‹ Œuvres de P. CorneilleChapitre 2 sur 123 · ST DES MOYENS DE LÀ TRAITER SELON LE VRAISEMBLABLE OU LE NECESSAIRE · texte numérisé non relu

ST DES MOYENS DE LÀ TRAITER SELON LE VRAISEMBLABLE OU LE NECESSAIRE

Outre les trois utilités du poème dramatique dont j'ai parlé dans le discours précédent , la tragédie a celle-ci de particulière, que par la pitié et la * crainte elle purge de semblables passions. Ce sont les termes dont Aristote se sert dans sa définition , et qui nous apprennent deux choses : lune , qu elle excite la pitié et la crainte ; l'autre , que par leur moyen elle purge de semblables passions. Il explique la première assez au long , mais il ne dit pas un mot de la dernière ; et de toutes les conditions qu'il emploie en cette définition, c'est la seule qu'il n'éclaircit point. Il témoigne toutefois dans le dernier chapitre de ses Politiques un dessein d'en parler fort au long dans ce traité, et c'est ce qui £ait que la plupart de ses interprètes yeulent que nous ne l'ayons pas entier, parce que nous n'y voyons rien du tout sur cette matière. Quoi qu'il en puisse être, je crois qu'il est à propos de parler de ce qu'il a dit,

' Nous aTons dit un mot de cette prétendue médecine des passions dans le commentaire sur le premier discours. jNous pensons arec Racine, qui a pris le phobos et Yeleos pour sa devise 9^C(\ie , pour qu^un acteur intéresse , il faut qu^on craigne pour lui , et qu'on soit touche de pitié' pour lui : Yoilâ tout. Que le spectateur fasse ensuite quelque retour sur lui-même ^ qu'il examine ou non quels seraient ses sentimens , s'il' se trouvait dans la situation du personnage qui l'intéresse j qu'il soit purge ou qu'il ne soit pas purgé j c'est , selon nous , une question fort oiseuse.

avant que de faire effort pour deviner ce qu'il a voulu dire. Les maximes qu'il établit pour l'un pourront nous conduire à quelques conjectures pour l'autre , et sur la certitude de ce qui nous demeure , nous pourrons fonder une opinion probable de ce qui n'est point venu jusqu'à nous.

« Nous avons pitié, dit-il, de ceux que nous voyons « soufirir un malheur qu'ils ne méritent pas y et nous crai- « gnons qu'il ne nous en arrive un pareil, quand nous le A voyons souffrir à nos semblables. » Ainsi la pitié embrasse l'intérêt de la personne que nous voyons soufirir, la crainte qui la suit regarde le nôtre , et ce passage seul nous donne assez d'ouverture pour trouver la manière dont se fait la purgation des passions dans la tragédie. La pitié d'un malheur où nous voyons tomber nos semblables , nous porte à la crainte d'un pareil pour nous ; cette crainte au désir de l'éviter ; et ce désir à puiçer , modérer , rectifier , et même déraciner en nous la passion qui plonge à nos yeux dans ce malheur les personnes que nous plaignons , par cette raison commune, mais naturelle et indubitable , que pour éviter l'effet il faut retrancher la cause. Cette explication ne plaira pas à ceux qui s'attachent aux commentateurs de ce * philosophe. Ils se gênent sur ce passage , et s'accordent si peu l'un avec l'autre , que Paul Beny

> Paul Beny peut rapporter quinze opinions sur un sujet aussi frivole ,

et en ajouter encore une seizième. Cela n^empéchera pas que tout le secret

ne consiste a faire de ces yers charmans tels qu'on en trouve dans

le Cid:

Va , je ne te hais point. — Ta le dois. — Je ne puis....

Tu vas moarjr ! Don Saoche est-il si redoutable 1

Soi» vaiuqueur d*un combat dont Chioiène est le prix....

Il n^y a point là de purgatioi^. Le spectateur ne réfléchit point s'il aura besoin d'être purge'. S'il reâLëchrssait , le poète aurait manqué son coup.

Et quôcumque voUnt anlmum auditoris agunto.

marque jusqu'à douze ou quinze opinions diverses , qu'il réfute avant que de nous donner la sienne. Elle est conforme à celle-ci pour le raisonnement , mais elle diffère en ce point, quelle n'en applique l'effet qu'aux rois et aux princes , peut-être par cette raison , que la tragédie ne peut nous faire craindre que les maux que nous voyons arriver à nos semblables , et que n'en faisant arriver qu'à des rois et à des princes , cette crainte ne peut faire d'efifet que sur des gens de leur condition. Mais sans doute il a entendu trop littéralement ce mot de nos semblables y et n'a pas assez considéré qu'il n'y avoit point de rois à Athènes, où se représentoient les poèmes dont Aristote tire ses exemples , et sur lesquelles il forme ses règles. Ce philosophe n'avoit garde d'avoir cette pensée qu'il lui attribue , et n'eût pas employé dans la définition de la tragédie une chose dont l'effet pût arriver si rarement, et dont l'utilité se fût restreinte à si peu de personnes. Il est vrai qu'on n'introduit d'ordinaire que des rois pour premiers acteurs dans la tragédie , et que les auditeurs n'ont point de sceptre par où leur ressembler , afin d'avoir lieu de craindre les malheurs qui leur arrivent : mais ces rois sont hommes comme les auditeurs , et tombent dans ces malheurs par l'emportement des passions dont les auditeiirs sont capables. Ils prêtent même un raisonnement aisé à faire du plus grand au moindre ; et le spectateur peut concevoir avec facilité , que si un roi pour trop s'abandonner à l'ambition , à l'amoiu* , à la haine , à la vengeance , tombe dans un malheur si grand qu'il lui fait pitié , à plus forte raison , lui qui n'est qu'un honune du commun ,^oit tenir la bride à de telles passions , de peur qu'elles ne l'abîment dans un pareil malheur. Outre que ce n'est pas une nécessité de ne mettre que les infortunes des rois sur le théâtre;

celles des autres hommes y trouveroient place, s'il leur en ârrivoit d'assez illustres , et d'assez extraordinaires pour la mériter, et que l'histoire prît assez * de soin d'eux pour nous les apprendre. Scedase n'étoit qu'un simple paysan de Leuctres , et je ne tiendrois pas la sienne indigne d'y paroître , si la pureté de notre scène pouToit soufïrir qu'on y parlât du violement effectif de ses deux filles , après que Vidée de la prostitution n'y a pu être soufferte dans la personne d'une sainte qui en fut garantie.

Pour nous faciliter les moyens de faire naître cette pitié et cette crainte , où Arîstote semble nous obliger , il nou$ ^ide à choisir les pm'sonneset les événements , qui peuvent exciter l'un et l'autre. Sûr quoi je suppose , ce qui est très véritable ^ que notre auditoire n'est composé ni de mé* chants, ni de saints, mais de gens d'une probité commune, et qui ne sont pas si sévèrement retranchés dans l'exacte vertu , qu'ils ne soient susceptibles des passions , et capables des périls où elles ei^agent ceux qui leur défèrent trop. Cela suj^Qsé, examinons ceux que ce philosophe exclut de

* Rois , empereurs , princes , généraux d'armëes , principaux chefs de républiques , il nHmporte ^ mais il faut toujours dans 4a tragédie des hommes élerés au-dessus du commun , non-seulement parce que le destin des Mots dépend du sort de ces personnages importans , mais parce que les malheurs des hommes illustres exposés aux reganls des nations , font sur nous une in^>ression plus profonde que les infortunes du vulgaire.

. Je doute beaucoup qu^un paysan de Leuctres , nommé Scedase , dont on a TÎolé deux fiMes , fttt un aussi beau sujet de tragédie que Cinna et XphigénÎA. Le yiol d^ailleurs* a toujours quelque chose de ridicule , et n'est guère fait pour 4tre joué que dans le beau tieu où Ton prétend que sainte Théodore fut envoyée , supposé que cette Théodore ait jamais existé , et que jamais ies Romains aient condamné les dames à cette espèce de suppliée ^ ce qui n'était assurément ni dans leurs lois ni dans leurs mœurs.

ht tragédie, pour en ye&ir avec lui à ceux dans lesquels il fait consister sa perfection.

En premier lieu, il ne veut point ' « qu'un homme fort « vertueux 7 tombe de la félicité dans le malheur, » et sou* dent « que cela ne produit ni pitié, ni crainte, parce que « c'est un érénement taut*à-fait injuste *. Quelques inter* prêtes poussent la force de ce mot grec ftmfipy qu'il &it servir d*épithèfte à cet éYéneraent , jusqu'à le rendre par celui i abominable. A quoi j'ajoute^ qu'un tel succès excite plus d'indignation et de haine contre eehii qui £ût souffirir , que de pitié pour celui qui 8oa£Gre,etqu.'ainsi ce sentiment, qui n'est pas le propre de la tragéctie, à moins que d'être bien ménagé , peut étouffer celui qu'elle doit produire, et laisser l'auditeur mécontent par la colère qu'il rempcnte , et qui se mêle à la compassion qui lui ptaitoit , s'il la remportoit seule.

Une veutpMBOttpiiHi% «^'unméchmM; homme passe

' S^ii ^tait permis de chercher un exemple dans nos livres saints « noas dirions que f histoire de Joh est une espèce de drame , et cpi^un homme très Tertoenx y tombe dans les plus grands malheurs 3 mais c'ert pour ïépnmww^ et k drame finit par rendM Job plus heureux 4p]^il n^a jamais été.

Dans la tragédie de Briiannicus , si ce jeune prince n^est pas un modèle de yertu , il est du moins entièrement innocent: cependant il périt d*iine «nnrt crwélie. Son emp«Î80Bii6«nr triomphe. Cet épênement est tatOrà'/ait inJMsU. Pour<4uei 4obc BrUMimeua m - 1 -«i «n enfin un ai grand snocès , surtout auprès des connaisseurs «t des hommes d'état? c^est par la beauté des de^tails , c'est par la peinture la plus vraie d'une cour -corrompue. Cette Iragédie , à la vérité , ne fait point verser de larmes , mais elle attache l'esprit , elle intéresse ; et le charme du style entratne tous les stiflrages , quoique le nœud de la pièce soit très petit , et que la iîn , un peu froide , n'excite que indignation. Ce sujet était le plus diiScile de tous à traiter, et ne pouvait réussir que par Teloquence de Kacine.

^ n y a de grands exemples de tragédies qui ont eu des succès per-

« du malheur à la félicité, parce que non-seulement il ne. « peut naître d un tel succès aucune pitié, ni crainte, mais «il ne peut pas même nous toucher par ce sentiment « naturel de joie, dont nous remplit la prospérité d'un pre* «mier acteur, à qui notre faveur s'attache »»• La chute d'un méchant dans le malheur a de quoi nous plaire par l'aversion que nous prenons pour lui ; mais comme ce n'est qu'une juste punition , elle ne nous fait point de pitié , et ne nous imprime aucune crainte , d'autant que nous ne sommes pas si méchants que lui , pour être capables de ses crimes , et en appr^ender une aussi funeste issue.

