement de ses peuples , et assurer la couronne aux enfants qui naitroient de ce mariage. Cette fiction m'étoit absolu* ment nécessaire , afin qu'il fut tué avant que de l'avoir épousée , et que l'amour que ses deux fils ont pour elle

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ne fît point d'horreur aux spectateurs , qui nVuroient pas manqué d'en prendre une assez forte , s'ils les eussent vus amoureux de la veuve de leur père ; tant cette affection incestueuse répugne à nos mœurs !

Cléopâtre a lieu d'attendre ce jour-là à faire confidence à Laonice de ses desseins et des véritables raisons de tout ce qu'elle a fait. Elle eût pu trahir son secret aux princes ou à Rodogune, si elle l'eût su plutôt; et cette ambitieuse mère ne lui en fait part qu'au moment qu'elle veut bien qu'il éclate, par la cruelle proposition qu elle va faire à ses fils; On a trouvé celle que Rodogune leur fait à son.tour,- indigne d'une personne vertueuse , comme je la peins ; mais on n'a pas considéré qu elle ne la fait pas , comme Cléopâtre , avec espoir de la voir exécuter par les princes , mais seulement pour s'exempter d'en choisir aucun, et les attacher tous deux à sa protection par une espérance égale. Elle étoit avertie par Laonice de celle que la reine leur avoit faite, et devoit prévoir que, si elle se fût déclarée pour Antiochus qu'elle aimoit, son ennemie, qui avoit seule le secret de leur naissance, n'eût pas manqué de nommer Séleucus pour l'aîné , afin de les commettre l'un contre l'autre, et d'exciter une guerre civile qui eût pu causer sa perte. Ainsi elle devoit s'exempter de choisir, pour les contenir tous deux dans 1 égalité de prétention ^ et elle n'en avoit point de meilleur moyen que de rappeler le souvenir de ce qu'elle devoit à la mémoire de leur père , qui avoit perdu la vie pour elle , et leur faire cette proposition qu'elle savoit bien qu'ils n'accepteroient pas. Si le traité de paix l'avoit forcée à se départir de ce juste sentiment de reconnoissance , la liberté iju'ils lui rendoient la.rejetoit dans cette obligation. Il

étoit de son devoir de venger cette mort; mais il étoit de celui des princes de ne se pas charger de cette ven* geance. Elle avoue elle-même à Antiochus qu elle les haï roit , s'ils lui avoient obéi ; que , comme elle a fait ce qu'elle a dû par cette demande, ils font ce qu'ils doivent par leur refus ; qu'elle aime trop la vertu pour vouloir être le prix d'un crime, et que la justice qu elle demande de la mort de leur père seroit un parricide , si elle la recevoit de leurs mains.

Je dirai plus : quand cette proposition seroit tout-àfait condamnable en sa bouche , elle mériteroit quelque grâce , et pour l'éclat que la nouveauté de l'invention a fait au théâtre, et pour l'embarras surprenant où elle jette les princes , et pour l'effet qu elle produit dans le reste de la pièce qu'elle conduit à l'action historique. Elle est cause que Séleucus, par dépit , renonce au trône et à la possession de cette princesse ; que la reine , le voulant animer contre son frère, n'en peut rien obtenir, et qu'enfin elle se résout par désespoir de les perdre tous deux , plutôt que de se voir sujette de son ennemie.

Elle commence par Séleucus, tant pour suivre l'ordre de l'histoire , que parce que , s'il fut demeuré en vie après Antiochus et Rodogune, quelle vouloit empoisonner publiquement, il les auroit pu venger. Elle ne craint pas la même chose d' Antiochus pour son frère, d'autant qu'elle espère que le poison violent qu'elle lui a préparé fera un effet assez prompt pour le faire mourir avant qu'il ait pu rien savoir de cette autre mort, ou du moins avant qu'il l'en puisse convaincre , puisqu'elle a si bien pris son temps pour l'assassiner, que ce parricide n'a point eu de témoins. J'ai parlé ailleurs de l'adoucissement que j'ai apporté pour empêcher qu Antiochus n'en

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commit un en la forçant de prendre le poison qu'elle lui présente y et du peu d apparence qu'il y avoit qu un moment après qu elle a expiré presque à sa vue y il parlât d amour et de mariage à Rodogune. Dans Tétat où ils rentrent derrière le théâtre , ils peuvent le résoudre quand ils le jugeront à propos. L'action est complète, puisqu'ib sont hors de péril ; et la mort de Séleucus ma exempté de développer le secret du droit d aînesse entre les deux frères, qui d'ailleurs n'eût jamais été croyable, ne pouvant être éclairci que par une bouche en qui Ton n'a pas vu assez de sincérité pour prendre aucune assurance sur son témoignage.

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