‹ Œuvres de P. Corneille (volume 2)Chapitre 78 sur 240 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Vous en êtes, seigneur , mauvais dépositaire, Puisqu'avec tant d'effort on vous voit travailler A mettre ailleurs Fédat dont elle doit briller. ' Vous aimez Théodore , et votre âme ravie Lui veut donner ce trône élevé pour Flavie : * C'est là le fondement de votre aversion.

PLACIDE

Ce n'est point un secret que cette passion : ,

Flavie au lit malade en meurt de jalousie ; ^

Et dans l'âpre dépit dont sa mère est saisie ,

Elle tonne, foudroie, et, pleine de fureur.

Menace de tout perdre auprès de l'empereur.

Comme de ses faveurs je ris de sa colère :

Quoi qu'elle ait fait pour moi, quoi qu'elle puisse faire : .

Le passé sur mon cœur ne peut rien obtenir.

Et je laisse au hasard le soin de l'avenir.

Je me plais à braver cet orgueilleux courage;

Chaque jour pour l'aigrir je vais jusqu'à l'outrage : ^

* TravaUler à mettre ailleurs un éclat I

* Le terme de trône ne peut jamais convenir à un gouverneur de province.

3 Ce style prosaïque est inadmissible dans le tragique; la poésie n'est faite que pour déguiser et embellir tous ces détails. Voyez comment Racine rend la même idée :

Phèdre , atteinte d*mi mal qa^elle s obstine à taire, Lasse enfin d^elle-ixiême et da jour qui Téclaire....

AU n'était pas nécessaire que Placide outrageât tous les jours sa belle-mére qui Veut lui donner sa fille ; ce sont là des mœurs révoirtantes y et qui rendent toutd'un coup le premier personnage odieux.

Nous ne parlerons plas^ guère du style , nous nous en tiendrons'^ V. V . .10

i46 T^HÉODORE.

Son âme impérieuse et prompte à fulminer Ne sauFoit me haïr jusqu'à m'abandonner :

Souvent elle me flatte alors que je loffense; Et quand je l'ai poussée à quelque violence^ L'amour de sa^ Flayie en rompt tous les effets y Et l'éclat s'en termine à de nouveaux bienfaits* Je la plains toutefois ; et plus à plaindre qu'elle. Comme elle aime un ingrat, j'adore une cruelle , Dont la rigueur la venge ^ et, rejetant ma foi , Me rend tous les mépris que Flavie a de moi.

Mon sort des deux côtés mérite qu'on le plaigne : L'une me persécute , et l'autre me dédaigne ; Je hais qui m'idolâtre , et j'aime qui me fuit , Et je poursuis en vain, ainsi qu'on me poursuit. Telle est de mon destin la fatale injustice ; Telle est la tyrannie ensemble et le caprice Du démon aveuglé , qui sans discrétion Verse l'antipathie et l'inclination.

Mais puisqu'à d'autres yeux je parois trop aimable. Que peut voir Théodore en moi de oiéprisable ?

Tart de la tragédie* II n'y a rien de tragique dans cette intrigue; c'e&t un jeune homme qui ne veut point de la femme qu*on lui offre , et qui en aime une antre qui ne veut point de lui : vrai sujbt de comédie ^ et même sujet trivial. Noua avons déjà remarqué que les gens peu instruits croient que Racine a gâté le tliéâtre en y introduisant ces intrigues d'amour ; mais il n'y a aucune pièce de Corneille dont l'amour ne fasse l'intrigue : la seule différence est que Racine a traite cette ^passion en maître , et que Corneille n'a jamais su faii-e parler des amans , excepté dans le Cid , oà il était conduit par un auteur espagnol. Ce n'est pas l'amour qui domine dans Pofyûuclê , c'est la victoire que remporta Pauline sur son amant , c'est la noblesse de Sévère.

AdTE I, SCÈNE 1. 147

Sans doute elle aime ailleurs, et s'impute à bonheur De préférer I^dyme au fils du gouvemeun

CLÉOBULEé

Comme elle, je suis né, seigneur, dans Ântiochei Et par les droits du sang je lui suis assez proche ; Je Gonnois son courage, et vous répondrois bien Qu'étant sourde à vos vœux elle n'écOute rien , Et que cette rigueur dont votre amour l'accuse Ne donne point ailleurs ce qu'elle vous refuse. Ce malheureux rival dont vous êtes jaloux En reçoit chaque jour plus de mépris que vous i Mais quand même ses feux répondroient à vos flammés, Qu'une amour mutuelle uniroit vos deux âmes, Voyez où cette amour vous peut précipiter, Quel orage sur vous elle doit exciter.

Ce que dira Valens , ce que fera Marcelle* Soufirez que son parent vous dise enfin pour elle...»

PI.ACIDE

Âh ! si je puis encor quelque chose sur toi, Ne me dis rien pour elle , et dis^lui tout pour moi } Dis^lui que je suis sûr des bontés de mon père , Ou que , s'il se réndoit d'une humeur trop sévère , L'Egypte où l'on m^envoie est un asile ouvert Pour mettre notre flamme et notre heur à couvert. Là , saisis d'un rayon des puissances suprêmes , Nous ne recevrons plus de lois que de nous^-mêmeSi Quelques noires vapeurs que puissent concevoir Et la mère et la fille ensemble au désespoir. Tout ce qu'elles pourront enfanter de tempêtes , Sans venir jusqu'à nous. crèvera sur leurs têtes,

i48 THÉODORE.

Et nous érigerons en cet heureux séjour

De leur rage impuissante un trophée à l'amour.

Parle, parle pour moi, presse, agis, persuade ; Fais quelque chose enfin pour mon esprit malade ; Fais-lui voir mon pouvoir, fais-lui voir mon ardeur : Son dédain est peut-être un effet de sa peur; Et, si tu lui pouvois arracher cette crainte. Tu pourrois dissiper cette froideur contrainte. Tu pourrois... • Mais je vois Marcelle qui survient.

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