Il reste donc à trouver un milieu entre ces deux extrémités, par le choix d'un homme qui ne soit ni tout-à-fait bon, ni tout-à-fait méchant , et qui, par une faute, ou foiblesse humaine , tombe dans un malheur qu'il ne mérite pas. Aristote en donne pour exemple Œdipe et Thyeste, en. quoi véritablement je ne compradds point sa pensée. Le premier me semble ne faire aucune faute, bien qu'il tue son père , parce qu'il ne le connoît pas , et qu'il ne fait que disputer le chemin en homme de cœur contre un inconnu qui l'attaque avec avantage. Néanmoins, comme la signification du mot grec ti^tlfrnfAtt peut s'étendre à une simple erreur de méconnoissance, telle qu'étoit la sienne, admettons-le avec ce philosophe, bien que je ne puisse voir quelle passion il nous donne à purger , ni de quoi nous pouvons nous corriger sur son exemple. Mais pour Thyeste , je n'y puis découvrir cette probité commune, ni cette &ute

manens , et dans lesquelles cependant le yertueux périt indignement , et le criminel est au comble de la gloire ; mais au moins il est puni par ses remords. La tragédie est le tableau de la vie des grands. Ce tableau n^est que trop ressemblant quand le crime est heureux. U faut autant dWt , autant de ressources , autant d'éloquence dans ce genre de tragédie , et peut-être plus que dans tout autre.

sans crime, qui le plonge dans son malheur. Si nous lé regardons avant la tragédie qui porte son nom , c'est un incestueux qui abuse de la femme de son frère : si nous le considérons dans la tragédie, c'est un homme de bonne foi qui s'assure sur la parole de son frère, avec qui il s'est réconciliée En ce premier état il est très criminel , en ce dernier , très homme de bien. Si nous attribuons son mal«» heur à son inceste , c'est un crime dont l'auditoire n'est point capable , et la pitié qu'il prendra de lui n'ira point jusqu'à cette crainte qui purge, parce qu'il ne lui ressemble point. Si nous imputons son désastre à sa bonne foi , quelque crainte pourra suivre la pitié que nous en aurons f mais elle ne purgera qu'une &cilité de confiance sur la parole d'un ennemi réconcilié, qui est plutôt une qualité d'honnête homme qu'une vicieuse habitude; et cette purgation ne fera que bannir la sincérité des réconciliations< J'avoue donc avec franchise que je n'entends point l'application de cet exemple.

J'avoûrai plus. Si la purgation des passions se fait dans^ la tragédie, je tiens qu'elle se doit faire de la manière que je l'explique ; mais je doute si elle s'y fait jamais', et dan» celles-là même qui ont les conditions que demande Aristote. Elles se rencontrent dans le Cid, et en ont causé le grand succès : Rodrigue et Chimène y ont cette probité sujette aux passions , et ces passions font leur malheur^ puisqu'ils ne sont malheureux qu'autant qu'ils sont pas-^ siqnnés l'un pour l'autre. Ils tombent dans l'infélicité par cette foiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux ; leur malheur fait pitié ^ cela est constant , et il en a coûté assez de larmes aux spectateurs pour ne le point contester. Cette pitié nous doit donner une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce

5o SECOND DISCOURS.

trop d'amour qui cause leur infortune, et nous les £sût plaindre ; mais je ne sais si elle nous la donne y ni si elle le purge; et j'ai bien peur que le raisonnement d'Aristote sur ce point ne soit qu'une belle idée, qui n'ait jamais son efifet dans la vërité. Je m'en rapporte à ceux qui en ont vu les représentations; ils penyent en demander compte au secret de leur oœur, et repasser sur ce qui les a touchés au théâtre, pour reconnoître s'ils en sont venus pair là jusqu'à cette crainte réfléchie , et si elle a rectifié en eux la passion qui a causé la disgrâce qu'ils ont plainte. Un des interprètes d'Aristote veut qu'il n'ait parlé de cette purgation des passions dans la tragédie, que parce qu'il écrivoit après Platon , qui bannit les poètes tragiques de sa république , parce qu'ils les remuent trop fortement ^ Comme il écrivoit pour le contredire, et montrer qu'il n'est pas à propos de les bannir des états bien policés , il a voidu trouver cette utilité dans ces agitations de l'âme, pour les rendre recommandables par la raison même , sur qui l'autre se fonde pour les bannir. Le fruit qui peut naître des impressions que fait la force de l'exemple , lui manquoit ; la punition des méchantes actions , et la récompense des bonnes , n'étoient pas de l'usage de son siècle, comme nous les avons rendues de celui du nôtre ; et n'y pouvant trouver

' Après tout ce qu^a dit judicieusement Corneille , sur les caractères vertueux ou méchans , ou 'mélës de bien et de mal , nous penchons Ters Topinion de cet interpréted^Aristote, qui pense que ce philosophe n^imagina son galimatias de la purgation des passions , que pour ruiner la galimatias de Platon, qui yeut chasser la tragédie et la comédie, et le poème épique , de sa république imaginaire. Platon , en rendant les femmes communes dans son Utopie , et en les envoyant à la guerre , croyait empêcher qu'on ne fit des poé'mes pour une Hélène ; et Aristote , attribuant aux poé'mes une utilité qu'ils n'ont peut-être pas , imaginait sa purgation des passions. Que résulte-t^il de cette vainc dispute? qu'on court à Cinna et à Andromaque sans se soucier d^étre purgé.

DE LA TRAGÉDIE. 5i

tuie utilité solide , hors <^lle des sentences et des discours didactiques, dont la tragédie se peut passer selon son avis, il en a substitué une, qui peut-être n*est qu imaginaire. Du moins si pour la produire il feut les conditions qu'il demande , elles se rencontrent si rarement, que Robortel ne les trouve que dans le seul Œdipe y et soutient que ce philosophe ne nous les prescrit pas comme si nécessaires , que leur manquement rende un ouvrage défectueux, mais seulement comme des idées de la perfection des tragédies. Notre siècle les a vues dans le Cid *, mais je ne sais s'il les a vues en beaucoup d'autres ; et si nous voulons rejeter un coup d'œil sur cette règle, nous avouerons que le succès a justifié beaucoup de pièces où elle n*est pas observée.

L'exclusion des personnes tout^^à-fait vertueuses, qm tombent dans le malheur, bannit les martyrs de notre théâtre *. Polyeucte y a réussi contre cette maxime , et Héradius et Nicomède y ont plù , bien quils n'impriment que de la pitié, et ne nous donnent rien à craindre , ni aucune passion à purger, puisque nous les y voyons opprimés , et près de périr , sans aucune fiiute de leiur part , dont nous puissions nous corriger sur leur exemple.

Le malheur d'un homme fort méchant n'excite ni pitié, ni crainte , parce qu'il n'est pas digne de la première , et que les spectateurs ne sont pas méchants comme lui , pour concevoir l'autre à la vue de sa punition : mais il seroit à propos de mettre quelque distinction entre les crimes. Il en est dont les honnêtes gens sont capables par une vio-

' Le Cid, cpnme vmu l'«Yfm9 dit, ni^st beioi gve paDoe ipi'il est trè» touchant.

* Un martyr qui ne serait que martyr, serait très vënërablc , et figurerait très bien dans la f^ie des SainU , mais assez mal au théâtre. Sans Sérère et PauUne , Poljreucte n'aurait point eu de succès, *

5a SECOND DISCOURS.

lence de passion , dont le mauvais succès peut faire efifet dans Fâme de lauditeur. Un honnête homme ne va pas voler au coin d'un bois, ni faire un assassinat de sang froid; mais s'il est bien am0ureuX9.il peut faire une supercherie à son rival , il peut s'emporter de colère , et tuer dans un premier mouvement, et l'ambition le peut engager dans un crime , ou dans une action blâmable '. Il est peu de mères^ qui voulussent assassiner ou empoisonner leurs enfants , de peur de leur rendre leur bien, comme Cléopâtre dans Rodogune : mais il en est assez qui prennent goût à en jouir , et ne s'en dessaisissent qu'à regret , et le plus tard qu'il leur est possible. Bien qu'elles ne soient pas capables d'une action si noire et si dénaturée que celle de cettereine de Syrie, elles ont en elles quelque teinture du principe qui l'y porta; et la vue de la juste punition qu'elle en reçoit , leur peut faire craindre , non pas un pareil mal^» heur , mais une infortune proportionnée à ce qu'elles sont capables de commettre. Il en est ainsi de quelques autres crimes , qui ne sont pas de la portée de nos auditeurs. Le lecteur en pourra faire l'examen et l'application sur cet exemple.

Cependant quelque difficulté qu'il y ait à trouver cette purgation effective et sensible des passions , par lé moyen de la pitié et de la crainte , il est aisé de nous accommoder avec Aristote. Nous n'avons qu'à dire que par cette façon de s'énoncer , il n'a pas entendu que ces deux moyens y servissent toujours ensemble , et qu'il suffit , selon lui , de l'un des deux pour faire cette purgation , avec cette différence toutefois , que la pitié- n'y peut arriver sans la crainte , et que la crainte peut y parvenir sans la pitié. La

* On slntéresse pour un jeune criminel que la passion emporte , et qui avoue ses fautes ^ témoins , Yenceslas et Ahadamiste.

itiort du Comte n'en fait aucune dans le Cid, et peut tou-^ tefois mieux purger en nous cette sorte d'orgueil envieux: de la gloire d'autrui , que toute la compassion que nou^ avons de Rodrigue et de Cfaimène , ne purge les attache-' ments de ce violent amour qui les rend à plaindre lun et l'autre. L'auditeui» peut avoir de la commisération pour' Antiochus, pour Nicomède, pour Héraclius ; mais s'il en demeure là , et qu'il ne puisse craindre de tomber dans un pareil malheur, il ne guérira d'aucune passion. Au con-' traire , il n'en a point pour Gléopâtre , ni pour Prusias, ni pour Phocas ; mais la crainte d'une infortune semblable, ou approchante, peut purger en une mère l'opiniâtreté à ne se point dessaisir du bien de ses enfants , en un niari le trop de déférence à une seconde femme au préjudice de ceux de son premier lit, en tout le monde l'avidité d'usurper le bien ou la dignité d'autrui par violence ; et tout cela , proportionnément à la condition d'un chacun , et à ce qu'il est capable d'entreprendre. Les déplaisirs et les irrésolutions d'Auguste dans Cùina peuvent faire ce dernier effet, par la pitié et la crainte jointes ensemble; mais, comme je l'ai déjà dit , il n'arrive pas toujours que ceuit que nous plaignons, soient malheureux par leur faute. Quand ils sont innocents, la pitié que nous en prenons ne produit aucime crainte ; et si nous en concevons quelqu'une qui purge nos passions , c'est par le moyen d'une autre personne que de celle qui nous £aiit pitié , et nous la devons toute à la force de l'exemple.

Cette explication se trouvera autorisée par Aristote même , si nou^ voulons bien peser la raison qu'il rend de Vexclusion de ces événements qu il désapprouve dans la tragédie. Il ne dit jamais , « celui-là n'y est pas propre ,* « parce qu'il n'excite que la pitié , et ne fait point naître

« de crainte ; et cet autre n y est pas supportable y parce ft qu'il n'excite que de la crainte , et ne fait point nsdtre de « pitié ; niais il les rebute , parce^ dit-il, qu'ils n'excitent ni « pitié ni crainte ; » et nous donne à comioître par là, que c'est par le manque de l'une et de l'autre qu tk ne lui plaisent pas , et que s'ils produisoient l'une des deux, il ne leur * refiiseroit point son su£(rage. L'exemple d'Œdîpe qu'il allègue, me confirme dans cette pensée. Si nous l'en croyons , il a toutes les conditions requises en. la tragédie ; néanmoins son malheur n'excite que de la pitié , et je ne pense pas qu'à le voir représenter, aucun de ceux qui le plaignent s'avise de craindre de tuer son père ou d'épouser sa mère. Si sa représentation nous p<(ut imprimer quelque crainte, et que cette crainte soit capable de purger en nous quelque inclination blâmable ou vicieuse , elle y purgera la curiosité de savoir l'avenir , et nous empêchera d'avoir recours à des prédictions , qui ne servent d'ordinaire qu'à nous faire choir dans le malheur qu'on nous prédit, par les soins même que nous prenons de l'éviter ; puisqu'il est certain qu'il n'eût jamais tué son père , ni épousé sa mère , si son père et sa mère , à qui l'oracle avoit prédit que cela arriveroit , ne l'eussent fait exposer de peur que cela n'arrivât. Ainsi, non-seulemeiit ce seront Laïus et Jocaste qui feront naître cette crainte , mais elle ne naîtra que de l'image d'une &ute qu'ils ont feite quarante ans avant l'action qu'on représente, et ne s'imprimera en nous que par un autre acteur que le premier , et par une action hors de la tragédie.

