Oeuvres de P. Corneille
DiEN que, selon Aristote, le seul but de la poésie dramatique soit de plaire aux spectateurs , et que la plupart de ces poèmes leur aient plu , je veux bien avouer toutefois que beaucoup d'entre eux n'ont pas atteint le but de l'art. « Il ne faut pas prétendre , dit ce philosophe , que ce genre « de poésie nous donne toute sorte de plaisir , mais seule- « ment celui qui lui est propre ; » et pour trouver ce plaisir qui lui est propre , et le donner aux spectateurs , il faut, suivre les préceptes de Fart , et leur plaire selon ses règles. Il est constant qu'il y a des préceptes , puisqu'il y a un art ; mais il n'est pas constant quels ils sont. On convient du nom sans convenir de la chose, et on s'accorde sur les paroles pour contester sur leur signification. Il faut observer l'unité d'action , de lieu et de jour, personne n'en douté '; mais ce n'est pas une petite difficulté de savoir ce que c'est
1 On en doutait tellement du temps de Corneille , que ni les Espagnols ni les Anglais né connurent cette régie. Les Italiens seuls Pob'servérent. La Sophonisbe de Mairet fut la première pièce en France où ces trois unités parurent. La Motte , homme de beaucoup d'esprit et de talent , mais homme à paradoxes , a écrit de nos jours centre ces trois unités j mais cette hérésie en littérature n'a pas fait fortune.
que cette unité d'action , et jusqu'oii peut s étendre cette unité de jour et de lieu. Il &ut que le poète traite son sujet selon le yraisemblable et le nécessaire ; Aristote le dit , et tous ses interprètes répètent les mêmes mots , qui leur semblent si clairs et si intelligibles , qu aucun d'eux n a daigné nous dire , non plus que lui , ce que c'est que ce vraisemblable et ce nécessaire. Beaucoup même ont si peu considéré ce dernier, qui accompagne toujours l'autre chez ce philosophe , hormis une seule fois , où il parle de la comédie , qu'on en est ve^u jusqu'à établir une maxime très fausse ' , qiCïlfaut que le sujet (Tune tragédie soit vraisemblable; appliquant ainsi aux conditions du sujet la moitié de ce qu'il a dit de la manière de le traiter. Ce n'est pas qu'on ne puisse faire une tragédie d'un sujet purement -vraisemblable ; il en donne pour exemple la Fleur dCÀga-thoTif où les noms et les choses étoient de pure invention, aussi-bien qu'en la comédie : mais les grands sujets qui remuent fortement les passions , et en opposent l'impétuosité aux lois du devoir ou aux tendresses du sang , doivent toujours aller au-delà du vraisemblable , et ne trouveroient aucune croyance parmi les auditeurs, s'ils n'étoient soutenus, ou par l'autorité de l'histoire qui persuade avec empire , ou par la préoccupation de l'opinion commune qui nous donne ces mêmes auditeurs déjà tout persuadés. Il n'est pas vraisemblable que ^ Médée tue ses enfants , que
« Cette maxime au contraire est très vraie , en quelque sens qu'on Tentende. Boileau dit , avec raison , dans son An poétique :
Jamais au spectatear n*offrez rien d^ncroyable ^ Le yral peut quelqaefois ii*étre pas vraisemblable. Une meryeille absurde est pour moi sans appas : Vesprît n*est point ému de ce qu*il ne croit pas.
a. Gela nVst pas commun j mais cela nVst pas sans vraisemblance dans
Ciytemnestre assassine son mari , qu'Oreste poignarde sa mère ; mais l'histoire le dit , et la représentation de ces grands crimes ne trouve point d'incrédules. Il n est ni vrai, ni vraisemblable qu'Andromède, exposée à un monstre marin , ait été garantie de ce péril par un cavalier volant qui avoit des ailes aux pieds : mais c'est une fiction que l'antiquité a reçue; et, comme eUe l'a transmise jusqu'à nous , personne ne s'en offense ' quand on la voit sur le théâtre. Il ne seroit pas permis toutefois d'inventer sur ces exemples. Ce que la vérité ou l'opinion fait accepter seroit rejeté , s'il n'avoit point d'autre fondement qu'une ressemblance à cette vérité ou à cette opinion. C'est pourquoi notre docteur dit que les sujets viennent de la fortune , qui fait arriver les choses , et non de Fart, qui les imagine. Elle est maîtresse des événements , et le choix qu'elle nous donne de ceux qu'elle nous présente enveloppe une secrète défense d'entreprendre sûr elle, et d'en produire sur la scène qui ne soient pas de sa façon. Aussi « lés anciennes « tragédies se sont arrêtées autour de peu de familles, parce « qu'il étoit arrivé à peu de familles des choses dignes de là « tragédie. » Les siècles suivants nous en ont assez fourni pour franchir ces bornes , et ne marcher plus sur les pas des Grecs : mais je ne pense pas qu'ils nous aient donné la liberté de nous écarter de leurs règles. Il faut, s'il se peut,
l'excès cTune fureur dont on n'est pas le maître. Ces crimes révoltent la nature , et cependant ils sont dans la nature j c'est ce qui les ifend si convenables à la tragédie , qui ne veut que du vtai , mais un vrai rare et terrible.
> 11 semble que les sujets à^ Andromède , de Phaeton , soient plus faits pour l'opéra que pour la tragédie régulière. L'opéra aime le merveilleux. On est là dans le pays dès métamorphoses d'Ovide. La tragédie est le pays de l'histoire , ou du moins de tout ce qui ressemble à l'histoire par la vraisemblance des faits et par la vérité des mœurs.
nous accommoder avec elles , et les amener jusqu'à nou^.* Le retranchement qae nous avons fait des chœurs nous oblige à remplir nos poèmes de plus d'épisodes qu ils ne faisoient ; c'est quelque chose de plus , mais qui ne doit pas aller au-delà de leurs maximes , bien qu'il aille au-delà de leur pratique.
Il faut donc savoir quelles sont ces règles ; mais notre malheur est , qu'Aristote , et Horace après lui , en ont écrit assez obscurément pour avoir besoin d'interprètes , et que ceux qui leur en ont voulu servir jusqu'ici , ne les ont souvent expliqués qu'en grammairiens ou en philosophes. Comme ils avoient plus d'étude et de spéculation que d'expérience du théâtre , leur lecture nous peut rendre plus doctes, mais non pas nous donner beaucoup de lumières fort sûres pour y réussir.
Je hasarderai quelque chose sur cinquante ans de travail pour la scène , et en dirai mes pensées tout simplement , sans esprit de contestation qui m'engage à les soutenir , et sans prétendre que personne renonce en ma faveur à celles qu'il en aura conçues.
Ainsi ce que j'ai avancé dès l'entrée de ce discours , que la poésie dramatique a pour but le seul plaisir des spectateurs y n'est pas pour l'emporter opiniâtrement sur ceux qui pensent ennoblir l'art , en lui donnant pour objet de profiter aussi-bien que de plaire. Cette dispute même seroit très inutile , puisqu'il est impossible de plaire selon les règles, qu'il ne s'y rencontre beaucoup d'utilité. Il est vrai qu'Aristote , dans tout son Traité de la Poétiquey n'a jamais employé ce mot une seule fois ; qu'il attribue l'origine de la poésie au plaisir que nous prenons à voir imiter les actions des hommes ; qu'il préfère la partie du poème qui regarde le sujet, à celle qui regarde les mœurs, parce que cette pre-
mière contient ce qui agrée le plus, comme les agnàions et \e& péripéties ; qu'il fait entrer, dans la définition de la tragédie, l'agrément du discours dont elle est composée , et qu'il l'estime enfin plus que le poème épique, en ce qu'elle a de plus la décoration extérieure et la musique, qui délectent puissamment, et qu'étant plus courte et moins diffiise , le plaisir qu'on y prend est plus parfait : mais il n'est pas moins vrai qu'Horaœ nous apprend que nous ne saurions plaire à tout le monde , si nous n'y mêlons l'utile , et que les gens grayes et sérieux , les vieillards et les amateurs de la yertu s'y ennuieront, s'ils n'y trouvent rien à profiter.
Centuriœ seniorum agitant expertia frugis.
Ainsi, quoique l'utile n'y entre que sous la forme du délec^ table , il ne laisse pas d'y être nécessaire ; et il vaut mieux examiner de quelle façon il y peut trouver sa place , que d'agiter , comme je l'ai déjà dit , une question inutile touchant l'utilité de cette sorte de poèmes. J'estime donc qu'il s'y en peut rencontrer de quatre sortes.
La première consiste aux sentences et instructions morales qu'on y peut semer presque partout : mais il en faut user sobrement , les mettre rarement en discours généraux , ou ne les pousser guère loin , surtout quand on fait parler un homme passionné , ou qu'on lui fait répondre par un autre ; car il ne doit avoir non plus de patience pour les entendre, que de quiétude d'esprit pour les concevoir et les dire. Dans les délibérations d'état , ou un homme d'importance consulté par un roi s'explique de sens rassis, ces sortes de discours trouvent lieu de plus d'étendue ; mais enfin il est toujours bon de les réduire souvent de la thèse à l'hypothèse , et j'aime mieux faire dire à un acteur, Vanwwr
vous donne beaucoup d inquiétude , que, P amour doftne beaucoup <P inquiétude aux esprits qu! il possède* Ce n'est pas que je voulusse entièrement bannir cette dernière façon de s'énoncer sur les maximes de la morale et de la politique. Tous mes poèmes demeureroient bien estropiés, si on en retranchoit ce que j y en ai mêlé ; mais encore un coup il ne les faut pas pousser loin sans les appliquer au particulier ; autrement c'est un lieu commun , qui ne manque jamais d'ennuyer l'auditeur, parce qu'il fait languir l'action^ et, quelque heureusement que réussisse cet étalage de moralité , il faut toujours craindre que ce ne soit un de ces ornements ambitieux qu'Horace nous ordonne de retrancher. *
J'avouerai toutefois que les discours généraux ont souvent grâce, quand celui qui les prononce, et celui qui les écoute, ont tous deux l'esprit assez tranquille pour se don-
■ D nous semble qu'on ne peut donner de meilleures leçons de goût, et raisonner avec un jugement plus solide. Il est beau de voir Fauteur de Cinna et de Polyeucte creuser ainsi les principes <|e Tart dont il fut le père en France. Il est yrai qu^il est tombe souvent dans le défaut qu'il condamne : on pensait que cVtait faute de connaître son art, qu'il connaissait pourtant si bien j il déclare ici qu'il vaut beaucoup mieux mettre les maximes en sentiment que les e'taler en préceptes j et il distingue très finement les situations dans lesquelles un personnage peut débiter un peu de morale, de celles qui exigent un abandonnement entier à la passion.... Ce sont les passions qui font l'âme de la tragédie. Par conséquent , un héros ne doit point prêcher , et doit peu raisonner. Il faut qu'il sente beaucoup, et qu'il agisse.