Pour recueillir ce discours , avant que de passer à une autre matière, établissons pour maxime, que la perfection de la tragédie consiste bien à exciter de la pitié et de la crainte, parle moyen d'un premier acteur, comme peut

fûre Rodrigue dans le Cid, et Placide ' dans Théodore, mais que cela n'est pas d'une nécessité si absolue ^ qu'on ne se puisse servir de divers personnages, pour faire naître ces deux sentiments , comme dans Rodogune ; et même ne porter l'auditeur qu'à l'un des deux , comme dans Po- Ijreucte, dont la représentation n'imprime que de la pitié sans aucune crainte» Je ne dis pas la même chose de la crainte sans la pitié , parce que je n'en sab point davantage , et n'en conçois point d'idée que je puisse croire agréable. Cela posé, trouvons qudque modération à la rigueur de ces règles du philosophe , ou du moins quelque ÊivcNrable interprétation , pour n être pas obligés de condamner beaucoup de poèmes que nous avons vu réussir sur nos théâtres.

Il ne veut point qu'un homipe tout4-fait innocent tombe dans l'infortune, parce que cela étant abominable, il excite plus d'indignation contre celui qui le persécute , que de pitié pour son malheur ; il ne veut pas non plus qu'un très méchant y tombe, parce qu'il ne peut donner de pitié par un malheur qu'il mérite , ni en faire craindre un pareil à des spectateurs qui ne lui ressemblent pas ; mais quand ces deux raisons cessent, en sorte qu'un honune de bien qui sottfire, excite plus de pitié pour lui que d'indignation contre cehii qui le fait souffrir , ou que la punition d'un grand crime peut corriger en nous quelque imperfection qui a du rapport avec lui , j'estime qu'il ne faut point faire de difficulté d'exposer sur la scène des hommes très^ vertueux ou très méchants dans le malheur. En voici deux ou trois manières, que peut^tre Aristote n'^a su prévoir, parce qu'on n'en voyoit pas d'exemples sur les théâtres de soni!bmps.

La première est, quand un homme très vertueux est persécuté par un très méchant , et qu'il échappe du péril,

' Il est triste de mettre Placide à côté du Cid.

où le méchant demeure enreloppé, comme dans Rodo^ gu/ie, et dans HéraclmSj qu'on nauroit pu soufiErir, si Antiochus et Rodogune eussent péri dans la première , et Héraclius, Pulchérie et Martian dans l'autre , et que Cleopâtre et Phocas y eussent triomphé. Leur malheur y donne une pitié , qui n'est point étouffée par l'ayersion qu'on a pour ceux qui les tyrannisent, parce qu'on espère toujours que quelque heureuse révolution les empêchera de succomber; et bien que les crimes de Phocas et de' Cleopâtre soient trop grands pour faire craindre l'auditeur d'en commettre de pareils , leur funeste issue peut £iire sur lui les effets dont j'ai déjà parlé. Il peut arriver d'ailleurs qu'un homme très vertueux soit persécuté, et périsse même par les ordres d'un autre , qui ne soit pas assez méchant pour attirer trop d'indignation sur lui, et qui montre plus de foiblesse que de crime dans la persécution qu'il lui fait. Si Félix fait périr son gendre Polyeucle, ce n'est pas par cette haine enragée contre les chrétiens, qui nous le rendroit exécrable, mais seulement par une lâche timidité qui n'ose le sauver en présence de Sévère , dont il craint la haine et la vengeance , après les mépris (^u'il en a faits durant son peu de fortune. On prend bien quelque aversion pour lui, on désapprouve sa manière d'agir; mais cette aversion ne l'emporte pas sur la pitié qu'on a de Polyeucte , et n'empêche pas que sa conversion miraculeuse , à la fin de la pièce , ne le réconcilie pleinement avec l'auditoire. * On peut dire la même chose de Prusias dans Nicomède^ et de Valens dans Théodore. L'un maltraite son fils , bien que très vertueux ; et l'autre est cause de la perte du sien , qui ne l'est pas moins ; mais tous les

' La conversion miraculeuse de Fe'lix le réconcilie sans cloute avec le dîel y mais point du tout avec le parterre.

deux n ont que des foiblesses qui ne vont point jusques au crime; et loin d exciter une indignation qui étouffe la pitié quon a pour ces fils généreux, la lâcheté de leur abaissement sous des puissances qu'ils redoutent, et qu'ils de- YToient braver pour bien agir , fait qu'on a quelque corn-* passion d'eux-mêmes , et de leur honteuse politique^

Pour nous feciliter les moyens d'exciter cette pitié, qui bât de si beaux effets sur nos théâtres, Aristote nous donne une lumière. « Toute action, dit-il, se passe, ou entre des <i amis, ou entre des ennemis, ou entre dés gens indifférents « l'un pour l'autre. Qu'un ennemi tue ou veuille tuer son « ennemi, cela ne produit aucune commisération, sinon <( en tant qu'on s'émeut d'apprendre ou de voir la mort « d'un homme , quel qu'il soit. Qu'un indifférent tue un « indifférent , cela ne touche guère davantage , d'autant « qu'il q'excite aucun combat dans l'âme de celui qui fait n l'action ' ; mais quand les choses arrivent entre des gens « que la naissance ou l'affection attache aux intérêts l'un % de l'autre , comme alors qu'un mari tue ou est prêt de ^ tuer sa femme , une mère ses enfsmts , un frère sa sœur ; « c'est ce qui convient mervdlleuseinent à la tragédie, .n La raison en est claire. Les oppositions des sentiments de la nature aux emportements de la passion , ou à la sévérité du devoir, forment de puissantes agitations, qui sont reçues de l'auditeur avec plaisir ; et il se porte aisément à plaindre un malheureux opprimé ou poursuivi par une personne qui devroit s'intéresser à sa conservation , et qui quelquefois ne poursuit sa perte qu'avec déplaisir, ou du moins avec répugnance. Horace et. Curiace ne seroient

' Aristote montre ici un jugement bien sain , et une grande connaissance du cœur de Thomme. Presque toute tragédie est froide sans les éombats des passions.

point à plaindre , s'ils n etoient point amis et beaux-frères ; ni Rodrigue , s'il étoit poursuivi par un autre que par sa maîtresse; et le malheur d'Ântiochus toucheroit beaucoup moins , si un autre que sa mère lui demandoit le sang de sa maîtresse, ou qu'un autre que sa maîtresse lui demandât celui de sa mère ; ou si , après la mort de son frère , qui lui donne sujet de craindre un pareil attentat sur sa personne , il avoit à se défier d'autres que de sa mère et de sa maîtresse.

C'est donc un grand avantage pour exciter la commisération , que la proximité du sang , et les liaisons d'amour ou d'amitié entre le persécutant et le persécuté , le poursuivant et le poursuivi , celui qui fait souffrir et cdui qui souffre ; mais il y a quelque apparence que cette condition n'est pas d'une nécessité plus absolue que celles dont je viens de parler, et quelle ne regarde que les tragédies parfaites, non {>lus que celle-là. Du moins les anciens ne 1 ont pas toujours observée; je ne la vois point dans \Ajax de Sophocle , ni dans son PJnloeÙÈe ; et qui voudra parcoiurir ce qui nous reste d'Eschyle et d'Euripide, y pourra rencontrer quelques exemples à joindre à ceux-ci. Quand je dis que ces deux conditions ne sont que pour les tragédies parfaites , je n'entends pas dire que celles où elles ne se rencontrent point soient imparfaites : ce seroit les rendre d'une nécessité absolue , et me contredire moinn^sie. Mais par ce-root de tragédies parfaites, j'entends celles du genre le plus sublime et le plus touchant; en sorte que celles qui manquent de l'une de ces deux conditions , ou de toutes les deux , pourvu qu'elles soient régulières , à cela près , ne laissent pas d'être parfaites en leur genre , bien qu'elles demeurent dans un rang moins élevé , et n'approchent pas de la beauté et de l'éclat des autres, si elles n'en empruntent

DE LA TRAGÉDIE. Kg

de la pompe des vers , ou de la magnificence du spectacle , ou de quelque autre agrément qui vienne d'ailleurs que du sujet.

Dans ces actions tragiques, qui se passent entre proches, il faut considérer si celui qui veut faire périr Tautre , le connoît , ou ne le connoît pas , et s'il achève , ou n'achève pas. La diverse combinaison de ces deux manières d'agir forme quatre sortes de tragédies , à qui notre philosophe attribue divers degrés de perfection. « On coiinoit celui « qu'on veut perdre^ et <m le fait périr en effet, comme < Médée tue ses enfants, Clytemnestre son mari, Qréste sa « mère » ; et la moindre espèce est celle-là. « On le fait « périr sans le connokre , et on le reconnoat avec déplaisir « après l'avoir perdu ; et cela , dit-il, ou avant la tragédie, « comme Œdipe , ou dans la tragédie , comme VAlcmœon « d'Astydamas , et Télégonus dans Uljrsse blessé » , qui sont deux pièces que le temps n'a pas laissé venir jusqu'à nous; et cette seconde espèce a quelque chose dç |dus élevé selon lui que la première. La troisième est dans le haut degré d'excellence, « quand on est prêt de £sdre périr un « de ses proches sans le connoitre y et qu'on le reconnoît « assez tôt pour le sauver , comme Iphigénie reconnoît « Oreste pour son frère, lorsqu'elle devoit le sacrifier à <c Diane, et s'enfuit avec lui. » Il en cite encore deux autres exemples , de Mérope dans Cresphonte, et de Hellé, dont nous ne connoissons ni l'un ni l'autre. 11 condamne entièrement la quatrième espèce de ceux qui connpissent , entreprennent et n'achèvent pas , qull dit avoir quelque chose de méchant , et rien de tragique , et en donne pour exemple .£mon qui tire l'épée contre son père dans l'^/itigone, et ne s'en sert que pour se tuer hii-méme. Mais si cette condamnation n'étoit modifiée , elle s'étendroit un

6o SECOND DISCOURS.

peu loin, et envelopperoit non-seulement le Cid^ mais Gnna, Rodogune, HéracliuSy et Nicomede,

Disons donc qu elle ne doit s'entendre que de ceux qui connoissent la personne qu'ils veulent perdre , et s'en dédisent par un simple changement de volonté, sans aucun événement notable qui les y oblige , et sans aucun manque^ de pouvoir de leur part '. J'ai déjà marqué cette sorte de dénoùment pour vicieux; mais quand ils y font de leur côté tout ce qu'ils peuvent, et qu'ils sont empêchés d'en venir à l'effet par quelque puissance supérieure , ou par quelque changement de fortune qui les fait périr euxmêmes , ou les réduit sous le pouvoir de ceux qu'ils vouloient perdre , il est hors de doute que cela fait une tragédie d'un genre peut-être plus sublime que les trois qu'Aristote avoue ; et que , s'il n'en a point parlé , c'est qu'il n'eu voyoit point d'exemple sur les théâtres de son temps , où ce n'étoit pas la mode de sauver les bons par la perte des méchants, à moins que de les souiller euxmêmes de quelque crime, comme Electre, qui se délivre d'oppression par la mort de sa mère, où elle encourage son frère et lui en facilite les moyens.

L'action de Ghimène n'est donc pas défectueuse pour ne perdre pas Rodrigue après l'avoir entrepris , puisqu'elle y fait son possible , et que tout ce qu'elle peut obtenir de la justice de son roi, c'est un combat où la victoire de ce déplorable amant lui impose silence. Cinna et son Emilie

* n nous semble qu'on ne peut mieux expliquer ce qu'Aristote a dà entendre. Si un homme commence une action funeste , et ne rachéve pas sans avoir un motif supérieur et tragique qui le force , il n'^est alors , qu'inconstant et pusillanime ; il n'inspire-que le mépris. H faut , ou qae )a n^ure ou la gloire l'arrête , et un tel dénoùment peut faire un très bel effet 5 ou bien le crime commencé par lui est puni avant d'être achevé; et le spectateur est encore plus content.

DE LA TRAGÉDIE, 6i

ne pèchent point contre la règle en ne perdant point Auguste, puisque la conspiration découverte les en met dans rimpuissance , et qu'il faudroit qu'ils n'eussent au* cune teinture d'humanité , si une clémence si peu attendue ne dissipoit toute leur haine. Qu'épargne Cléopâtre pour perdre Bodogune? Qu'oublie Phocas pour se défaire d'Héraclius? Et si Prusias demeuroit le maître , Nicomède n iroit-il pas servir d'otage à Rome , ce qui lui seroit un plus rude supplice que la mort ? Les deux premiers reçoivent la peine de leurs crimes, et succombent dans leurs entreprises sans s'en dédire ; et ce dernier est forcé de reconnoitre son injustice après que le soulèvement de son peuple et la générosité de ce fils , qu'il vouloit agrandir aux dépens de son aîné, ne lui permettent plus de la faire réussir»

Ce n'est pas démentir Aristote que de. l'expliquer ainsi favorablement, pour trouver dans cette quatrième manière d'agir qu'il rebute une espèce de nouvelle tragédie plus belle que les trois qu'il recommande, et qu'il leur eût sans doute préférée , s'il l'eût connue. C'est faire honneur à notre siècle, sans rien retrancher de l'autorité de ce philosophe ; mais je ne sais comment faire pour lui conserver . celte autorité , et renverser l'ordre de la préférence qu'il établit entre ces trois espèces. Cependant je pense être bien fondé sur l'expérience à douter si celle qu'il estime la moindre des trois n'est point la plus belle, et si celle qu'il tient la plus belle n'est pas la moindre : la raison est que celle-ci ne peut exciter de pitié. Un père y veut perdre son fils sans le connoitre, et ne le regarde que comme indifférent , et peut-être comme ennemi : soit qu'il passe pour l'un ou pour l'autre , son péril n'est digne d'aucune commisération, selon Aristote même, et ne fait naître en

Fauditeiir qu'un certain mouTement de trépidation intérieure, qui le porte à craindre que ce fils ne périsse avant que l'erreur soit découverte , et à souhaiter qu'efle se découvre assez tôt pour Tempêcher de périr ; ce qui part de l'intérêt qu'on ne maucpie jamais à prendre dans la fortune d'un homme assez vertueux pour se faire aimer ; et quand cette reconnoissance arrive , elle ne produit qu'un sentiment de conjouissance , de voir arriver la chose comme on le souhaitoit.

Quand elle ne se fait qu'après la mort de l'inconnu , la compassion qu'excitent les déplaisirs de celui qui le fait périr ne peut avoir grande étendue , puisqu'elle est reculée et renfermée dans la catastrophe ; mais lorsqu'on agit à visage découvert , et qu'on sait à qui on en veut, le combat des passions contre la nature , ou du dévoir contre l'amour , occupe la meilleure partie du poème ; et de là naissent les grandes et fortes émotions qui renouvellent à tous moments et redoublent la commisération. Pour justifier ce raisonnement par l'expérience, nous voyons que Chimène et Antiochus en excitent beaucoup plus que ne fait Œdipe de sa personne. Je dis de sa personne , parce que le poème entier en excite peut-être autant que le Cid ou que Rodogime; mais il en doit une partie à Dircé ', et ce qu'elle en fait naître n'est qu'une pitié empruntée d'un épisode.

Je sais que Yagnition est un grand ornement dans les tragédies : Aristote le dit; maïs il est certain tju'elle a ses incommodités. Les Italiens l'affectent en la plupart de leurs poèmes , et perdent quelquefois , par l'attachement qu'ils y ont , beaucoup d'occasions de sentiments pathé-

' n est toujours étonnant que Corneille ait cru que sa Dircé ait pu faire quelque sensation dans son Œdipe.

tiques quiaturoient des beautés plus considérables. Cela se voit manifestement en la Mort de Crispe % £aite par un de leurs plus beaux esprits , Jean-Baptiste Ghirardelli , et imprimée à Rome en l'année i6S3. Il n'a pas manqué d*y cacher sa naissance à Constantin, et d'en faire seulement un grand capitaine, qu'il ne rèconnoit pour son fils qu'auprès qu'il l'a Êdt mourir. Toute cette pièce est si pleine d'esprit et de beaux sentiments , qu'elle eut assez d'éclat pour lobliger à écrire contre son auteur , et à la censurer sitôt qu elle parut. Mais combien cette naissance cachée sans besoin , et contre la vérité d'une histoire connue , lui a-t-elle dérobé de choses plus belles que les brillants dont il a semé cet ouvrage! les ressentiments , le trouble, l'irrésolution et les déplabirs de Constantin auroient été bien autres à prononcer un arrêt de mort contre son fils que contre un soldat de fortune. L'injustice de sa préoccupation auroit été bien plus sensible à Crispe de la part d'un père que de la part d'un mattre ; et la qualité de fils , augmentant la grandeur du crime qu'on lui imposoit , eût en même temps augmenté la douleur d'en voir un père persuadé : Fauste même auroit eu plus de combats intérieurs pour entreprendre un inceste que pour se résoudre à un adultère ; ses remords en auroient été plus animés , et ses désespoirs plus violents. L'auteur a renoncé à tous ces avantages pour avoii^édaigné de traiter ce sujet comme l'a traité de notre temps le père Stéphonius, jésuite, et comme nos anciens ont traité celui diHippofyte; et pour

' On ne iM>miaU plus gvére la Mort de Crispa li CoUamUno , de Jean-Baptiste-Philippe Ghirardelli, et pas davantage celle du jësuite Stephonius j mais il est clair qu'il n^ a presque rien de tragique dans cette pièce , si Constantin ne connaît pas son fîls , s'il n'y a point dans son cœur de combats entre la nature et la vengeance.

avoir cru Félever d*un étage plus haut^ selon la pensée d'Aristote, je ne sais s'il ne Ta point £adt tomber au-dessous de ceux que je viens de nommer.

Il j a grande apparence que ce qu a dit ce philosophe de ces divers degrés de perfection pour la tragédie ^ avoit une entière justesse de son temps, et en la présence de ses compatriotes ; je n en veux point douter : mais aussi je ne puis m'empécher de dire que le goût de notre siècle n'est point celui du sien sur cette préférence d'une espèce à l'autre , ou du moins que ce qui plaisoit au dernier point à ses Athéniens ne plaît pas également à nps François, et je ne sais point d'autre moyen de trouver mes doutes supportables , et de demeurer tout ensen^le dans la vénération que nous devons à tout ce qu'il a écrit de la poétique.

Avant que de tpiitter cette matière , examinons son sentiment sur deux questions touchant ces sujets entre des personnes proches : l'une , si le poète les peut inventer; l'autre , s'il ne peut rien changer en ce qu'il tire de l'histoire ou de la fable.

Pour la première , il est indubitable cpie les anciens en prenoient si peu de liberté, qu'ils arrétoient leurs tragédies autour de peu de faimilles , parce que ces sortes d'actions étoient arrivées en peu de familles ; ce qui fait dire à ce philosophe que la fortune leur fournissoit des sujets,, et non pas l'art. Je pense l'avoir dit en l'autre discours. Il semble toutefois qu'il en accorde un plein pouvoir aux poètes par ces paroles : Ils doivent bien user de ce qui est ' reçu , ou insfenter eux-^mêmes. Ces termes déciderôient la question , s'ils n'étoient point si généraux ; mais comme il a posé trois espèces de tragédie , selon les divers temps de connoitre et les diverses façons d'agir, nous pouvons faire

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une revue sur toutes les trois , pour juger s*il n'est point à propos dy faire quelque distinction qui resserre cette liberté. J'en dirai mon avis d'autant plus hardiment, qu'on ne pourra m'imputer de contredire Arisiote , pourvu que je la laisse entière à quelqu'une des trois.

J'estime donc , en premier lieu , qu'en celles où Ton se propose de faire périr quelqu'un que Ton connoît , soit qu'on achèVe, soit qu'on soit empêché d'achever, il n'y à aucune liberté d'inventés la principale action , mais qu'elle doit être tirée de l'histoire ou de la fable '. Ces entreprise^ contre des proches ont toujours quelque chose de si cri-»

' Cest ici uoe grande question , s^il est permis dlnventer le sujet d^une tri^gédie. Pourquoi non ? puisqu'on invente toujours les sujets de comédie. IVous avons beaucoup de tragédies de pure invention qui ont eu des succès durables à la représentation et à la lecture. Peut-être même ces sortes de pièces sont plus difficiles à faire que les autres. On n'y est pas soutenu par cet intérêt qu'inspirent les grands noms connus dans Thistoire , par le caractère des héros déjà tracé dans l'esprit du spectateur; il est au fait aVant qu^on ait commencé. Vous n'avez nul besoin de l'instrui(e ; et s'il voât que vous' lui .donniez une copie fidèle du portrait qu'il a déjà dans Isr tête , il vous en tient compte. Mais dans une tragédie où tout est inventé , il faut annoncer les .lieux , les temps et les héros ; il faut intéresser pour des personnages dont votre auditoire n'a aucune connaissance. La peine est double ; et si votre ouvragé ne transporte pas l'âme , vous êtes doublement condamné. Il est rrai que le spectateur peut vous dire , si l'événement que vous me présentez était arrivé , les historiens en auraient parlé. Mais il peut en dire autant de toutes les tragédies historiques dont les événemens lui sont inconnus j ce qui est ignore, «t ce qui n^ jamais été écrit, sont pour lui la même chose y il ne s'agit ici que d'intéresser :

Ipyentez des ressorts qui puissent m^attacher.

n ne £aut pas sans doute choquer l'histoire connue , encore moins les mœurs des peuples qu'on met sur la scène. Peignez ces mœurs , rendez votre fable vraisemblable , qu'elle soit touchante et tragique , que le style soit pur , que les vers soient beaux \ et je vous réponds que vous réussirez.

minel et de si contraire à la nature , qu'elles ne sont pas croyables , à moins que d*étre appuyées sur l'une ou sur l'autre ; et jamais elles n'ont cette vraisemblance sans laquelle ce qaon invente ne peut être de mise.