Pourquoi donc Corneille; , dans plus de la- moitié de ses pièces , donne-t'il tant aux lieux communs de politique , et presque rien aux grands mouvemens des passions ? La raison en est , à notre avis , que c'était là le caractère dominant de son esprit. Dans son Oihon , par exemple, tous les personnage^ raisonnent, et pas un n'est animé.
Peut-être aurait-il dû apporter ici un autre exemple que celui de MéUte, Cette comédie n'est aujourd'hui connue que par son ûtre , et parce qu'elle fut le premier ouvrage dramatique de Corneille.
ner raisonnablement cette patience. Dans le quatrième acte de Milite y la joie qu elle a d'être aimée de Tirçis lui fait souffrir sans chagrin la remontrance de sa nourrice , qui de son côté satisfait à cette démangeaison qu Horace attribue aux vieilles gens, de faire des leçons aux jeunes ; mais si elle savoit que Tircis la crût infidèle , et qu'il en f&t au désespoir, comme elle lapprend ensuite, elle n en souffiiroit pas quatre vers. Quelquefois même ces discours sont nécessaires pour appuyer des sentiments , dont le raisonnement ne se peut fonder sur aucune des actions particulières de ceux dont on parle. Rodogune , au premier acte , ne sauroit justifier la défiance qu elle a de Gléopâtre, que par le peu de sincérité qu'il y a d'ordinaire dans la réconciliation des grands après une offense signalée, parce que , depuis le traité de paix, cette reine n'a rien fait qui la doive rendre suspecte de cette haine qu'elle lui conserve dans le cœur. L'assiuance que prend Mélisse au quatrième acte de la Suite du Menteur , sur les premières protestations d'amour que lui fait Dorante qu'elle n a vu qu'une seule fois, ne se peut autoriser que sur la facilité et la promptitude que deux amants nés l'un pour l'autre ont à donner croyance à ce qu'ils s'entredisent ; et lés douze vers qui expriment cette moralité en termes généraux ont tellement plu , que beaucoup de gens d'esprit n'ont pas dédaigné d'en charger leur mémoire. Vous en trouverez ici quelque autre de cette nature. La seule règle qu'on y peut établir , c'est qu'il les faut placer judicieusement, et surtout les mettre en là bouche de gens qui aient l'esprit sans embarras , et qui ne. soient point emportés par la chaleur de l'action. La seconde utilité du poëme dramatique ' sfe rencontre
> Ni dans la tragédie , ni dans Thistoire , ni dans un discours public , ni dans aucun genre d'éloquence et de poésie , il ne faut peindre la vertu
îo PREMIER DISCOURS.
en la naïve peinture des vices et des vertus, qui ne manque jamais à faire son e£fet , quand elle est bien achevée , et que les traits en sont si reconnoissables , qu'on ne les peut confondre l'un dans l'autre , ni prendre le vice pour la vertu. Celle-ci s^ fait alors toujours aimer , quoique malheureuse ; et celui-là se fait toujours haïr , bien que triom* phant. Les anciens se sont fort souvent contentés de cette peinture, sans se mettre en peine de faire récompenser les bonnes actions , et punir les mauvaises. Clytemnestre et son adultère tuent Âgamemnon impunément; Médée en fait autant de ses enfants , et Atrée de ceux de son frère Thyeste , qu'il lui fîdt manger. Il est vrai qu'à bien considérer ces actions qu'ils choisissoient pour la catastrophe de leurs tragédies, c'étoient des criminels qu'ils faisoient punir, mais par des crimes plus grands que les leurs. Thyeste avoit abusé de la femme de son frère ; mais la vengeance qu'il en prend , a quelque chose de plus affreux que ce premier crime. Jason étoit un perfide d'abandonner Médée, à qui il devoit tout; mais massacrer ses enfants à ses yeux, est quelque chose de plus. Clytemnestre se plaignoit des concubines qu'Agamemnon ramenoit de Troie ; mais il n'avoit point attenté sur sa vie , comme elle fait sur la sienne : et ces maîtres de l'art ont trouvé le crime de son fils Oreste , qui la tue pour venger son père , encor plus grand que le sien ; puisqu'ils lui ont donné des Furies vengeresses pour le tourmenter , et n'en ont point donné à sa
odieuse et le vice aimable. C'est un devoir assez connu. Ce précepte n'appartient pas plus à la tragédie qu'à tout autre genre ; mais de savoir s'il faut que le crime soit toujours récompensé et la vertu toujours punie sur le théâtre , c'est une autre question. La tragédi^e est un tableau des grands événemens de ce monde j et malheureuseinent , plus la vertu est infortunée , plus le tableau est vrai. In^^ssez 5 c'est le devoir du poète. Rendez la vertu respectable 5 c'est le devoir de tout homme.
DU POÈME DRAMATIQUE. ii
mère , qu'ils font jouir paisiblement avec son Égysthe du royaume d un mari qu elle avoit assassiné.
Notre théâtre soufire difficilement de pareils sujets. Le Thyeste de Sénèque n'y a pas été fort heureux : Médée y a trouvé plus dç faveur; mais aussi, à le bien prendre, la perfidie de Jason et la violence du roi de Corinthe la font paroître si injustement opprimée , que l'auditeur entre aisément dans ses intérêts, et regarde sa vengeance comme une justice qu'elle se fait elle-même de ceux qui Toppriment. *
C'est cet intérêt qu'on aime à prendre pour les vertueux, qui a obligé d'en venir à cette autre manière dé finir le poème dramatique par la punition des mauvaises actions et par la récompense des bonnes, qui n'est pas un précepte de l'art , mais un usage que nous avons embrassé , dont chacun peut se départir à ses périls. Il étoit dès le temps d' Aristote , et peut-être qu'il ne plaisoit pas trop à ce philosophe , puisqu'il dit , « qu'il n'a eu vogué que par l'imbé- •< cillité du jugement des spectateurs, et cpe ceux qui le « pratiquent s'accommodent au goût du peuple , et écrivent « selon les souhaits de leur auditoire. » En effet , il est certain que nous ne saurions voir un honnête homme sur notre théâtre, sans lui souhaiter de la prospérité , et nous fâcher de ses infortunes '. Cela fait que quand il en denieure
* On ne sort point indigne contre Racine et contre les come'diens, de la mort de Britannicus et de celle d^Hippolyte. On sort enchante^ du rôle de Phèdre et de celui de Burrhus. On sort la tête remplie des vers admirables qu'on a entendus :
Et que tont ce qu*il dit , facile à retenir ,
De «oa ouvrage en voqs laisse un long souvenir.
Cest là le grand point. Cest le seul moyen de s'assurer un succès éternel j c'est le mérite d'Auguste et de Ginna j c'est celui de Sévère dans Pofyeutcte.
accablé , nous sortons avec chagrin , et remportons une espèce d'indignation contre lanteur et les acteurs : mais quand 1 événement remplit nos souhaits , et que la vertu y est couronnée , nous sortons avec pleine joie , et remportons une entière satisfaction de l'ouvrage , et de ceux qui l'ont représenté. Le succès heureux de la vertu , en dépit des traverses et -des périls, nou^ excite à l'embrasser, et le succès funeste du crime ou de l'injustice est capable de nous en augmenter l'horreur naturelle , par l'appréhension d'un pareil malheur.
C'est en cela que consiste la troisième utilité du théâtre, comme iâ quatrième en la purgation des passions par le moyeii de la jritié et de la crainte *.' Mais comme cette utilité est particulière à la tragédie, je m'expliquerai sur cet article au second discoiu's, où je traiterai de la tragédie en particulier, et passe à l'examen des parties qu'Aristote attribue au poëme* dramatique. Je dis au poëme dramatique en général, bien qu'en traitant cette matière il ne parle que de la tragédie; parce que tout ce qu'il en dit convient! aussi à la comédie^ et que la différence de ces deux espèces de poèmes ne consiste qu'en la dignité des personnages , et des actions qu'ils imitent , et non pas en la £aiçon de les imiter, ni aux choses qui servent à cette imitation.
Le poëme es^t composé de deux sortes de parties. Les
' Pour la purgation des passions , je ne sais pas ce que c'est que cette médecine. Je n'entends pas comment la crainte cft la pitié' purgent , selon Aristote j mais j'entends fort bien comment la crainte et la pitié agitent notre âme pendant deux heures , selon la nature , et comment il en résulte un plaisir très noble et très délicat , qui n'est bien senti que par les esprits cultivés.
Sans cette crainte et cette pitié , tout languit au théâtre. Si on ne remue pas l'âme , on l'affadit. Point de milieu entre s'attendrir et s'ennuyer.
DU POEME DRAMATIQUE. i3
unes sont appelées parties de quantité , ou d'extension ' ; et Aristote en nomme quatre.: le prologue, lepisode, l'exode et le chœur. Les autres se peuvent nommer des parties intégrantes y qui se rencontrent dans chacune de ces premières pour former tout le corps avec elles. Ce philosophe y en trouve six: le sujet, les mœurs, les sentiments, la diction , la musique et la décoration du théâtre. De ces six , il n y a que le sujet dbnt la bonne constitution dépende proprement de Fart poétique; les autres ont besoin d'autres arts subsidiaires : les mœurs, de la morale; ^es sentiments, de la rhétorique ; la diction , de la grammaire; et les deux autres parties ont chacune leur art , dent il n est pas besoin que le poète soit instruit , parce qu'il y peut faire suppléer par d'autres que lui , ce qui fait qu Aristote ne les traite pas. Mais, comme il faut qu'il exécute lui-même ce qui concerne lés quatre premières., la connoissance des arts dont elles dépendent lui est absolument nécessaire, à moins qu'il n'ait reçu de la nature un sens commun assez fort et assez profond , pour suppléer à ce dé&ut.
Les conditions du sujet sont diverses pour la tragédie et pour la congédie. Je ne toucherai à présent qu'à ce qui regarde cette dernière , qu Aristote * définit simplement ,
* Il est à croire que ni Molière , ni Racine , ni Corneille lui-même ne pensèrent aux parties de quantité et aux parties intégrantes quand ils firent leurs chefs-d'œuvre.
' Corneille a bien raison de ne pas approuver la définition d^Aristote , et probablement l'auteur du Misanthrope ne l'approuva pas da- . vantage. Apparemment Aristote était séduit par la réputation qu'avait usurpée ce bouffon d'Aristophane , bas et fourbe lui-même , et qui avait toujojars peint ses semblables. Aristote prend ici la partie pour le tout , et l'accessoire pour le principal. Les principaux personnages de Ménandre , et de Térence , son imitateur , sont honnêtes. Il est permis de mettre des coquins sur la scène j mais il est beau d'y mettre des gens^ de bien.
i4 PREMIER DISCOURS.
une imitation de personnes basses et fourbes. Je ne pub m'empêcher de dire que cette définition ne me satisfait point ; et, puisque beaucoup de savants tiennent que son Traité de la Poétique nest pas Tenu tout entier jusqu'à nous, je Teux croire que dans ce que le temps nous en a dérobé , il s'en rencontroit une plus achevée.
La poésie dramatique, selon lui, est une imitation des actions, et il s'arrête ici à la condition des personnes , sans dire quelles doivent être ces actions. Quoi qu'il en soit , cette définition avoit du rapport à lusage de son temps , où Ton ne faisoit parler dans la comédie que des personnes d'une condition très médiocre; mais elle n'a pas une entière justesse pour le nôtre, où les rois mêmes y peuvent entrer^ quand leiu's actions ne sont point au-dessus d'elle. Lorsqu'on met sur la scène une simple intrigue d'amour entre des rois , et qu'ils ne courent aucun péril , ni de leur vie , ni de leur état , je ne crois pas que bien que les personnes soient illustres * , l'action le soit assez pour s'élever jusqu'à la tragédie. Sa dignité demande quelque grand intérêt d'état, ou quelque passion plus noble et plus mâle que l'amour, telles que sont l'ambition ou la vengeance, et veut donner à craindre des malheurs plus grands que la perte d'une maîtresse. Il est à propos d'y mêler l'amour , parce qu'il a toujours beaucoup d'agrément, et peut servir de fondement à ces intérêts, et à ces autres passions dont
1 Nous sommes entièrement de Tavis de Corneille. Bérénice ne nous paraît pas une tragédie ; Télégant et habile Racine trouva, à la yëritë, le secret de faire de ce sujet une pièce très intéressante ^ mais ce n^est pas une tragédie : c'est, si Ton veut, une comédie héroïque , une idylle, une églogue entre des princes , un dialogue admirable d'amour , une très belle paraphrase de Sapho , et non pas de Sophocle , une élégie . charmante ; ce sera tout ce qu'on voudra , mais ce n'est point , encore une fois , une tragédie.
DU POEME DRAMATIQUE. i5
je parle; mais il faut qu'il se contente du second rang dans le poëme , et leur laisse le premier.
Cette maxime semblera nouvelle d'abord; elle est toutefois de la pratique des anciens , cbez qui nous ne voyons aucune tragédie, où il n'y ait qu'un intérêt d'amour à démêler. Au contraire, ils l'en bannissoient souvent; et ceux qui voudront considérer les miennes , reconnoîtront qu'à leur exemple , je ne lui ai jamais laissé y prendre le pas devant 9 et que dans le Cid même , qui est sans contredit la pièce la plus remplie d'amour que j'aie faite , le devoir de la naissance et le soin de l'honneur l'emportent sur toutes les tendresses qu'il inspire aux amants que j'y fais parler.
Je dirai plus. Bien qu'il y ait de grands intérêts d'état dans im poème, et que le soin qu'une personne royale doit avoir de sa gloire fasse taire sa passion , comme en Don Sanchcy s'il ne s'y rencontre point de péril de vie, de perte d'états , ou de bannissement , je ne pense pas qu'il ait droit de prendre un nom plus relevé que celui de comédie; mais pour répondre aucunement à la dignité des personnes dont celui-là représente les actions , je me suis hasardé d'y ajouter l'épithète d'héroïque , pour la distinguer d'avec les comédies ordinaires. Cela est sans exemple parmi les anciens ; mais aussi il est sans exemple parmi eux de mettre des rois sur le théâtre , sans quelqu'un de ces grands périls. Nous ne devons pas nous attacher si servilement à leur imitation, que nous n'osions essayer quelque chose de nous-mêmes , quand cela ne renverse point les règles de l'art; ne fût-ce que pour mériter cette louange que donnoit Horace aux poètes de son temps :
Nec non minimum meruere decus , ifesUgia grœca Ausi deserere.
i6 PREMIER DISCOURS.
€t navoir point de part en ce honteux éloge ,
O imitatores , servum pecus !
« Ce qui nous sert maintenant d'exemple, dit Tacite, a n été autrefois sans exemple , et ce que nous faisons sans « exemple en poiu'ra servir un jour. »
La comédie diffère donc en cela de la tragédie , que celle-ci veut pour son sujet une action illustre , extraordinaire , sérieuse ; celle-là s arrête à une action commune et enjouée; celle-ci demande de grands périls pour ses héros; celle-là se contente de l'inquiétude et des déplaisirs de ceux à qui elle donne le premier rang parmi ses acteurs. Toutes les deux ont cela de commun, que cette action doit être complète et achevée ; c'est-à-dire, que dans l'événement qui la termine, le spectateur doit être si bien instruit des sentiments de tous ceux qui y ont eu quelque part , qu'il sorte l'esprit en repos , et ne soit plus en doute de rien. Cinna conspire contre Auguste , sa conspiration est découverte , Auguste le fait arrêter! Si le poëme en demeuroit là , l'action ne seroit pas complète , parce que l'auditeur sortiroit dans l'incertitude de ce que cet empereur auroit ordonné de cet ingrat favori. Ptolémée craint que César , qui vient en Egypte , ne favorise sa sœur dont il est amoureux, et ne le force à lui rendre sa part du royaume , que son père lui a laissée par testament. Pour attirer la faveur de son côté par un grand service , il lui immole Pompée ; ce n'est pas assez , il faut voir comment César recevra ce grand sacrifice ; il arrive , il s'en fâche , il menace Ptolémée , il le veut obliger d'immoler les conseillers de cet attentat à cet illustre mort ; ce roi , surpris de cette réception si peu attendue, se résout à prévenir César , et conspire contre lui , pour éviter par sa perte le malheur dont il se voit menacé. Ce n'est pas encore assez ,
il &ut savoir ce qui réussira de cette conspiration. César en a ravis, et Ptolémée, périssant dans un combat avec ses ministres, laisse Cléopâtre en paisible possession du royaume dont elle demandoit la moitié ; et César , hors de péril, Tauditeur n'a plus rien à demander , et sort satis- Ëdt , parce que l'action est complète.
Je connois des gens d'esprit ', et des plus savants en l'art poétique, qui m'imputent d'avoir négligé d'achever le Cid, et quelques autres de mes poëmes, parce que je n'y conclus pas précisément le mariage des premiers acteurs , et que je ne les envoie point marier au sortir du théâtre. A quoi il est aisé de répondre que le mariage n'est point un achèvement nécessaire pour la tragédie heureuse, ni même pour la comédie. Quant à la première , c'est le péril d'un héros qui la constitue , et lorsqu'il en est sorti, Faction est terminée. Bien qu'il ait de l'amour, il n'est point besoin qu'il parle d'épouser sa maîtresse quand la bienséance ne le permet pas , et il suffit d'en donner l'idée après en avoir levé tous les empêchements , sans lui en faire déterminer le jour. Ce seroit une chose insupportable que Chimène en convînt avec Rodrigue dès le lendemain qu'il a tué son père; et Rodrigue seroit ridicule, s'il faisoit la moindre démonstration de le désirer. Je dis la même chose d'Antiochus. Il ne pourroit dire de douceurs à Rodogune qui ne fussent de mauvaise grâce , dans l'instant que sa mère
' Ces savans en Part poétique ne paraissent pas savant dans la connaissance da cœur humain. G>meiUe en savait beaucoup plus qu^euz. Ce qui nous paratt ici de plus extraordinaire , c'est que , dans les premiers temps si tumultueux de la grande réputation du Cidj les ennemis de G>meille lui reprochaient d^avoir marié Chimène arec le meurtrier de son père le propre jour de sa mort , ce qui n'était pas vrai : au contraire , la pièce finit par ce beau vers :
LaUse faire le temps , ta yaillance et ton roî. X. 3
i8 PREMIER DISCOURS.
se vient d'empoisonner à leurs yeux, et meurt dans la n^e de û'avoir pu les £aiire périr avec elle. Pour la comédie , Âristote ne lui impose point d^autre devoir pour conclusion , ^pAe de rendre amis ceux qui étaient ennemis. Ce qu'il faut entendre un peu plus généralement que les termes ne semblent porter, et l'étendre à la réconciliation de toute sorte de mauvaise intelligence ; comme quand un fils rentra aux bonnes grâces d'un père , qu on a vu en colère contre lui pour ses débauches , ce qui est une fin assez ordinaire aux anciennes comédies ; ou que deux amants séparés par quelque fourbe qu'on leur a fiiite, ou par quelque pouvoir dominant, se réunissent par Féclaircissement de cette fourbe, ou par le consentement de ceux qui y mettoient obstacle ; ce qui arrive presque toujours dans les nôtres , qui n'ont que très rarement une autre fin que des majiages. Nous devons toutefois prendre garde que ce consentement ne vienne pas par un simple changement de volonté , mais par un événement qui en fournisse l'occasion. Autrement il n'y auroit pas grand artifice au dénoùment d'une pièce , si après l'avoir soutenue durant quatre actes sur l'autorité d'un père qui n'approuve point les inclinations amoureuses de son fils ou de sa fille , il y consentoit tout d un eoup au cinquième , par cette seule raison que c'est le cinquième , et que l'auteur n'oseroit en faire six. Il faut un effet considérable qui l'y oblige , comme si l'amant de la fille lui sauvoit la vie en quelque rencontre , où il fut prêt d'être assassiné par ses ehuemis , ou que par quelque incident inespéré , il fût reconnu pour être de plus grande condition , et mieux dans la fortune qu'il ne paroissoit.