Je n'ose décider si absolument de la seconde espèce. Qu'un homme prenne querelle avec un autre, et que, Vayant tué , il vienne à le reconnoitre pour son père ou pour son frère, et en tombe au désespoir, cela n'a rien que de vraisemblable, et par conséquent on le peut in- ^irenter; mais d'ailleurs cette circonstance de tuer son père ou son frère, sans le connoitre, est si extraordinaire et si éclatante, qu'on a quelque droit de dire que l'histoire n'ose manquer à s'en souvenir , quand elle arrivé entre des personnes illustres , et de refuser toute croyance à de •tels événements, quand elle ne les marque point. Le théâtre ancien ne nous en fournit aucun exemple quCEdipe^ et je ne me souviens point d'en avoir vu aucun autre chez nos historiens. Je sais que cet événement sent plus la fable que l'histoire , et que par conséquent il peut avoir été inventé , ou en tout , ou en partie ; mais la fable et l'histoire de l'antiquité sont si mêlées ensemble, que, pour n'être pas en péril d'en faire un faux discernement , nous leur donnons une égale autorité sur nos théâtres. Il sufHt que nous n'inventions pas ce qui de soi n'est point vraisemblable , et qu'étant inventé de longue main , il soit devenu si bien de la connoissance de l'auditeur, qu'il ne s'effarouche point à le voit sur la scène. Toute la métamorphose d'Ovide est manifestement d'invention; on peut en tirer des sujets de tragédies, mais non pas inventer sur ce modèle, si ce n'est des épisodes de même trempe : la .raison en est que bien que nous ne devions rien inventer que de vraisemblable , et que ces sujets fabuleux , comme

Andromède et Phaéton , ne le soient point du tout, inventer deâ épisodes, ce n'est pas tant inventer cp'ajouter à ce qui est déjà inventé ; et ces épisodes trouvent une espèce de vraisemblance dans leur rapport avec Faction princi-* pale ; en $orte qu'on peut dire que , supposé que cela se soit pu faire, il s'est pu faire comme le poète le décrit. ,

De t^s épisodes toutefois ne seroient pas propres à un 3ujet historique, oii de pure invention, parce qu'ils man* queroient de rapport avec l'action principale , et seroient moins vraisemblables qu'elle. Les apparitions de Vénus et d'Ëole ont eu bonne grâce dans Andromède ' ; mais , si j avois fait descendre Jupiter pour réconcilier Nicomède avec son père, ou Mercure pour révéler à Auguste la conspiration de Cinna, jaurois fait révolter tout mon auditoire , et cette merveille auroit détruit toute la croyance que le reste de l'action auroit obtenue. Ces dénoùments par des dieux de machine sont fort fréquents chez les Grecs, dans des tragédies qui paroissent historiques, et qui sont vraisemblables , à cela près : aussi Aristote ne les condamne pas tout-à-fait , et se contente de leur préférer ceux qui viennent du sujet. Je ne saià ce qu'en décidoient les Athéniens, qui étoient leurs juges \ mais les deux exemples que je viens de citer montrent suffisamment qu'il seroit dangereux pour nous de les imiter en cette sorte de licence. On me dira que ces apparitions n'ont garde de nous plaire , parce que nous en savons manifestement 1^ fausseté, et qu'elles choquent notre religipn; ce qui n'ar-» rivoit pas chez les Grecs : j'avoue qu'il faut s'accommoder aux mœurs de l'auditeur, et, à plus forte raison à sa croyance; mais aussi doit-on m'accorder que nous avons du moins autant de foi pour l'apparition des anges et des

■ Pas si bonne grâce.

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saints y que les anciens en avoient pour celle de leur Apol-* Ion et de leur Mercure : cependant qu auroit-on dit , si ^ pour démêler Héraclius d^avec Martian , après la mort de Phocas , je me fusse servi d'un ange ' ? Ce poëme est entre des chrétiens, et cette apparition y auroit eu autant de justesse que celle des dieux de l'antiquité dans ceux des Grecs; c'eût été néanmoins un secret infaillible de rendre celui-là ridicule , et il ne faut qu'avoir un peu de sens commim pour en demeurer d'accord. Qu'on me permette donc de dire avec Tacite : Non omnia apudpriores meliora, sed nostra quoque œtas multa laudis et artàun imitanda posteris tulit.

Je reviens aux tragédies de cette seconde espèce, où l'on ne connoît un père ou un fils qu'après l'avoir fait périr ; et pour conclure en deux mots après cette digression , je ne condamnerai jamais personne pour en avoir inventé^; mais je ne me le permettrai jamais.

' Nous avouons ingënument que nous aimerions presque autant un ange descendant du ciel , que le froid procès par ëcrît qui suit la mort de Phocas , et qu'on débrouille à peine par une ancienne lettre de Timpëratrice Constantine , lettre qui pourrait encore produire bien des contestations.

Louis Racine , fils du grand Racine , a très bien remarque les défauts de ce dénoûment 6^ Héraclius ^ et de cette reconnaissance qui se fait après la catastrophe^ Nous avons toujours été de son avis sur ce point ^ nous avons toujours pensé qu'un dénoûment doit être clair , naturel , touchant 'y qu'il doit être, s^ se peut, la plus belle situation de la pièce. Toutes ces beautés sont réunies dans Cinna. Heureuses les pièces où tout parle au cœur, qui commencent naturellement , et qui finissent de même !

.* Nous ne voyons pas pourquoi G)meille ne se serait pas permis une tragédie dans laquelle un père reconnaîtrait un fils après l'avoir fait périr. Il nous semble qu'un tel sujet pourrait produire un très beau cin- ^ième acte : il inspirerait cette crainte et cette pitié qui sont l'âme du spectacle tragique.

Celles de la troisième espèce ne reçoivent aucune difficulté : non-seulement on les peut inventer , puisque tout y est vraisemblable , et suit le train commun des affections naturelles, mais je doute même si ce ne seroit point les bannir du théâtre, que d'obliger les poètes à en prendre les sujets dans l'histoire. Nous n'en voyons point de cette nature chez les GrecA, qai n'aient la mine d'avoir été inventés par leurs auteurs : il se peut faire que la fable leur en ait prêté quelques-uns. Je n'ai pas les yeux assez pénétrants pour percer de si épaisses obscurités , et déterminer si riphigénie in Taun's est de l'invention d'Euripide, comme son Hélène et son lon^ ou s'il l'a prise d'un autre ; mais je crois pouvoir dire qu'il est très malaisé d'en trouver dans l'histoire , soit que tels événements n'arrivent que très rarement , soit qu'ils n'aient pas assez d'éclat pour y mériter une place : celui de Thésée , reconnu par le roi d'Athènes, son père , sur le point qu'il l'alloit faire périr, est le seul dont il me souvienne. Quoi qu'il en soit, ceux qui aiment à les mettre sur la scène peuvent les inventer sans crainte de la censure : ils pourront produire par là quelque agréable suspension dans l'esprit de l'auditeur ; mais il ne faut pas qu'ils se promettent de lui tirer beaucoup de larmes.

L'autre question, s'il est permis de changer quelque chose aux sujets qu'on emprunte de l'histoire ou de la fable, semble décidée en termes assez formels par Aristote, lorsqu'il dit , « qu'il ne faut point changer les sujets « reçus ', et que Clytemnestre ne doit point être tuée par un

' Noas pensons quW pourrait changer quelque circonstance principale dans les sujets reçus , pourvu que ces circonstances changées augmentassent Fintërét , loin de le diminuer :

QuidUbet andendi semper fuit tequa potestas,'

« autre qu'Oreste, ni Eriphyle par un autre qu'Alcmâeoii. » Cette décision peut toutefois recevoir quelque distinction et quelque tempérament. Il est constant que les circonstances , ou, si vous Taimez mieux , les moyens de parvenir à Faction, demeurent en notre pouvoir : Thistoire souvent ne les marque pas , ou en rapporte si peu , qu'il est besoin d y suppléer pour remplii* le poëme ; et même il y a quelque apparence de présumer que la mémoire de Fauditeur qui les aura lues autrefois ne s y sera pas si fort attachée qu'il s'aperçoive assez du changement que nou^ y aurons fait, pour nous accuser de mensonge ; ce qu'il ne manqueroit pas de faire s'il voyoit que nous changeassions l'action principale. Cette £ailsification seroit cause qu'il n ajouteroit aucune foi à tout le reste; comme au contraire il croit aisément tout ce reste quand il le voit servir d'ache^ minement à l'effet qu'il sait véritable, et dont l'histoire lui a laissé une plus forte impression. L'exemple de la mort de Clytemnestre peut servir de preuve à ce que je viens d'avancer : Sophocle et Euripide l'ont traitée tous deux , mais chacun avec un nœud et un dénoùment tout-à-fait différents l'un de l'autre ; et c'est cette différence qui em-»pêche que ce ne soit k même pièce , bien que ce soit le même sujet , dont ils ont conservé l'action principale. Il faut donc la conserver comme eux ; mais il faut examiner en même temps si elle n'est point si cruelle ou si difficile à représenter qu'elle puisse diminuer quelque chose de la croyance que l'auditeur doit à lliistoire, et qu'il veut bien donner à la fd^le en se mettant à la place de ceux qui l'ont prise pour une vérité. Lorsque cet inconvénient est à craindre , il est bon de cacher l'événement à la vue , et de le faire savoir par un récit qui frappe moins que le spectacle , et nous impose plus aisément.

C'est par cette raison qu*Horace ne veut pas que Médée tue ses enfants , ni qu'Atrëe fasse rôtir ceux de Thyeste à' la vue du peuple. L'horreur de ces actions engendre une répugnance à les croire ^ aussi*bien que la métamorphosé de Progné en oiseau , et de Cadmus en serpent , dont la représentation presque impossible excite la même incrédulité quand on la hasarde aux yeux du spectateur :

Quodcumque ostendis nùhi sic , incredulus odi. '

Je passe plus outre ; et pour exténuer ou retrancher cette horreur dangereuse d'ime action historique , je voudrois la faire arriver sans la participation du premier acteur , pour qui nous devons toujours ménager la faveur de Tauditoire. Après que Cléopâtre eut tué Séleucus , elle présenta du poison i son autre fils Antiochus , à son retour de la chasse ; et ce prince , soupçonnant ce qui en étoit , la contraignit de le prendre , et la força à s'empoisonner. Si j'eusse fait voir cette action sans y rien changer , c'eût été punir un parricide par un autre parricide ; on eût pris aversion poiu* Antiochus , et il a été bien plus doux de Ëdre qu'elle-même , voyant que sa haine et sa noire per*

* Mëdée ne ioit point tuer ses enfans devant des mères qui s'enfuiraient d'horreur ; un tel spectacle révolterait des cannibales et des inquisiteurs même. Cadmus ne peut guère être change en serpent qu'à rOpëra. Nous aurions souhaité qu'Horace eût dit at^ersor , et odi , au lieu de incredulus odi; car le sujet de ces pièces étant connu et reçu de tout le monde, la fable passant pour une vérité, le spectateur n'est point incredulus ; mais il est révolté , il recule , il fuit à l'aspect de deux figures d^enfant qu'on met à la broche. A l'égard de la métamorphose de Cadmus en serpent , et de Progné en hirondelle , c'étaient encore des fables qui tenaient lieu d'histoire ; mais l'exécution de ces prodiges serait d'une telle difficulté , et l'exécution même la plus heureuse serait si puérile et si ridicule , qu'elle ne pourrait amuser que des en£sin» et de vieilles imbécilles.

fidie alloient être découvertes , s'empoisonne dans son désespoir, à dessein d'enveloppet ces deux amante dans sa perte , en leur ôtant tout sujet de défiance. Cela fait deu^ effets. La punition de cette impitoyable mère laisse un plus fort exemple , puisqu'elle devient un effet de la justice du ciel , et non pas de la vengeance des hommes ; d'autre côté > Antioçbus ne perd rien de la compassion et de l'amitié qu'on avoit poiu* lui , qui redoublent plutôt qu'elles ne diminuent; et enfin l'action historique s'y trouve conservée malgré ce changement , puisque Cléopâtre périt par le même poison qu'elle présente à Antiochus.