Comme il est nécessaire que l'action soit complète , il faut aussi n'ajouter rien au*delà ; parce que quand l'effet
est arrÎTë , rauditeur r^ sonhaite plus rien , et s'ennuie de tout le reste. Ainsi les sentiments de joie qu'ont deui amants qui se voient réunis après de longues traverses , doivent être bien courts : et je ne sais pas quelle grâce a eu ehez les Athéniens la contestation de Mënélas et de Teucer^ pour la sépulture d'AjaX que Sophocle fait mourir au quatrième acte ; mais je sais que de notre temps la dispute du même Ajax et d'Ulysse pour les armes d'Achille après sa mort, lassa fort les oreilles , bien qu'elle partit d'une bonne main^ Je ne puis déguiser même que j'ai peine encore à comprendre comment on a pu souffrir le cinquième acte de MéHte et de la Veuve, On n'y voit lès premiers acteurs que réunis ensemble, et ils n'y oût plus d'intérêt qu'à savoir le^ auteurs de la fausseté ou de la violence qui les a séparés. Cependant ils en pouvoient être déjà instruits , M je l'eusse voulu , et semblent n'être plu» sur le théâtre que pouf servk" de témoins au mariage de ceux du second ordre ; ce qui fait languir toute cette fin, oà ils n'ont point de part. Je n'ose attribuer le bonheur qu'eurent ces deux comédies à l'ignorance des préceptes , qui étoit assez générale en ce temps-là , d'autant que ces mêmes préceptes , bien ou mal observés , doivent faire leur effet , bon ou mauvais , sur ceux même qui , faute de les savoir , s'abandonnent au courant des sentiments naturels : mais je ne puis que je n'avoue du nK>ins , que la vieille habitude qu'on avoit alors à ne voir rien de mieux ordonné , a été cause qu'on ne s'est pas indigné contre ces défauts , et que la nouveauté d'un genre de comédie très agréable , et qui jusques-là n'avoit point paru sur la scène , a fait qu'on a voulu trouver belles toutes les parties d'un corps qui plaisoit à la vue, bien qu'il n'eût pas toutes ses proportions dans leur justesse.
La comédie et la tragédie se ressemblent encore en ce que Faction qu'elles choisissent pour imiter «doit avoir une « juste grandeur , c'est-à-dire ' , qu elle ne doit être , ni si <c petite quelle échappe à la vue comme un atome, ni si « vaste qu'elle confonde la mémoire de l'auditeur, et égare « son imagination. » C'est ainsi qu'Aristote explique cette condition du poème, et il ajoute que « pour être. d'une « juste grandeur , elle doit avoir un commencement , un » milieu et une fin. » Ces termes sont si généraux , qu'ils semblent ne signifier rien ; mais à les bien entendre , ils excluent les actions momentanées qui n'ont point ces trois parties. Telle est peut-être la mort de la sœur d'Horace , qui se fait tout d'un coup sans aucune préparation dans les trois' actes qui la précèdent; et je m'assure que si Cinna attendoit au cinquième à conspirer contre Auguste, et qu'il consumât les quatre autres en protestations d'amour à Emilie , ou en jalousies contre Maxime , cette conspiration surprenante feroit bien des révoltes dans les esprits^ ^ à qui ces quatre premiers auroient fait attendre toute autre chose.
Il faut donc qu'une action , pour être d'une juste gran* deur, ait un commencement , un milieu et une fin. Cinna conspire contre Auguste , et rend compte de sa conspiration à Emilie, voilà le commencement; Maxime en fait avertir Auguste , voilà le miUeu ; Auguste lui pardonne , voilà la fin. Ainsi dans les comédies, j'ai presque toujours établi deux amants en bonne intelligence, je les ai brouillés
1 Tout ce qu'ont dit' Arbtote et Corneille sur ce commencement , ce miHeu et cette fin , est incontestable. Et la remarque de Corneille sur le meurtre de Camille par Horace est très fine y on ne peut trop estimer la candeur et le génie d'un homme qui recherche un de'faut dans un de ses ouTrages ëtincelant des plus grandes beautés , qui trouve la cause de ce défaut, et qui l'explique.
DU POEME DRAMATIQUE. ar
ftosèmble par <pielque fourbe, et les ai réunis par rëclaîrcissement de cette même fourbe qui les séparoit.
A ce que je viens de dire de la juste grandeur de l'action ^j'ajoute un mot touchant celle de sa représentation, que nous bomons^ d'ordinaire à un peu moins de deux heures. Quelques-uns réduisent le nombre des vers qu on y récite à quinze cents, ' et veulent que les pièces de théâtre ne puissent aller jusqu'à dix-huit, sans laisser un chagrin capable de faire oublier les plus belles choses. J'ai été plus heureux que leur règle ne le permet , en ayant donné pour l'ordinaire deux mille aux comédies , et un peu plus de dix4iuit cents aux tragédies , sans avoir sujet de me plaindre que mon auditoire ait montré trop de chagrin pour cette longueur.
C'est assez parler du sujet de la comédie , et des conditions qui lui sont nécessaires. La vraisemblance en est une dont je parlerai en un autre lieu ; il y a de plus , que les événements en doivent toujours être heureux , ce qui n'est pas une obligation de la tragédie , où nous avons le choix de faire un changement de bonheur en malheur , ou de malheur en lionheur. Cela n'a pas besoin de commentaire. Je viens à la seconde partie du poëme , qui sont les mœiu*s.
' Deux mille vers , dix-huit cents , quinze cents , douze cents. Il nHmporte ; ce ne sera pas trop de deux n^îUe vers , s'ils sont bien faits , s'ils sont intéressans ; ce sera trop de douze cents , s'ils ennuient. Il est vrai que , depuis l'excellent Racine , nous avons eu des tragédies très longues , et gëneralement très mal écrites , qui ont eu de grands succès , soit par la force du sujet , soit par des vers heureux qui brillaient a travers hi barbarie du style , soit encore par des cabales qui ont tant d'influence an théâtre ; mais il demeure toujours très vrai que douze cents bons vers valent mieux que dix-huit cents vers obscurs , enflés , pleins dé solécismes on de lieux communs pires que des solécismes. Ils peuvent passer sur le théâtre à la faveur d'une déclamation imposante j mais ils sont à jamais réprouvés par tous les lecteurs judicieux.
îa PREMIER DISCOURS.
Aristote leur prescrit quatre conditions, qu! elles soiert^ bonnes^ convenables ^ semblables et égales* Ce sont des termes qu'il a si peu expliqués , qu'il nous kisae grand lieu de douter, de ce qu'il veut dire.
Je ne puis comprendre eomment on a Toula ' entendre par ce mot de bonnes, qu'il £iul qu'îles soient vertueuses. La plupart des poèmes , tant anciens que modernes , demeureroient en un jÂtoyable état , si l'on en retvancfaoit tout ce qui s'y rencontre de personnages méchants , ou vicieux 9 ou tachés de quelque foiblesse qui* s'accorde mal avec la vertu. Horace a pris soin de décrire en général les mœurs de chaque âge, et Leur attribue plus de défeuts que de perfections ; et quand il nous prescrit dépeindre Médée fière et indomtable, Ixion perfide, Achille emporté de colère , jusqu'à maintenir que les lois ne sont pas faites pour lui, et ne vouloir prendre droit que par les armes , il ne nous donne pas de grandes vertus à exprimer. Il faut donc trouver une bont4 compatible avec ces sortes de mœurs ; et s'il m'est permis de dire mes conjectures sur ce qu'Aristote nous demande par là, je crois que c'est le caractère brillant et élevé d'une habitude vertueuse ou criminelle, selon qu'elle est propre et convenable à la per-< sonne qu'on introduit. Cléopâtre , dans Rodogune^ est très
» Quand 9x1 dispute sur un mot, c'est une preuve que Fauteur no s'est pas servi du mot propre. La plupart des disputes en tout genre ont roulé sur des équivoques. Si Arisiote avait dit , il faut que les mœurs soient vraies, au lieu de dire, il. faut que les mœurs soient bonnes , on l'aurait très bien entendu. On ne niera jamais que Louis XI doive être peint violent , fourbe et superstitieux , soutenant ses imprudences par des cruautés ^ Louis XII , juste envers ses sujets , faible avec les -étrangers j François I*' , brave , ami des arts et des plaisirs ; Catherine de Médicis , intrigante , perfide , cruelle. L'histoire , la tra« gédie , les discours publics doivent représenter les mœurs des hommes teUes qu'elles ont été.
méchante ; il n'y a point de parricide qui hii fasse horreur, pourvu qu'il la poisse conserver sur un trône qu'elle préfère à toutes choses, tant son attachement à la domination est violent; mais tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme , qui a quelque chose de si haut , qu'en même temps qtt'on déteste ses actions , on admire la source dont elles partent. J'ose dire la même chose du Menteur. Il est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais il débite ses roenteries avec une telle préseiice d'esprit , et tant de vivacité , que cette imperfection a bonne grâce en sa personne , et fait confesseï" aux speetateurs que le talent de mentir ainsi ^ est un vice dont les sots ne sont point capables. Pour troistèm«r exemple , ceux qui voudront examiner lamanièife dont Horace décrit la colère d'Achille , ne s'éloigneront pas de ma pensée. Elle a pour fondement un passage d'Aristote , qui suit d'assez près celui que je tâche d'eipliquer. « La poésie , dît-il , est une imitation de « gens meilleurs ' qu'ils n'ont été ; et comme les peintres « font souvent des portraits flattés , qui sont plus beaux « que l'original , et conservent toutefois la ressemblance, « ainsi les poètes, représentant dés hommes colères ou fai- « néant^, doivent tirer une haute idée de ces qualités qu'ils « leur attribuent, en sorte qu'il s'y trouve un bel exemple « d'équité, ou de dureté; et c'est ainsi qu Homère a, fait
1 Meilleurs est enéort ici une ^quirciqtte cPAristotej il e»tend qu'il faut un peu exagérer dans la poésie ^ (|ue les hommes y doivent parattre plus grands , plus brillans qu'ils n'ont été j il faut frapper Pimagination. Voilà pourcpioi, dans la sculpture , on donnait aux héros pne taille au-dessus du commun des hommes.
B se pourrait que les mots grecs qui répondent, chez Aristote, à bon et à meilleur ne signifiassent pas précisément ce que nous leur faisons signifier, il n'y avait peut-être pas d'équivoque dons le texte grec , «t il y en a dans le français.
« Achille bon ». Ce dernier mot est à remarquer, pour faire voir qu'Homère a donné aux emportements de la colère d'Achille, cette bonté nécessaire aux mœurs, que je fais consister en cette élévation de leur caractère, et dont Robortel parle ainsi ; Unum quodçue genusper se suprêmes quosdam kabet decoris gradus ^ et absolutissimam reeipit Jbmuany non tamen dégénérons à sua natura, et effigie pristina.
Ce texte d*Aristote que je viens de citer, peut Ëdre de la peine, en ce qu'il porte « que les mœurs des hommes a colères ou fainéants* doivent être peintes dans un tel degré « d'excellence, qu'il s'y rencontre un haut exemple d'équité « ou de dureté ». Il y a du rapport de la dureté à la colère ; et c'est ce qu'attribue Horace à celle d'Achille en ce vers :
Iracundus , inexorabilis , acer.
Mais il n'y en a point de l'équité à la fainéantise , et je ne puis voir quelle part elle peut avoir en son caractère. C'est ce qui me fait douter si le mot grec fuBufiu a été rendu dans le sens d'Aristote par les interprètes latins que j'ai suivis. Pacius le tourne desides; Victorius , inertes; Heinsius, segnes; et le mot à& fainéants doht je ne suis servi pour le mettre en notre langue , répond assez à ces trois versions ; mais Castelvetro le rend en la sienne par celui de mansuetiy débonnaires y ou pleins de mansuétude; et nonseulement ce mot a une opposition plus juste à celui de coferey mais aussi il s'accorderoit mieux avec cette habi-
> Corneille nVt-il pas grande raison de traduire par débonnaire le mot grec si mal traduit ^r fainéant. En effet, le caractère de mansuétude, de débonnaireté est opposé à colère; fainéant est opposé à laborieux.
Avouons ici que toutes ces dissertations ne Talent pas deux bons ver» du Cid f des Horaces , de Cinna,
DU POÈME DRAMATIQUE. a5
tude, qu'Aristote appelle tintiittUy dont il nous demande nn bel exemplaire. Ces trois interprètes traduisent ce mot grec par celui ^équité ou àe probité y qui répondroit mieux au mansueti de l'italien , qu'à leurs segnesy desides, inertes^ pourvu qu'on n'entendît par là , qu'une bonté naturelle , qui ne se £àche que malaisément ; mais j'aimerois mieux encor celui depiacei/ofezza, dont l'autre se sert pour l'exprimer en sa langue; et je crois que pour lui laisser sa force en la nôtre, on le pourroit tourner par celui de condescend dance, o\x facilité équitable d^ approuver , excuser y etsup^ porter tout ce qui arrive. Ce n'est pas que je me veuille faire juge entre de si grands hommes ; mais je ne puis dissimuler que la version italienne de ce passage me semble avoir quelque chose de plus juste que ces trois latines. Dans cette diversité d'interprétations chacun est en liberté de choisir, puisque même on a droit de les rejeter toutes, quand il s'en présente une nouvelle qui plaît davantage, et que les opinions des plus savants ne sont pas des lois pour nous.
Il me vient encore une autre >i;onjecture , touchant ce qu'entend Aristote par cette bonté de mœurs qu'il leur impose pour première condition. C'est qu'elles doivent être vertueuses , tant qu'il se peut, en sorte que nous n'exposions point de vicieux, ou de criminels sur le théâtre, si le sujet que nous traitons n'en a besoin. Il donne lieu lui-même à cette pensée , lorsque , voulant marquer un exemple d'une faute contre cette règle , il se sert de celui de Ménélas dans ïOreste d'Euripide, dont le défaut ne consiste pas en ce qu'il est injuste, mais en ce qu'il l'est sans nécessité.
Je trouve dans Castelvetro une troisième explication qui pourroit ne déplaire pas, qui est, que cette bonté de mœurs ne r^arde que le premier personnage, qui doit toujours se
a6 PREMIER DISCOURS.
faire aimer , et par conséquent être vertueux , et non pas ceux qui le persécutent , ou le font périr ^ mais comme c est restreindre à un seul ce qu Aristote dit en général , j'aimerois mieux m'arrêter, pour Fintelligence de cette première condition, à cette élévation ou perfection de caractère dont j'ai parlé, qui peut ccmyenir à tous ceux qui paroissent sur la scène ; et je ne pourrois suivre cette dernière interprétation, sans condamner le Menteur y dont rhabitude est vicieuse , bien qu'il tienne le premier rang dans la comédie qui porte. ce titre.
En second lieu , les mœurs doivent éi^ convenables. Cette condition est plus aisée à entendre que la première. Le poète doit considérer l'âge , la dignité , la naissance y remploi , et le pays de ceux qu'il introduit : il faut qu'il sache ce qu'on doit à sa patrie, à ses parents , à ses amis , à son roi ; quel est l'office d'un magistrat, ou d'un général d'armée , afin qu'il puisse y conformer ceux qu'il veut faire aimer aux spectateurs ^ et en Soigner ceux qu'il leur veut faire haïr ; car c'est une maxime in&illible , que pour bien réussir, il faut intéresser l'auditoire pour les premiers acteurs. Il est bon de remarquer encore que ce qu'Horace dit des mœurs de chaque âge n'est pas une règle , dont on ne puisse se dispenser sans sorupule. Il fait les jeunes gens prodigues et les vieillards avares ; le contraire arrive tous les jours sans merveille , mais il ne faut pas que l'un agisse à la manière de l'autre, bien qu'il ait quelquefois des habitudes et des passions qui conviendroient mieux à l'autre. C'est le propre d'un jeune homme dëtre amoureux, et non pas d'un vieillard ; cela n'empêche pas qu'un vieillard ne le devienne ; les exemples en sont assez souvent devant nos yeux; mais il passeroit pour fou, s'il vouloit faire l'amour en jeune homme , et s'il prétendoit se fsdre aimer
par les bonnes quêtes de sa personne. Il peut espérer qu on récoutera ; mais cette espérance doit être fondée sur son bien, ou sur sa <pialité , et non pas sur ses mérites; et ses prétentions ne peuvent être raisonnables , s'il ne croit avoir affaire à une âme assez intéressée pour déférer tout à l'éclat des richesses , ou à l'ambition du rang.
La qualité de semblables , qu'Aristote demande aux mœurs , regarde particulièrement les personnes que l'histoire ou la fable nous fait connoître , et qu'il faut toujours peindre telles que nous les y trouvons« C'est ce que veut dire Horace par ce vers :
Sit Medeaferox inuietague* Qui peindrait Ulysse en grand guerrier, ou Achille en gnmd discoureur , ou Médée en femme fort soumise, s'exposeroit à la risée pubHque. Ainsi ces deux qualités , dont quelques interprètes ont beaucoup de peine à trouver la différence qu'Aristote veut qui soit entre elles sans la désigner , s'accorderont aisément , pourvu qu'on les sépare , et qu on donne celles de eonçenables aux personnes imaginées, qui n'ont jamais eu d'être que dans l'esprit du poète , en réservant l'autre pour celles qui sont connues par l'histoire ou par la fable , comme je viens de le dire, II reste à 'parler de Y égalité ^ qui nous oblige à conserver jusqu'à la fin à nos personnages les mœurs que nous leur avons données au commencement.
Seruetur ad imum Qualis ab incepto processent , et sibi constet.
L'inégalité y peut toutefois entrer sans défaut , non-seulement quand nous introduisons des personnes d'un esprit léger et inégal ; mais encore lorsqu'en conservant l'égalité au-dedans , nous donnons l'inégalité au - dehors , selon l'occasion. Telle est celle de Chimène, du côté de l'amour;
a8 PREMIER DISCOURS.
elle aime toujours fortement Rodrigue dans son cœur; mais cet amour agit autrement en la présence du roi, autrement en celle de l'infante , et autrement en celle de Rodrigue; et c'est ce qu'Aristote appelle des mœurs inégalement égales.