Phocas étoit un tyran , et sa mort n'étoit pas un crime ; cependant il a été sans doute plus à propos de la faire arriver par la main d'Exupère que par celle d'Héraclius. C'est un soin que nous devons prendre de préserver nos héros du crime tant qu'il se peut , et les exempter même de tremper leurs mains dans le sang , si ce n'est en un juste combat. J'ai beaucoup osé dans Nicomède : Prusias son père l'avoit voulu faire assassiner dans son armée i sur l'avis qu'il en eut par les assassins mêmes , il entra dans son royaume, s'en empara , et réduisit ce malheureux père à se cacher dans une caverne, où il le fit assassiner lui-même. Je n'ai pas poussé l'histoire jusque-là ; et après l'avoir peint trop vertueux pour l'engager dans un parricide , j'ai cru que je pouvois me contenter de le rendre maître de la vie de ceux qui le persécutoient , sans le faire passer plus avant.

Je ne saurois dissimuler une délicatesse que j'ai sur la mort de Clytemnestre , qu'Aristote nous propose pour exemple des actions qui ne doivent point être changées : je veux bien avec lui qu'elle ne meure que de la main de son fils Oreste ; mais je ne puis soufj&ir chez Sophocle que

ce fib la poignarde de diessein forme pendant qu'elle est à genoux devant lui , et le conjure de lui laisser, la vie. Je ne puis même pardonner à Electre , qui passe pour une vertueuse opprimée dans le res(te de la pièce , l'inhumanité dont elle encourage son frère à ce parricide. C'est un fils qui venge son père , mais c'est sur sa mère qu'il le venge. Séleucus et Antiochus avoiènt droit d'en faire autant dans Rodoguiie , mais je n'ai osé leur en donner la moindre pensée : aussi notre maxime de faire aimer nos principaux acteurs n'étoit pas de l'usage des anciens ; et ces républi-» cains avoient une si forte haine des rois , qu'ils voyoient avec plaisir des crimes dans les plus innocents de leur race. Pour rectifier ce sujet à notre mode , il faudroit qu'Oreste n'eût dessein que contre Égisthe; qu un reste de tendresse respectueuse pour sa mère lui en fit remettr<e la punition aux dieux ; que cette reine s'opiniàtrât à la protection de son adultère, et qu'elle se mît entre son fils et lui si malheureusement qu'elle reçût le coup que ce prince voudroit porter à cet assassin de son père: ainsi elle mourroit de la main de son fils, comme le veut Aristote, sans que la barbarie d'Ore.ste nous fît horreur, comme dans Sophocle , ni que son action méritât des furies vengeresses pour le tourmenter , puisqu'il demeureroit innocent. • Le même Aristote nous autorise à en user de cette manière, lorsqu'il nous apprend que « le poète n'est pas obligé « de traiter les choses comme elles se sont passées, mais « comme elles ont pu ou dû se passer, selon le vraisem- « blable ou le nécessaire * ». Il répète souvent ces derniers

* Tout ce que dit ici Corneille , sur l'art de traiter des sujets terribles , sans les rendre trop atroces, est digne du père et du le'gislateur du théâtre } et ce qu'il propose sur la manière de sauver l'horreur du parricide d'Oreste et d'Electre est si judicieux , que les poètes qui, depuis

mots, et ne les explique jamais : je tâcherai dy suj^léa le moins mal qu'il me sera possible, et j*espère qu'on me pardonnera si je m'abuse.

Je dis donc premièrement que cette liberté qu'il nous laisse d'embellir les actions historiques par des inventions vraisemblables n'emporte aucune défense de nous écgrter dijp vraisemblable dans le besoin. C'est un privilège qu'il nous donne, et non pas une servitude qu'il nous impose: cela est clair par ses paroles mêmes. Si nous pouvons traiteil les choses selon le vraisemblable ou selon le nécessaire , nous pouvons quitter le vraisemblable pour suivre le nécessaire; et cette alternative met en notre choix de nous s^v vir de celui des deux que nous jugerons le plus à propos.

Cptte liberté du poète se trouve encore en termes plus formels dans le vingt-cinquième chapitre, qui contient les excuses , ou plutôt les justifications dont il peut se servir contre la censure : < Il faut, dit-il, qu'il suive un de ces Cl trois moyens de traiter les choses, et qu'il les représente « ou comme elles ont été, ou comme on dit qu'elles ont « été, ou comme elles ont dû être : » par où il lui donne le choix, ou de la vérité historique, ou de l'opinion corn*

lui , ont manie ce sujet, si cher a Tantiquité', se sont absolument conformes aux conseils quMl donne.

A IVgard du conseil d''Aristote , de représenter les événemens selon le vraisemblable ou le nécessaire, yoici comment nous entendons ces paroles :

Choisissez la manière la plus yraisemblable , pourvu qu'elle soit tragique, et non révoltante 5 et si vous ne pouvez concilier' ces deux choses , choisissez la manière dont la catastrophe doit arriver nécessairement par tout ce qui aura été annoncé dans les premiers actes.

Par exemple , vous mettez sur le théâtre le malheur d'OEdipe : il faut que ce malheur arrive j voila le nécessaire. Un vieillard lui apprend qu^il est incestueux et parricide , et lui en donne de funestes preuves^ voilà le vraisemblable.

DE LA TRAGÉDIE. yS^

mune mxr quoi la ùhle est fondée, ou de la vraisemblance. • n ajoute ensuite : « Si on le reprend de ce qu'il n a pas écrit « les choses dans la vérité, qu il réponde qu'il les a écrites « comme elles ont dû être : si on lui impute de n'avoir fait «ni l'un ni l'autre, qu'il se défende sur ce qu'en publie « l'opinion commune , comme en ce qu'on raconte des ■ dieux, dont la plus grande partie n'a rien de véritable. » Et un peu plus bas: « Quelquefois ce n'est pas le meilleur « qu'elles se soient passées de la manière qu'il les décrit ; « néanmoins elles se sont passées effectivement de cette « manière ; » et par conséquent il est hors de faute. Ce der-» nier passage montre que nous ne sommes point obligés de nous écarter de la vérité pour donner ime meilleure forme aux actions de la tragédie par les ornements de lavrai^ sembknce , et le montre d'autant plus fortement , qu'il demeure pour constant, par le second de ces trois passages ; que l'opinion commune suffit pour nous justifier, quand nous n'avons pas pour nous la vérité, et que nous pour-^ rions faire quelque chose de mieux que ce que nous fai^ sons, si nous recherchions les beautés de cette vraisemblance. Nous courons par là quelques risques d'un plus foible succès ; mais nous ne péchons que contre le soin que nous devons avoir de notre gloire, et non pas contre les règles du théâtre.

Je fais une seconde remarque sur ces termes de vraisent^ blable et de nécessaire, dont l'ordre se trouve quelquefois renversé chez ce philosophe, qui tantôt dit, selon le nêces-ioire ou le vraisemblable, et tantôt selon le vraisemblable ou le nécessaire. D'où je tire une conséquence qu'il y a des occasions où il faut préférer le vraisemblable au nécessaire, et d'autres où il faut préférer le nécessaire au vraisemblable. La raison en est que ce qu'on emploie le dernier

dans les propositions alternatives, y e^t placé comme un pis^aller , dont il faut se contenter quand on ne peut arriver à 1 autre > et qu'on doit faire effort pour le premier, avant que de se réduire au second , où Ion n a droit de recourir quau défaut de ce premier.

Pour éclaircir cette préférence mutuelle du vraisemblable au nécessaire, et du nécessaire au vraisemblable, il faut distinguer deux choses dans les actions qui composent la tragédie. La première consiste en ces actions mêmes , accompagnées des inséparables circonstances du temps et du lieu; et l'autre en la liaison quelles ont ensemble, qui les fait naître l'une de l'autre. En la première le vraisem* blable est à préférer au nécessaire , et le nécessaire au vraisemblable dans la seconde.

Il faut placer les actions où il, est plus facile et mieux ^éant qu'elles arrivent, et les faire arriver dans un loisir raisonnable, sans les presser extraordinairement, si la nécessité de les renfermer dans un lieu et dans un jour ne nous y oblige. J'ai déjà fait voir en l'autre discours que, pour conserver l'unité du lieu, nous faisons parler souvent des personnes dans une place publique, qui vraisemblablement s'entretiendroient dans une chambre ; et je m'assure que si on racontoit d^ns un roman ce que je fais arriver dans le Cid, dans Potyeucte , dans Pompée, ou dans ie Menteur , on lui donneroit un peu plus d'un jour pour letendue de sa durée. L'obéissance que nouis devons aux règles de l'unité de jour et de lieu nous dispense alors du vraisemblable , bien qu'elle ne nous permette pa$ l'impossible ; mais nous ne tombons pas toujours dans cette nécessité; et la Suivante y Cînna, Théodore, et Nicomede , n'ont point eu besoin de s'écarter de la vraisemblance à l'égard du temps, comme ces autres poèmes.

Cette réduction de la tragédie au roman est la pierre de touche pour démêler les actions nécessaires d'avec les vraisemblables. Nous sommes gênés au théâtre par le lieu ^ par le temps , et par les incommodités de la représentation , qui nous empêchent d'exposer à la vue beaucoup de per* sonnages tout à la fois , de peur que les uns ne demeurent sans action , ou ne troublent celle des autres» Le roman n'a aucune de ces contraintes ; il donne aux actions qu'il décrit tout le loisir qu'il leur faut pour arriver ; il place ceux qu'il fait parler , agir ou rêver , dans une chambre ^ dans une forêt, en place publique, selon quil est plus à propos pour leur action particulière; il a pour cela tout un palais , toute une ville , tout un royaume , toute la terre , où les promener; et s'il fait arriver ou raconter quelque chose en présence de trente personnes , il en peut décrire les divers sentiments l'un après l'autre. C'est pourquoi il n'a jamais' aucune liberté de se départir de la vraisem* blance, parce qu'il n'a jamais aucune raison ni excuse légitime pour s'en écarter.

Comme le théâtre ne nous laisse pas tant de faicilité de réduire tout dans le vraisemblable , parce qu'il ne nous fait rien savoir que par des gens qu'il expose à la vue de l'auditeur en peu de temps , il nous en dispense aussi plus aisément. On peut soutenir que ce n'est pas tant nous en dispenser, que nous permettre une vraisemblance plus laige ; mais puisque Aristote nous autorise à y traiter les choses selon le nécessaire , j'aime mieux dire que tout ce qui s'y passe d'une autre façon qu'il ne se passeroit dans un roman n'a point de vraiisemblance , à le bien prendre ^ et se doit ranger entre les actions nécessaires.

L'Horace en peut fournir quelques exemples : l'unité de lieu, y est exacte , tout s'y passe dans une salle. Mais.