• Il se présente une difficulté à éclaircir sur cette matière, touchant ce qu'entend Aristote , lorsqu'il dit , « que la tra- « gédie se peut faire sans mœurs', et que la plupart de « celles des modernes de son temps n'en ont point ». Le sens de ce passage est assez malaisé à concevoir , vu que , selon lui-même, c'est par les mœurs qu'un homme est méchant ou homme de bien , spirituel ou stupide , timide ou hardi , constant ou irrésolu , bon ou mauvais politique, et qu'il est impossible qu'on en mette aucun sur le théâtre qui ne soit bon ou méchant, et qu'il n'ait quelqu'une de ces autres qualités. Pour accorder ces deux sendments qui semblent opposés l'un à l'autre , j'ai remarqué que ce philosophe dit ensuite , que « si un poète a fait de belles narra- « tions morales , et des discours bien sentencieux , il n'a <t fait encore rien par là qui concerne la tragédie ». Cela m'a fait considérer que les mœurs ne sont pas seulement
■ Peut-être qu^ Aristote entendait par des trage'dies sans mœurs , des pièces fondées uniquement sur des aventures funestes qui peuvent arriver à too&les personnages , soit qu'ils aient des passions ou qu'ils n'en aient pas , soit qu'ils aient un caractère frappant ou non. Le malheur d'OEdipe, par exemple , peut arriver à tout homme , indépendamment de son caractère et de ses mœurs.
Qu'une princesse , ayant appris la mort de son mari , lue sur le rivage de la mer , aille lui dresser un tombeau , et qu'elle voie le corps de son fils étendu mort sur le même rivage , cela est déplorable et tragique y mais n'a aucun rapport à la conduite et aux mœurs de cette princesse.
Au contraire , les destinées d'Emilie , de Roxane , de Phèdre , dllermione , dépendent de leurs mœurs. Aussi les pièces de caractère sont bien supérieures à celles qui ne représentent que des aventurer fatales.
le principe des actions, mais aussi du raisonnementw Un homme de bien agit et raisonne en homme de bien , un méchant agit et raisonne en méchant , et. lun et lautre étale .diverses maximes de morale suivant cette diverse habitude. C est donc de ces maximes que cette habitude produit , que la tragédie peut se passer , et non pas de rhabitude même, puisqu'elle est le principe des actions, et que les actions sont Tâme de la tragédie, où Ion ne doit parler qu'en agissant, et pour agir. Ainsi, pour expliquer ce passage d'Aristote par l'autre , nous pouvons dire que, quand il parle dune tragédie sans mœurs ^ il entend une tragédie où les acteurs énoncent simplement leurs sentiments , ou ne les appuient que sur des raisonnements tirés du hit , comme Cléopàtre , dans le second acte de Rodogune , et non pas sur des maximes de morale ou de politique, comme Rodogune^ dans son premier acte. Car, je le répète encore, faire un poème de théâtre, où aucun des acteurs ne soit ni bon ni méchant , prudent ni imprudent , cela est absolument impossible.
Après les mœurs viennent les sentiments , par où lac-^ teur fait connoître ce qu'il veut ou ne veut pas , en quoi il peut se contenter d'un simple .témoignage de ce qu'il se propose de faire, sans le fortifier de raisonnements moraux, comme je viens de le dire. Cette partie a besoin de la rhétorique pour peindre les passions et les troubles de l'esprit , pour consulter , délibérer , exagérer ou exténuer ; mais il 7 a cette différence pour ce regard *- entre le poète
> Grande règle , toujours observée par Racine et par Molière , rarement par d^autres. 11 £aut au théâtre , comme dans la société , savoir s^oublier soi-même. Corneille , qui aimait à disserter , rend quelquefois ses personnages trop dissertateurs ; et , surtout dans ses dernières pièces , il met le raisonnement à la place du sentiment.
3o PREMIER DISCOURS.
dramatique et l'orateur , que celui-ci peut étaler son art, et le rendre remarquable avec pleine liberté , et que l'autre doit le cacher avec soin, parce que ce n'est jamais lui qui parle, et que ceux qu'il fait parler ne sont pas des orateurs.
La diction dépend de la Grammaire. ' Aristote lui attribue les figures , que nous ne laissons pa& d'appeler communément figiu^es de rhétorique. Je n'ai rien à dire là-dessus, sinon que le langage doit être net, les figures placées à propos et diversifiées , et la versification aisée et élevée audessus de la prose, mais. non pas jusqu'à l'enflure du poème épique , puisque ceux que le poète fait parler ne sont pas des poètes.
Le retranchement que nous avons fait des chœurs , a retranché la musique de nos poèmes. Une chanson j a quelquefois bonne grâce ^, et dans les pièces de machines cet ornement est redevenu nécessaire pour remplir les oreilles de l'auditeur , pendant que les machines descendent.
La décoration du théâtre a besoin de trois arts pour la rendre belle , de la peinture , de l'architecture et de la perspective. Aristote prétend que cette partie , non plus que la précédente , ne regarde pas le poète ; et comme il ne la traite point, je me dispenserai d'en dire plus qu'il ne m'en a appris.
Pour achever ce discours , je n'ai plus qu'à parler des parties de quantité, qui sont le prologue, l'épisode, l'exode,
* Oui ; et encore plus du génie , témoins les beaux vers de Corneille , dans ses premières tragédies.
a Cela fut écrit avant que l'opéra fût à la mode en France. Depuis ce temps , il s'est fait de grands changemens. La musique s'est introduite avec beaucoup de succès dans de petites comédies j et ce nouveau genre de spectacle a pris le nom d'opéra comique.
DU POEME DRAMATIQUE. 3i
et le chœur. Le prologue est ce qui se récite aidant lèpremier chant du choeur ' ; lepisode , ce qiU se récite entre les chants du chœur : et l'exode , ce qui se récite après le dernier chant du chœur. Voilà tout ce que nous en dit Aristote , qui nous marque plutôt la situation de ces parties , et Tordre qu elles ont entre elles dans la représenta* tion , que la part de laction qu'elles doivent contenir. Ainsi pour les appliquer à notre usage, le prologue est notre premier acte , l'épisode fait les trois suivants , et l'exode le dernier.
Je dis que le prologue est ce qui se récite devant le premier chant du chœur, bien que la version ordinaire porte, des^ant la première entrée du chœur y ce qui nous embarrasseroit fort, vu que dans beaucoup de tragédies grecques le chœur parle le premier , et ainsi elles manqueroient de cette partie , ce qu' Aristote n'eût pas manqué de remarquer. Pour m'enhardir à changer ce terme , afin de lever la difficulté, j'ai considéré qu'encore que le mot grec 9r«p«^«? dont se sert ici ce philosophe, signifie communément l'entrée en un chemin ou place publique, qui étoit le lieu ordinaire où nos anciens faisoient parler leurs acteurs ; en cet endroit toutefois il ne peut signifier que le premier chant du chœur. C'est ce qu'il m'apprend lui-même un peu après,
' n est difficile d'^appliquer à notre usage le pn^ogae , Tëpisode , Pexode et le chœur des Grecs. Les Anglais ont un prologue et un épilogue , qui sont deux petites pièces de vers dëtackëesj dans la première, on demande Findulgence des spectateurs pour la tragëdie ou la come'dîe qu^en va iouer^ dans la seconde, ou fait des plaisanteries, et surtout des allusions à tout ce qui a pu , dans la pièce , avoir quelque rapport aux moeurs de la nation et aux arentures de Londres. Cest une espèce . de farce rëcîtee par un seul acteur. Cette face'tie n'est pas admise en France ; et pourra l'être , ta^t on aime depuis quelque temps à prendre les modes anglaisesi^
en disant que le vJifo^cç du chœur est la première chose que dit tout le chœur ensemble. Or , quand le chœur entier disoit quelque chose , il chantoit ; et quand il parloit sans chanter , il n y avoit qu un de ceux dont il étoit composé qui parlât au nom de tous. La raison en est que le chœur tenoit alors lieu d acteur y et ce qu'il disoit servoit à l'action , et devoit par conséquent être entendu ; ce qui n eut pas été possible , si tous ceux qui le composoient , et qui étoient quelquefois jusqu'au nombre de cinquante, eussent parlé ou chanté tous à la fois. Il faut donc rejeter ce premier 9Ftif o^oç du chœur , qui est la borne du prologue , à la première fois qu'il demeuroit seul sur le théâtre , et chantoit : jusque-là il n'y étoit introduit que parlant avec un acteur par une seule bouche ; ou s'il y demeuroit seul sans chanter , il se séparoit en deux demi-chœurs , qui ne parloient non plus chacun de leur côté que par un seul organe, afin que l'auditeur pût entendre ce qu'ils disoient , et s'instruire de ce qu'il ialloit qu'il apprît pour l'intelligence de l'action.
Je réduis ce prologue à notre premier acte, suivant l'intention d'Aristote ; et pour suppléer en quelque façon à^ce qu'il ne nous a pas dit , ou que les années nous ont dérobé de son livre , je dirai qu'il doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour l'action principale que pour les épisodiques ; de sorte qu'il n'entre aucun acteur dans les actes suivants , qu'il ne soit connu par ce premier, ou du moins appelé par quelqu'un qui y aura été introduit. * Cette maxime est nouvelle et assez sévère , et je ne
1 Cette maxime nouvelle , établie par ComeiUe , était très judicieuse. ?lon-8eulement il est utile pour Tintelligence parfaite d^une pièce de théâtre que tous les personnages essentiels soient annoncés dès le premier acte , mais cette sage précaution contribue à augmenter l'intérêt. Le
Tai pas toujours gardée; mais j'estime quelle sert beaucoup à fonder. une véritable unité d'action , par la liaison de toutes celles quiconcourent dans le poème. Les anciens s'en sont fort écartés, particulièrement dansrles agnitions, pour lesquelles ils se sont presque toujours seryis de gens qui survenoient par hasard au cinquième acte , et ne seroient arrivés qu'au dixième , si la pièce; en eût eu dix. Tel est ce vieillard de Gorinthe dans Y Œdipe de Sophocle et de Sénèque , où il semble tomber des nues par miracle , en un temps où les acteurs ne sauroient plus par où en prendre , ni quelle posture tenir , s'il arrivoit une heure plus tard. Je ne l'ai introduit qu au cinquième acte non plus qu'eux ; mais j'ai préparé sa venue dès le premier , en faisant dire à Œdipe qu'il attend dans le jour la nouvelle dé la mort de son père. Ainsi dans la Veiwe^ bien que Célidan ne paroisse qu'au troisième , il y est amené par Alcidon qui est du premier. Il n'en est pas de même des Maures dans le Cid^ pour lesquels il n'y a aucune préparation aU premier acte. Le plaideur de Poitiers dans le Menteur SLToit le même défaut; mais j'ai trouvé le moyen d'y remédier en cette édition , où le dénoùment se trouve préparé par Philiste , et non plus par lui.