0i on en faisoit un roman avec les mêmes particularités de âcène en scène que-j y ai employées , feroit-on tout passer dans cette salle? A la fin du premier acte, Guriace et Camille sa maîtresse vont rejoindre le reste de la famille , qui doit être dans un autre appartement ; entre les deux .actes , ils y reçoivent la nouvelle de l'élection des trois Iloraces : à Fouverture du second , Cunace paroît dans pette même salle pour l'en congratuler : dans le roman , il auroit fait cette congratulation au même lieu où l'on en reçoit la nouvelle en présence de toute la £imiUe, et il n'est point vraisemblable qu'ils s'écartent eux deux pour cette conjouissance; mais ni est nécessaire pour le théâtre : et , à moins que cela, les sentiments des trois Horaces , de leur père , de leur sœur , de Curiace , et de Sabine , se fussent présentés à £adre paroître tous à la £Dis. Le roman qui ne fait rien voir en fCkt venu aisément à bout : mais sur la scène il a fallu les séparer , pour y metàre quelque prdre, et les prendre l'un après l'autre, en commençant par ces deux-ci que j'ai été forcé de ramener dans cette salle sans vraisemblance. Cela passé , le reste de l'acte est tout^à-fsiit vraisemblable , et n'a rien qu'on tùt obligé de faire arriver d'une autre manière dans le roman. A la fin de cet acte, Sabine et Camille, outrées de déplaisir, se retirent de cette saUe , avec un emportement de doulet^r , qui vraisemblablement va renfermer leurs larmes dans leur chambre , où le roman les feroit demeurer et y recevoir la nouvelle du combat. Cependant, par la nécessité de les faire voir aux spectateurs , Sabine quitte sa chambre au (Commencement du tix)isième acte , et revient entretenir ses douloureuses inquiétudes dans cette salle où Camille la vient trouver. Cela £adt , le reste de cet acte est vraisem- Jbdable comme en l'autre; et, si vous voulez ^caminer avec

•^tte rigueur les premières scènes des deux derniers,. tous trouvarez pent*étre la môme chose , et que le romaft placeroit ces personnages ailleurs qu'en cette salle , s'ils en étoient une fois sortis , conune ils en sortent à la fin de i:haque acte.

Ces exemples peuvent suffire pour expliquer comme on peut traiter une action selon le nécessaire , quand on ne la peut traiter selon le vraisemblable, qu'on doit toujours préférer au nécessaire, lorsqu'on ne regarde que les actions en elles-mêmes.

Il n'en va pas ainsi de leur liaison , qui les fait naître lune de l'autre : le nécessaire y est à préférer au vratsem* blable ; non que cette liaison ne doive toujours éfere vrai* semblable , mais parce qu'elle est beaucoup meilleure , quand elle est vraisemblable et nécessaire tout ensemble. La raison en est aisée à concevcûr. Lorsqu'elle n'est que vraisemblable sans être nécessaire , le poème s'en peut passer, et ^le n'y est pas de grande importance; mais quand elle est vraisemblable et nécessaire, elle devient une partie essentielle du poëme , qui ne peut subsister sans eUe. Vous trouverez dans Gnna des exemples de ces deux sortes de liaisons; j'appelle ainsi la manière dont une action est produite par l'autre. Sa consfûration contre Auguste est causée nécessairement par l'amour qu'il a pour Emilie, parce qu'il la veut épouser, et qu'elle ne veut se donner à lui qu'à cette condition. De ces deux actions , Tune est vraie , l'autre est vraisemblable, et leur liaison est nécessaire. La bonté d'Auguste donne des remords et de l'irrésolution à Cinna : ces remords et cette irrésolution ne sont causés que vraisemblablement par cette bonté, et n'ont qu'une liaison vraisemblable avec elle, parce que Cinna pouvoit demeurer «dans la fermeté et arriver à son but, qui est d'épouser

8o SECOND DISCOURS.

Emilie. Il la consulte dans cette irrésolution : cette consultation n est que vraisemblable , mais elle est un effet nécessaire de son amour , parce que s'il eût rompu la conjuratioii sans son aveu, il ne fftt jamais arrivé à ce but qu'il s'étoit proposé; et par conséquent voilà une liaison nécessaire entre deux actions vraisemblables, ou, si vous l'aimez mieux, une production nécessaire d'une action vraisem* blable par une autre pareillement vraisemblable.

Avant que d'en venir aux donations et divisions du vraisemblable et du nécessaire , je fais encore une réflexion sur les actions qui composent la tragédie, et trouve que nous pouvons y en faire entrer de trois sortes , selon que nous le jugeons à propos : les unes suivent l'histoire, les autres ajoutent à l'histoire, les troisièmes falsifient l'histoire. Les premières sont vraies, les secondes quelquefois vraisemblables et quelquefois nécessaires , et les dernières doivent toujours être nécessaires.

Lorsqu'elles sont vraies, il ne faut point se mettre en peine de la vraisemblance , elles n'ont pas besoin de son secours. « Tout ce qui s'est fait manifestement s'est pu « faire, dit Aristote, parce que, s'il ne s'étoit pu faire, il « ne se seroit pas fait. » Ce que nous ajoutons à l'histoire, comme il n'est pas appuyé de son autorité , n'a pas cette prérogative. « Nous avons, une pente naturelle, ajoute ce « philosophe , à croire que ce qui ne s'est point fait n'a pu •t encore se faire » ; et c'est pourquoi ce que nous inventons a besoin de la vraisemblance la |)lus exacte qu'il est possible, pour le rendre croyable.

A bien peser ces deux passages , je crois ne m'éloigner point de sa pensée, quand j'ose dire, pour définir le vraisemblable, que c'est « une chose manifestement possible « dans la bienséance, et qui n'est ni manifestement vraie

DE LA TRAGÉDIE. 8i

« ni manifi^stenant fausse. » On en peut faipe deux âivi» 8ion$, lune ea Traiiemblable général ^et particulier, lautre en ordinaire, et extraordinaire,

Le Traisemblfdile général est ce que peut faire, et iju'il est à propos que fasse un roi, un général d'armée, un amant, un ambiûeux, etc. Le particulier est ce qu'ont pu ou du bire Alexandre, César, Aicibtade, de compatible avec ce que l'histoire iious apprend de leurs actions. Ainsi tout ce qui choque l'histoire sort de cette Traisémblance, parce qu'il est maniiBstement faux ; et il n'est pas yraisemblable que César, après la ba^taille de Pharsale, se soit.remis en bonne incelligencQ avec Pmnpée, ou Auguste avec An* toine après celle d'Antium, bien qu'à parler en termes généraux , il soit i^paisen^blable que , daps une gu^erre civile , après une grande bataille , les chefs des partis eontraip>es se réconcilient , principalement Icursqu'ils spnt généi^us l'un et l'autre.

Cette fausseté mani&ste, qui détruit la vraisemblance, se peut Bonoontrer même dans leis pièces qui sont toutes d'invention: on y peut fiailsifier l'hi&toire, puisqu'elle n'y a aucune part; mais il y a des circonstances, des temps et des limx, qui peuvent convaincre un auteUr d^ fausseté , qoand il prend mal ses mesures. Si j'introduisois un roi de France ou d'Espagne sous un n<»n imagjinaire, et que je chmsisse pour le temps de mon action un siècle dont l'histoire eût marqué les véritables rois de ces deux royaumes, la £Biu3seté seroit toute visible ; et c'en serbit ui|e ^icor9 plus palpable si je plaçois Borne à deux lieue^ de Paris, afin qu'on pût y aller et revenir en un même jour. Il y a des choses sur qui le poète n'a jainais aucun droit : il peut prendre quelque licence sur Thistoire, en tant quelle regarde les actions des particuliers, comme celles de César

ou d'Auguste, et leur attribuer des actions qu'ils n'ont point faites, ou les faire arriver d*une autre manière cpi'ils ne les ont faites; mais il ne peut pas renverser la chronologie pour faire vivre Alexandre du temps de César, et moins encore changer la situation des lieux, ou les noms des royaumes, des provinces, des villes, des montagnes, et des fleuves remarquables. La raison est que ces provinces, ces montagnes, ces rivières, sont des choses permanentes. Ce que nous savons de leur situation étoit dès le commencement du monde; nous devons présumer qu'il n'y a point eu de changement, à moins que l'histoire ne le marque; et la géographie nous en apprend tous les noms anciens et modernes. Ainsi un homme seroit ridicule d'imaginer que, du temps d'Abraham, Paris fftt au pied des Alpes, ou que la Seine traversât l'Espagne, et de mêler de pareilles grotesques dans une pièce d'invention. Mais l'histoire est des choses qui passent, et qui, succédant les unes aux autres, vu'ont que chacune un moment pour leur durée , dont il en échappe beaucoup à la connoissance de ceux qui l'écrivent : aussi n'en peut-on montrer aucune qui contienne tout ce qui s'est passé dans les lieux dont elle parle, ni tout ce qu'ont £sdt ceux dont elle décrit la vie. Je n'en excepte pas même les Commentaires de César ^ qui écrivoit sa propre histoire, et devoit la savoir tout entière.. Nous savons quels pays arrosoient le Rhône et la Seine avant qu'il vînt dans les Gaules ; mais nous ne savons que fort peu de choses, et peut-être rien du tout, de ce qui s'y est passé avant sa venue. Ainsi, nous pouvons bien y placer des actions que nous feignons arrivées avant ce temps -là, mais non pas, sous ce prétexte de fiction poétique et d'éloignement des temps , y changer la distance naturelle d'un Ueu à l'autre. C'est de cette façon que Bar-

DE Ik TRAGÉDIE. 8â

tlaj éh à usé dans son Jrgénis, oh il he nomme aucune ville ni fleuve de Sicile ni de nos provinces, que par des noms véritables, bien que ceux de toutes lés personnes quil y met sur le tapis soient enlièremeht de son invention, aussi-bien que leurs actions.

Aristote semble plus indulgent sur cet article, puîâqù'îi « trouve le poète excusable quand il pèche contre un autre « art que le sien, comme contré la médecine, ou: ootttré «TastFolôgie •, A quoi je réponds « qu'il ne rexcUise.qùô » sous celte condition qu'il arrive par là au but de «on art-, « auquel il n auroit pu arriver autrement : ehfcore avoue-t41 ■ qu'il pèche en ce cas, et qu'il est iheilleur dé n? peint « pécher du tout ». Pour mdi, s'il faut recevoir cette e** cuse, je £nrois distinction entre les airts qu'il peut ignoret sans honte j parce qu'il lui arrive rarement des oocasionà den parler sur son théâtre, tels que sont la tnédeciiie et l'astrologie que je viens de nommer, et les arts sans la connoissance desquels , ou en tout ou en partie , il ne sau^ roit établir dé justesse dans aucune pièce, tels que sont là géographie et la chronologie. Comme il ne sauroit représenter aucune action sans la placer en quelque lieu et en quelque temps , il est inexcusable s'il fait paroître de l'ignorance dans le choix de ce lieu et de ce temps où il la place.

Je viens à l'autre division du vraisemblable en ordinaire et extraordinaire : l'ordinaire est une action qui arrive plus souvent, ou du moins aussi souvent que sa contraire 5 l'extraordinaire est uhe action qui arrive , à la vérité , moins souvent que sa contraire, mais qui ne laisse pas d'avoir sa possibilité assez aisée pour n'aller point jusqu'au miracle y ni jusqu'à ces événements singuliers qui servent de matière aux tragédies sanglantes, par l'appui qu'ils ont de l'histoire ou de l'opinion commune, et ^ ne se peuvent tirer en

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84 SECOKB DISCOURS,

exen^e que pour le^ ^i^od^ de In pièc» dé«ft ils font k corps, paivce qu'ils ne swt psis ^oy^Mes, à moiiis que ^ avoir çat appm, Aristote dpnoe dmf^ idées ou examples gjiuéf^u^ de ce i^e^emUfibl^» 6i^tr»ordÎj»aim : luu d'un homme subtil et adroit qm ^ Éroure trompé p»r un moins fabxû que lui ; Vaulre d'un foible qui se &»t^ fî09tre un plus fort que l^i} et en demeitf^ ¥ieipn(»Mi^, oe^ qui #uru>ut ne yiajique jamais ^ étape bi^ n^çu^ qu^nd lu c^yi^e liu plus ^mple ou du plus fpible fsçt la plus équitable. U. semble alors que Ui justice du ciel ^t pnéâdé m sue«ès, quimuive ^jûllW'^ une croyance 4>|i|»Pl^ 0!» f*5ite qu'il répond fW S(y4^|s de l'audi^îl^ qui s'ii|^re$se.4Quiouirs pour ceyxdopt le poçédé est le m^l}eur» Ainsi la yietoire du 4Ii4 ^^tcp^e 1q comte se irguYi^roi^ dans la ymise m blence extraordinaire , quand ^Ue ue seroit pi^ vraie. « U esl; vrai* « s$mblid)le, ^i| notie docteur, que beaucoup de cdioses r am^MiQOfiO^ Je yraisemblahle;» et p^squ'il i^TOue par là qu$ ces. eflfels extraordinaires amyent pcmtne la yraisemblanoe, j'aimerois mieux les nommer simplement croyables 9 et les ranger sous le nécessaire, attendu quon ne s'en doit jamais serrir sans nécessité.

• On peut m'objecter que le même philosophe dit « qu'au n regard de la poésie on doit préférer l'impossible croyable « au possible incroyable ^ ', et conclure de là que j'ai peu dé raison d'exiger du vraisemblable, par la définition que j'en ai faite, qu'il soit manifestement possible pour être

' H DQVs «ennl^e qi^e C^nic^o »vmi% pn s^pargnor toutes les peîmes qu^il prend pour coj^cilier ^^Aristote av«c J^i^ixifiiae. P^qus ji^Aùtàadons point ce que c^est que l'impossible croyablt y et le- possible incroyable. On a beau donner la torture à son esprit , Timpossible ne sera jamais crojràblc ^ lUnpostible , selon la force* du mot , est ce qui ne peut jamais arriver. C'est abuser de son esj^t, ^ue d'ëtublir.^e telles propoaili<ms^

croyaible, puisque, selon Aristote, il j à des choses imposa siblc^ qui sont croyables. .

Pour résoudre cette difficulté , et trouver de quelle nature est cet impossible croyable dont il ne donne aucun exemple, je réponds qu'il y a des choses impossibles en elles-mêmes qui paroissent nsément possibles , et pio* eon* séquent croyables, quand on les envisage dfune diitre ma-^ nière. Telles sont toutes celles où nous &Uifions l'histaire. n est impossible qu'elles se soient passées comme nous les représentons , puisqu'elles se sont passées autrement, et cpi'il n'est pas au pouvon: de Dieu même de rien changet< au passé; mais elles paroissent nanifestement posMblés quand elles sont dahs la vraisemblance générale, pourvu e(nbn les regarde détachées de lliistlnre, et qu'on vetlillé oublier pour quelque temps ce qu elle dit de contraire à ce que nom inventons. Tout ce qui se passe dans IVîca* nèufa est impossible, puisque l'histoire porte qu'il fit mourir son père sans le voir^ et que ses frères du second ht étoient en otage i Bjome lorsqu'il s'empara du royaume. Tout oe qui arrive dans HéracSus ne lest pas moiils, puisqu'il n'étoit pas fils de Maurice, et que bien loin de passer p(»sr celui de Phocas^ et être nourri comme tel chex ce tyran ; il vint fondre sur hu à force ouverte des bords de rAfriqué, dont il étott gouverneur , et ne le vit peut-être jamais. On n^ prend point néanmoins pour incroyaUes les incidents de ces deux ti:agédies; et ceux qui savent le désaveu qja!m fait rhistoit« la mettent aisément à quartier pour se plaire

cW «a abuser «ncdre ^ de vouloir Us expU<iuer ; c^est Touloir pUisaoter ,r de dire que , quand une chose est faite , il est impossible qu''elle ne soit pas faite , et qvC(m n'y peut rien changer. Ces questions sont de la natuf e de- celles qu'on agitait dons le» ëwJea : f^i Dieu pouvait se ^làn^r l«i^^ cilTowne, «tsi, M nMTOtttnia pm^étMik, iljpeHVak m casser keou. •

86 SECOND DISCOUBS.

à leur représentation, parce qn'ils sont dans là vtaisem*

blance générale, bien qu'ils manquent de la particulière.

Tout ce que la fable nous dit de ses dieux et de ses inétamoiphoses est encore impossible, et ne laisse pas 4*être croyable par Fopinion commune , et par cette vieille traditive qui nous a accoutumés à en ouïr parler. Nous ayons droit d'inventer même sur ce modèle, et de joindre des incidents également impossibles à ceux que ces anciennes erreurs nous prêtent. L'auditeur n'est point trompé de son attente quand le titre du poëme le prépare à n'y voir rien que d'impossible en effet : il y trouve tout croyable; et cette première supposition faite qu'il est des dieux , et qu'ils prennent intérêt et font commerce avec les hommes , à quoi il vient tout résolu , il n'a aucune-difficulté à. se persuader du reste.

Après avoir tâché d'éclaircir ce que c'est que le vraisemblable , il est temps que je hasarde une définition du nécessaire dont Aristote parle tant , et qui seul nous peut, autoriser à changer l'histoire et à nous écarter de la vrai*semblance. Je dis donc que le nécessaire , en ce qui regarde la poésie , n'est auti*e chose que le besoin du poète pour arrwer a son but y ou- pour y faire arriver ses acteurs ^ Cette définition a son fondement sur les diverses acceptions du mot grec «y«/««7«» , qui ne signifie pas toujours ce qui est absolument nécessaire , mais aussi quelquefois ce qui est seulement utile à parvenir à quelque chose.

Le but des acteurs est divers , selon les divers desseins que la variété des sujets leur donne. Un amant a celui de posséder sa maîtresse; un ambitieux, de s'emparer d'une couronne; un homme offensé, de se venger, et ainsi des autres : les choses qu'ils ont besoin de faire pour y arriver, constituent ce nécessaire qu'il &ut préférer au vraisem*

blable, où, pour parler plus juste, qu'il faut' ajouter au vraisemblable dans la liaison des actions, et leur dépendance l'une de lautre. Je pensé m être déjà assez expliqué là-dessus; je n'en dirai pas davantage.

Le but du poète est de plaire selon les règles de son art : pour plaire , il a besoin quelquefois de réhausser l'éclat des belles actions , et d'exténuer l'horreur des funestes ; ce sont des nécessités d'embellissement où il peut bien choquer la yraisemblalice particulière par quelque altération de l'histoire , mais non pas se dispenser de la générale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernière beauté , et si brillantes , qu'elles éblouissent : surtout, il ne doit jamais les pousser au-delà de la vraisemblance extraordinaire , parce que ces ornements qu'il ajoute de son invention ne sont pas d'une nécessité absolue, et qu'il fait mieux de s'en passer tout-à-fait que d'en parer son poème contre toute sorte de vraisemblance. Pour plaire selon les règles de son art, il a besoin de renfermer son action dans l'unité de jour et de lieu; et, comme cela est d'ime nécessité absolue et indispensable , il lui est beaucoup plus permis sur ces deux articles que sur celui des embeUissements.

U est si malaisé qu'il se rencontre dans l'histoire ni dans l'imagination des hommes quantité de ces événements illustres et dignes de la tragédie, dont les délibérations et leurs effets puissent arriver en un même lieu et en un même jour sans foire un peu de violence à l'ordre commun des choses , que je ne puis croire cette sorte de violence tout-à-foit condamnable , pourvu qu'elle n'aille pas jusqu'à l'impossible : il est de beaux sujets où on ne la peut éviter; et un auteur scrupuleux se priveroit d'une belle occasion de gloire, et le public de beaucoup de satisfac-

tion , s'il n'usoit s'enhardir à les mettre sur le diëâtré^' de peur de se voir forcé à les faire aller pliur vite que la vraisemblance ne le permet. Je lui ddnnerois, en ce cas^ un conseil que peut-être il troitteroit salutaire , c'est de ne marquer aucun temps préfim dans son poëme j tn aucun lieu déterminé où il pose ses acteurs. L'imagînatlim de l'auditeur auroit plus de liberté de se laisser aller au cou-* rant de laction, si elle n'étoit point fixée par ces marques ; et il pourroit ne s'apercevoir pà^ de cette ^résipita-» tion ^ si elles ne l'en faisoient souvenir j et n'y appliquoient son esprit malgré lui< Je ine sais toujours n^iemi d'avMr fait dire ani rôi , dans le Gd, qu'il voûloit que Hodrigue se délassât une heUre ou deux après la défaite des Maures ^ avant que de combattre don Sxnche : je Tavois fait pour montrer que la pièce étoit dans les vingt^^qtutre heiu^s ; et cela n'a servi qu^à avertir les spectaieoi^s de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite. Si j'avbis iaiit résoudre ce combat sans en désigner fbeure, peulétre h'y àuro&t^bn pas pris gardé.

Je ne pense pas qne^ dans là eoniédie^Ie poète ait cette liberté de presser soii airtîon , par la nécessité de la réduite dans Funité de jour. Aristote veut que totitea Im àctkms qu'il y fait entrer soient vraisemblables , et n'i^oute point ce mot^ au nécessaires, comme pour la tragédie. Aussi là difIGârence est ajSseit grande «ntre les actions de l'une et celles de l'aiitre i celles de la comédie partent de personnes communes , et ne consistent qu'en intrigues d'amour et en fourberies, qui se développent si aisément en un jour, qu'assez souvent, ehet Platite et chea Tenace, le temps de leur durée elcède à peine celui dé leur représenta<tion : mais, dans la tragédie, les affiiires publiques «ont mêlées d'ordinaire avec les intérêts partiotdiets des per»-

éôtatâ illâft&eâ cpi'oti y fliit pactaîia^ê ^ il y enttèê»M ba-» tailles, des prises de vilkê^ àè gtand» përils ^ de» révéla^ tions d'états; et tout cela va malaisément avec la promptitude que la règle nous oblige de donner à ce qui se passe sur la scène. -

Si vous me demandez jusqu'où peut s*étendre cette liberté qu'a le poète d'aller (contre la vérité et contre la vraisemblance, par la considération du besoin qu'il en a, j'aurai de la peine à vous faire une réponse précise. J'ai fait voir qu*il 7 a des choses sur qui nous n'avons aucun droit; et pour celles où ce privilège peut avoir lieu , il doit être plus ou moins resserré , selon que les sujets sont plus ou moins connus \ Il m'étoit beaucoup moins permis dans Horace et dans Pompée, dont les histoires ne sont ignorées de personne, que dans Rodogune et dans Nicomède, dont peu de gens savoient les noms avant que je les eusse mis sur le théâtre. La seule mesure qu'on 7 peut prendre , c'est que tout ce qu'on 7 ajoute à l'histoire , et tous les changements qu'on 7 apporte ne soient jamais plus incro7ables que ce qu'on en conserve dans le même poème. C'est ainsi qu'il faut entendre ce vers d'Horace , touchant les fictions d'ornements :

JFicta voluptatis causé sint proxima veris ;

et non pas en porter la signification jusqu'à celles qui peuvent trouver quelque exemple dans' l'histoire ou dans la fable , hors du sujet qu'on traite. Le même Horace décide

* Voilà tout le prëcis de cette dissertation :.ne changez rien d'important dans la mort de Pompëe , parce qu'eUe est connue de tout le monde j changez , imaginez tout ce qu'il vous plaira dans l'histoire de Pertharite et de don Sanche d'Aragon , parce que. ces gens là ne sont connus de personne.

la question, autant qu'on la |)6ut décider, par cet autre

▼ers avec lequel je finis ce discours :

DahUurque Ucenda sumpta pudenter*

Servons-nous-en donc avec retenue , mais sans scrupule; et, s'il se peut, ne nous en servons point du tout : il vaut mieux n avoir point besoin de grâce que d*en recevoir.

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