Je voudrois donc que le premier acte contînt le fondement de toutes les actions, et fermât la porte à tout ce qu'on voudroit introduire d'ailleurs dans le reste du poëme.
spectateur en attend avec plus cTëmotion Facteur qui doit servir au nœud , ou à le redoubler, ou à le dénouer, ne fût-il qu'un subalterne. Kien ae fait mieux Toir combien GomeiUe avait approfondi tous les secrets de son art.
Molière , si admirable par la peinture des mœurs , par les tableaux de la vie bumaine , par la bonne plaisanterie , a manqué à cette règle de Corneille dans la plupart de ses dénoûmens ; les personnages ne sont pas assez annoncés , assez préparés.
Encore que souvent U ne donne pas toutes les lumières liécesâaires pour Tentièpe intelligence du sujet, et que tous les acteurs n y paroissent pas, il suffit qu'on y parle d'eux , ou que ceux, qu'on y &it paroître aient besoin de les aller chercher pour venir à bout de leurs intentions. Ce que je dis ne se doit entendre que des personnages <]pii agissent dans la pièce par quelque propre intérêt considérable , ou qui apportent une nouvelle importante qui produit un notable dOfet* Un domestique qui n'agit que par l'ordre de scm maître, un confident qui reçoit le secret de son anoû , et le plaint dans son malheur , un père qui ne se montre que poiur consentir ou contredire le mariage de ses enfiauats ^ une femme qui console et conseille son mari , en un mot 9 tous ces gens sans action h'tmt point besoin d'être insinués au premier acte; et , quand je n'y aurois point parlé de Livie , dans Cinna \ j'aurois pu la faire entrer au quatrième , sans pécher contre cette règle. Mais je souhaiterois qu'on l'ob» aervât inTiolabkment, quand on fait concourir deux ac«tions différentes, bien qu'ensuite ^es ae mêlent ensemble. La conspiration cle Cinxia, et la oonsultaiîon d'Auguste avec lui et Maxime , n'ont ^aucune liaison entre elles , et ne font que concourir d'abord , bien que le résultat de Tune produise de beaux effets pour l'autre , et soit cause que Maxime en fait découvrir le secret à cet empereur \ U a
1 n eût cté mieux de ne point du tout faire paraître Livie. Elle ne jserttiu^â dérober à Auguste le mérite et la gloire dVne belle action. Corneille n'introduisit Livie que pour 5e conformer à rbistoire , on plutôt à ce qui passait pour Tbistoire ^ car cette -aventure ne fiit d'^aboid écrite que dans une déclamation de Sénéque , sur la clémence. Il nMtait {as dans la vraisemblance qu'Auguste eût donné le consolât à un homme très peu considérable dans la république , pour avoir voulu Tassassiner.
« CTest tm grand coup de Part, en effet , c^est une des beautés les plus ibéâ traies , qu'au moment où Cinna vient de rendre compte à Emilie do
été besoin d'en donner l'idée dès le premier acte, oèt Auguste mande Cinna et Maxime. On n en sait pas la cause ; mais enfin il les mande , et cela suffit pour £iire une sur* prise très agréable , de le voir délibérer s'il quittera lem*» pire y ou non, avec deux hommes qui ont conspiré contre lui. Cette surprise auroit pordu la moitié de ses grâces , s'il ne les eût point mandés dès le premier acte , ou si on n'y eut point connu Maxime pour un des chefs de ce grand dessein. Dans Don Sanchey le choix que la reine de Castille doit faire d'un mari , et le rappel de celle d'Aragon dans ses états , sont deux choses tout*à*£ut différentes , ausâ sont-elles proposées toutes deux au premier acte; et quand on introduit deux sortes d'amour, il ne faut jamais j manquer.
Ce premier acte s'appelott prologue du temps d'Aristote, et communément on y fiiisoit Touyerture du sujet , pour instruire le spectateur de tout ce qui s'étoit passé avant le commencement de l'action qu'on alloit représenter , et de tout oe qull falloit qu'il sût pour comprendre ce qu'il alloit voir. La manière de donner cette intelligence a changé suivant les temps '. Euripide en a usé assez grossièrement ,
la oonspintioii , lors^^fl a inspîré tant, «Thorreiir cmitre les cruautés d*Au^ste , lor9q[u'oa ne dësire que la mort de ce triumvir , lorsque chaque spectateur semble devenir lui-même un des conjures, tout à coup Auguste mande Cinna et Maxime , les chefs de la conspiration. On craint que tout ne soit découvert , on tremble pour eux. Et c^est là cette terreur qui produit dans la tragédie un elTet si admirable et si nécessaire.
1 Toutes les tragédies d'Euripide comRiencent ou par un acteur prin- 4npal qui dit son nom au pubUc , et qui lui apprend le sujet de la I»èce , ou par une divinité qui descend du ciel pour jouer ce rôU , comme Yénus dans Phkâre et Hippolfie,
Iphigénie elle-même^ dans la pièce é'Jphigénie en Tauride , explique
en introduisant tantôt un dieu dans une machine , par qui les spectateurs recevoient cet éclaircissement , et tantôt un de ses principaux personnages qui les en instruisent luimême ; comme dans son Iphigéniey et dans son Hétene , où ces deux héroïnes racontent d'abord toute leur histoire , et rapprennent à l'auditeur, sans avoir aucun acteur avec elles à c[ui adresser leur discours.
Ce n'est pas que je veuille dire , que quand un acteur parle seul , il ne puisse instruire l'auditeur de beaucoup de choses ; mais il fiiut que ce soit par les sentiments d'une passion qui l'agite , et non pas par une simple narration. Le monologue d'Emilie , qui ouvre le théâtre dans Cinna, fait assez connoitre qu'Auguste a fait mourir son père , et que pour venger sa mort elle engage son amant à conspirer contre lui ; mais c'est par le trouble et la crainte que le péril où elle expose Cinna jette dans son âme , que nous en avons la connoissance. Surtout le poète se doit souvenir que , quand un acteur est seul sur le théâtre , il est présumé ne faire que s'entretenir en lui-même , et ne parle qu'afin que le spectateur sache de quoi il s'entretient, et à quoi il pense. Ainsi ce seroit une faute insupportable , si un autre acteur apprenoit par là ses secrets. On excuse cela dans une passion si violente, qu'elle le force d'éclater, bien qu'on n'ait personne à qui la fedre entendre; et je ne le
d^abord le sujet du drame , et remonte jusqu'à Tantale , dont elle fait l'histoire. Corneille a bien raison de dire que cet artifice est grossier. Ce qui est surprenant , c'est que ce défaut , qui semblerait venir de l'enfance de l'art, ne se trouve point dans Sophocle, un peu ante'rieur à Euripide. Ce sont toujours , dans les tragédies de Sophocle , les principaux acteurs qui expliquent le sujet de la pièce sans paraître vouloir l'expliquer ^ leurs desseins , leurs intérêts , leurs passions s'annoncent de la manière la plus naturelle. Le dialogue porte l'émotion dans l'âme dès la première scène.
Toudrois pas condamner en un autre , mais j aurois de la peine à me le souf&ir. v
Plaute* a cru remédier à ce désordre ôH Euripide y en introduisant Un prologue détaché , qui se récitoit par un personnage , qui n'avoit quelquefois autre nom que celui de prologue , et n'étoit point du tout du corps de la pièce. Aussi ne parloit-il qu'aux spectateurs pour les instruire de ce qui avoit précédé , et amener le sujet jusqu'au premier acte, où commençoit l'action.
Térence *, qui est venu depuis lui, a gardé ces prologues , et en a changé la matière. Il les a employés à faire son apologie contre ses envieux ; et , pour ouvrir son sujet , il a introduit une nouvelle sorte de personnages , qu'on a appelés protatiques , parce qu'ils ne paroissent que dans la protase , où se doit faire la proposition et l'ouverture du sujet. Ils en écoutoient l'histoire , qui leur étoit racontée par un autre acteur ; et par ce récit qu'on leur en faisoit ,
' * Piaule fait encore pire : non-sealement il fait parattre d'abord Mercure dans VAmphfUion , pour aononcer le sujet de sa tragi-comédie , pour prëvenir les spectateurs sur tout ce qu'il fera dans la pièce , mais , au troisième acte , il dépouille Jupiter de son rôle d'acteur. Ce Jupiter adresse la parole au public , l'instruit de tout, et lui annonce le denoûment. Cest prendre assurément bien de la peine pour ôter aux spectateurs tout leur plaisir. Cependant la pièce plut beaucoup aux Romains, malgré ce défaut énorme , et malgré les basses plaisanteries qu'Horace condamne dans Plaute , tant le sujet à^Amphftriàn est piquant , intérçssant et comique par lui-même.
*• Les prologues de Térence sont dans un goût qui est encore imité par les Anglais. .C'est un discours en rers adressé aux spectateurs , pour se les rendre favorables. Ce discours était prononcé d'ordinaire par l'entrepreneur de la troupe. Aujourd'hui , en Angleterre , ces prologues sont toujours composés par un ami de l'auteur. Térence employa presque toujours ces prologues a se plaindre de ses envieux , qui se servaient contre lui des même» armes. Une telle guerre est honteuse pour les beaux-arts.
Tauditeur demeuroit instruit de ce qu'il devoit savoir, touchant les intérêts des premiers acteurs, avant qu'ils parussent sur le. théâtre. Tels sont Sosie, dans son Andrienney et Davus , dans son Phormion^ qu'on ne revoit plus après la narration , et qui ne servent qu'à l'écouter. Cette méthode est fort artificieuse ; mais je voudrpis y pour sa perfection , que ces mêmes personnages servissent encore à quelque autre chose dans la pièce , et qu'ils y fussent introduits par quelque autre occasion que celle d'écouter ce récit. PoUux, dans Médéey est de cette nature. Il passe par Corinthe , en allant au mariage de sa sœur , et s'étonne d'y rencontrer Jason qu'il croyôit en ThessaUe ; il apprend de lui sa fortune et son divorce avec Médée , pour épouser Creuse , qu'il aide ensuite à sauver des mains d'Egée , qui l'avoit fait enlever , et raisonne avec le roi sur la défiajnce qu'il doit avoir des présents de Médée. Toutes les pièces n'ont pas besoin de ces éclaircissements , et par conséquent on se peut passer souvent de ces personnages , dont Térence ne s'est servi que ces deux fois dans les six comédies que nous avons de lui.
Notre siècle a inventé une autre espèce de prologue pour les pièces de machine , qui ne touche point au sujet , et n'est qu'une louange adroite du prince , devant qui ces poèmes doivent être représentés* Dans Y Andromède , Melpomène emprunte au soleil ses rayons , pQur éclairer son théâtre en faveur du roi , pour qui die a préparé un spectacle magnifique. Le prologue de ia Toison d'Or sut le mariage de Sa Majesté, et la paix avec l'Espagne , a quelque chose encore de plus éclatant. Ces prologues doivent avoir beaucoup d'invention , et je ne pense pas qu'on y puisse raisonnablement introduire que des dieux imaginaires de l'antiquité , qui ne laissent pas toutefois de parler des
choses de notre temps , par une fiction poétique ', qui fait un grand accommodement de théâtre.
L'épisode , selon Aristote, en cet endroit, sont nos trois actes du miheu; mais, comme il applique ce n<Mn ailleurs aux actions qui sont hors de la principale , et qui lui serrent dun ornement dont elle se pourroit passer, }e dirai que, bien que trois actes s'appellent épbode, ce n'est pas à dire qu'ils ne soient composés que d'épisodes. La consultation d'Auguste, au second acte de Cùma, les remords de cet ingrat, ce qu'il en découvre à Emilie, et l'effort que £ut Maxime pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir avec lui , ne sont que des épisodes ; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe à l'empereur, les irrésolutions de ce prince , et les conseils de Livie , sont de l'action principale; et dans Héracliusy ces trois actes ont plus d'action principale que d'épisodes. Ces épisodes sont de deux sortes, et peuvent être composés des actions particulières des principaux acteurs , dont toutefois l'action principale poiuroit se passer , ou des intérêts des seconds amants qu'on introduit , et qu'on appelle communément des personnages épisodiques. Les uns et les autres doivent avoir leiu: fondement dans le premier acte , et être attachés a l'action principale, c'est-à**dire, y servir de quelque chose; et particulièrement ces personnages épisodiques
' 11 reste à savoir si ces fictions poe'tiques font an théâtre un accommodement si heureux. Le prologue de la Nuit et de Mercure dans VAmphytrion de Molière réussit autant que la pièce même j mais c'est qu'il est plein d'esprit, de grâces et de bonnes plaisanteries. Le prologue SAmoAs fîit regardé comme un chef-d'œuvre. On admira l'art avec lequel Quinault sut joindre l'éloge de Louis XIV avec le sujet de la pièce, la beauté des vers et celle de la musique. Le siècle de grandeur et de prospérité qui produisait ces brillans spectacles augmentait encore leur prix.
4o PREMIER DISCOURS,
doivent s embarrasser si bien avec les premiers , qu'une seule intrigue brouille les uns et les autres. Aristote blâme fort les épisodes détachés % et dil «que les mauvais « poètesen font par ignorance j et les bons en faveur des « comédiens , pour leur donner de l'emploi >. L'Infante du Gd est de ce nombre , et on la pourra: condamner , ou lui faire grâce par ce texte d'Aristote , suivant le rang qu'on voudra me donner parmi nos modernes.
Je ne dirai rien de l'exode , qui n'est autre chose que notre cinquième acte. Je pense en avoir expliqué le prin- <;ipal emploi , quand j'ai dit que l'action du poème dramatique doit être complète. Je n'y ajouterai que ce mot ; qu'il faut , s'il se peut, lui réserver toute la catastrophe , et même la reculer vers la fin autant qu'il est possible. Plus on la diffère , plus les esprits demeurent suspendus , et Vimpatience qu'ils ont de savoir de quel côté elle tournera , est cause qu'ils la reçoivent avec plus de plaisir : ce qui n'arrive pas quand elle commence avec cet acte. L'auditeur qui la sait trop tôt n'a plus de curiosité ; et son attention languit durant tout le reste , qui ne hii apprend rien de nouveau. Le contraire s'est vu dans la Mariamnej dont la mort , bien qu'arrivée dans l'intervalle qui sépare le quatrième acte du cinquième, n'a pas empêché que les déplaisirs d'Hérode qui occupent tout ce dernier , n'aient plu extraordinairement ; mais je ne conseillerois à personne de s'assurer sur cet exemple. Il ne se fait pas des miracles tous les jours ; et , quoique son auteur eût bien mérité ce
> Un épisode inutile a la pièce est toujours mauvais ; et en aucu« genre , ce qui est hors d'œuvre ne peut plaire ni aux yeux , ni aux oreilles , ni à Fesprit. Nous avons dit ailleurs que le Cid réussit maigre Tinfante , et non pas à cause de l'infante. Corneille parle ici en hqinm^ modeste et supérieur.
DU POEME DRAMATIQUE. 4i
l)eàu succès par le grand effort d'esprit qu'il avoit fait à peindre les désespoirs de ce monarque, peut-être que Tex* œllence de Facteur, qui en soutenoit le personnage % y contribuoit beaucoup.
Voilà ce qui m'est venu en pensée touchant le but , les utilités, et. les parties du poème dramatique. Quelques personnes de condition , qui peuvent tout sur moi , ont Toulu que je donnasse mes sentiments au public , sur les règles d'un art qu'il y a si long-temps que je pratique assez heureusement. Pour observer quelque ordre , j'ai séparé les principales matières en trois discours. Dans le premier, j'ai traité de l'utilité et des parties du poëme dramatique ; je parle au second des conditions particulières de la tragédie , des qualités des personnes et des événements qui lui peuvent foiunir de sujet , et de la manière de le traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire. Je m'explique dans le troisième sur les trois unités, d'action , de jour et de lieu.
Cette entreprise méritoitune longue et très exacte étude de tous les poèmes qui nous restent de l'antiquité , et de tous ceux qui ont commenté les traités qu'Aristote et Horace ont £ûts de l'art poétique , ou qui en ont écrit en particulier : mais je n'ai pu riie résoudre à en prendre le loisir ; et je m'assure que beaucoup de mes lecteurs me pardonneront aisément cette paresse, et ne seront pas fâchés que je donne à des productions nouvelles, le temps qu'il m'eût fallu consumer à des remarques sur celles des autres siècles. J'y fais quelques courses et y prends des
' La Mariamne de Tristan eut en effet long-temps une très grande réputation.'Nous a\ons entendu dire au comédien Baron que , lorsqu^il iroulut débuter, Louis XIV lui faisait quelquefois réciter des vers de Mariamne : 1^ belles pièces de Corneille la firent enfin oublier.
4a PREMIER DISCOURS,
exemples quand ma, mémoire m'en peut fournir. Je n'en cherche de modernes que chez moi , tant parce que je connois mieux mes ouvrages que ceux des autres y et en suis plus le maître , que parce que je ne veux pas m'exposer au péril de déplaire à ceux que je reprendrois en quelque chose , ou que je ne louerois pas assez en ce qu'ils ont fait d'excellent. J'écris sans ambition et sans esprit de contestation , je l'ai déjà dit. Je tâche de suivre toujours le sentiment d'Aristote dans les matières qu'il a traitées ; et, comme peut-être je l'entends à ma mode j je ne suis point jaloux qu'un autre l'entende à la sienne. Le commentaire dont je m'y sers le plus , est l'expérience du théâtre , et les réflexions sur ce que j'ai vu y plaire ou déplaire. J'ai pris pour m'expliquer un style simple , et me contente d'une expression nue de mes opinions , bonnes ou mauvaises , sans y chercher aucun enrichissement d'éloquence, il me suffit de me faire entendre. Je ne prétends pas qu'on admire ici ma façon d'écrire, et ne fais point de scrupule de m'y servir souvent des mêmes termes, ne fût-ce que poiu* épargner le temps d'en chercher d'autres, dont peut-être la variété ne diroit pas si justement ce que je veux dire. J'ajoute à ces trois discours généraux l'examen de chacun de mes poëmes en particulier , afin de voir en quoi ils s'écartent, ou se conforment aux règles que j'établis. Je n'en dissimulerai point les dé&uts , et en revanche, je me donnerai la liberté de remarquer ce que j'y trouverai de moins imparfait. Balzac accorde ce privilège à une certaine espèce de gens , et soutient qu'ils peuvent dire d'eux-mêmes par franchise , ce que d'autres diroient par vanité. Je ne sais si j'en suis , mais je veux avoir assez bonne opinion de moi poiu* n'en désespérer pas.
^^i^^^mv%/^^v9^^^»f^^* i^ ^n i ^^Ê^M^M^^*^^^^^%f^^f%^'*i%^^^^9^^^%^0*t^^%^9^t\/mf^^^^%/^% %^fc»%»v