DE L'AUTEUR DES COMMENTAIRES
A UN AGADÉMICIEir.
Vous me reproches, Monsieur, de naroir pas assez étendu ma critique dans mes commentaires sur plusieurs vers de Corneille ; tous voudriez que j eusse examiné plus sévèrement les Ëiutes contre la langue et contre le goût; vous blâmez ces v^s-ci dans Pompée : ^
Qu^il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes Eût vaincu ses soupçons, dissipé ses alarmes. Prenez donc en ces lieux liberté tonte entière.
J avoue que je devais remarquer les deux premiers vers, qu^wi bonheur des armes ne peut se dire, et qui un bonheur des arme^ qui eut vaincu des soupçons n'est pas tolérable. Mais il y a tant de fautes de cette espèce , que j ai craint de chaîner trop les commentaires. J'ai laissé quelquefois au lecteur le soin d'observer par lui-même les beautés et les défauts.
Prenez donc en ces lieux liberté toute entière ,,
ne me paraît point un vers assez défectueux pour en faire une note. Vous avez trouvé trop de déclamation , trop de répétitions dans le rôle de Cornélie. Il me semble que J€^ l'indique assez.
Je ne puis blâmer avec la même rigueur que vous ce
♦ Acte m, scène IV.
4oo RÉPONSE
que Comélie dit au cinquième acte , en tenant Turne de
Pompée dans ses mains :
^attendez pas de moi de regrets ni de larmes ^
Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes.
Les foibles déplaisirs s'amusent à parler ,
Et quiconque se plaint cherche à se consoler.
Il est vrai qu'en général on ne doit point dire de soi qu'on a un grand cœur ; il est vrai qu'aujourd'hui on n'applique point de charmes à des maux; il est encore vrai que quand on parle assez long-temps , on ne doit point dire que les faibles xléplaisirs s'amusent à parler : mais voici ce qui m'a déterminé à ne point critiquer ces vers. Il m'a paru que Cornélie s'impose ici le devoir de montrer un grand cœur , plutôt qu'elle ne se yante d'en avoir un.
Appliquer des charmes à des maux, m'a paru bien, parce que dans ces temps-là ce .qu'on appelait charmes, la magie, était extrêmement en vogue , et que même Sextus Pbmpée , fils de Comélie , fut très connu pour avoir employé les prétendus secrets des sortilèges. Les foibles déplaisirs $^ amusent a parler^ semble signifier ici, s*amu^ sent a se plaindre y et Cornélie s'excite à la vengeance.
Je .n'ai point repris ces vers :
Mettant leur haine bas me sauvent aujourd'hui , Par la moitié qu'en terre il a reçu de lui.
Je conviens avec vous qu'ils sont mauvais ; mais ayant déjà remarqué la même faute dans Polyeucte , je n'ai pas cru devoir y revenir dans les notes sur Pompée.
Si vous me reprochez trop d'indulgence, vous savez que d'autres ont trouvé dans mes remarques trop de sévérité ; mais je vous assure que je n'ai songé ni à être indul-
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gêïit , ni à être difficile. J'ai examiné les ouvrages que je
commentais, sans égard ni au temps oii ils ont été faits,
ni au nom qu'ils portent , ni à la nation dont est Fauteur.
Quiconque cherche la vérité ne doit être d'aucun pays.
Les beaux morceaux de Corneille m'ont paru au-dessus
de tout ce qui s'est jamais fait dans ce genre chez aucun
peuple de la terre : je ne pense point ainsi , parce que je
suis né en France , mais parce que je Suis juste. Aucun
de mes compatriotes n'a jamais rendu plus de justice que
moi aux étrangers ; je peux me tromper , mais c'est assu-^
rément sans vouloir me tromper. . "• ^
Le même esprit d'impartialité liie fait convenir des extrêmes défauts de Corneille comme de ses grandes beautés. Vous aveï raison de dire que ses dernières tra- g
gédies sont très mauvaises , et qu'il y a de grandes fautes dans ses meilleures. C'est précisément ce qui me prouve combien il est sublime, puisque tant de défauts n'ont diminué ni son mérite ni sa gloire. Je crois , de plus , qu'il y a des sujets qui ont par eux-mêmes des défauts absolument insurmontables : par exemple, il me semble qull était impossible de faire cinq actes de la tragédie des Horaces sans des longueurs et des additions inutiles. Je dis la même chose de Pompée ; et il me paraît évident que Ton ne pouvait faire le beau cinquième acte de Rodo^ gune, sans gâter le caractère de la princesse qui donne le nom à la pièce.
Joignez à tous ces obstacles, qui naissent presque toujours du sujet même , la prodigieuse difficulté d'être précis et éloquent en vers dans notre langue. Songez combieii nous avons peu de rimes dans le style noble. Sentez quelles peines extrêmes on éprouve à éviter la monotonie dans X. 26
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nos vers , qui marchent toujours deux à deux , qui souffrent très peu d'inversions , et qui ne permettent aucun . enjambement.
Considérez encore la gène des bienséances, celle de lier les scènes de façon que le théàtie ne reste jamais vuide ; celle de ne £ûre ni entrer ni sortir aucun acteur sans raison. Voyez combien nous sommes asservis à des lois que les autres nations nont pas connues; vous verrez alors quel est le mérite de Corneille d'avoir eu du moins des beautés qu'aucune nation n'a, je crois, égalées. Mais aussi vous voyez qu'il n'est guère possible d'atteindre à la perfection. Les difficultés de l'art , et les limites de l'esprit se montrent partout. Si quelque pièce entière approche de cette perfection, à laquelle il est^ à peine pernais à l'homme de prétendre, c'est peut-être, comme je l'ai dit, la tragédie diAthalie^ c'est celle dUphigeAie. J'ai toujours pensé que ce sont là les deux chefs-d'œuvre delà France, comme j'ai pensé que le rôle de Phèdre était le plus beau de tous les rôles, sans faire aucun, tort au grand, mérite du petit nombre des autres ouvrages qui sont restés en possession du théâtre. Ce mérite est si rare , et* cet art est si difficile, qu'il faut avouer que depuis Bacine nous n'avons rien eu de véritablement beau.
Par quelle fatalité faut-il que presque tous les arts dégénèrent dès qu'il y a eu de grands modèles .î* Vous n'êtes content , Monsieur, d'aucune des pièces de théâtre qu'on a &ites depuis quatre-vingts ans ; voilà presque un siècle entier de perdu. Je suis malheureusement de votre avis : je vois quelques morceaux, quelques. lambeaux de vers épars çà et là dans nos pièces modernes, mais je ne vois aucun bon ouvrage, J'oserai convenir avec vous hardiment
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qu'il y a une tragédie di Œdipe ^ qui est mieux reçue au théâtre que celle de Corneille ; mais jfe crois aVéc là même ingénuité , que cette pièce ne vaut pas grand'chosç^ parce qu'il 7 a de la déclamation, et que le froid ressouTenir des anciennes amours de Philoctète et de Jçcaste, me paraît insupportable.
Toutes les autres pièces du même- autour me semblent très médiocres ; et la preuve en est que j^eri oublie volon-' tiers tous les vers, pour ne m'occuper que dfe ceux dé Racine et de Corneille.
J'ai fait toute ma vie une étude assidue de Taict dramatique; cela seul m'a mis en droit de cotnmenter les tragédies d'un grand maître. J'ai toujours remarqué que le peintre le jilus médiocre se connaissait quelcpiefois mieux en tableaux qu'aucun des amateurs qui n^ont jamais manié le pinceau.
C est sm* ce fondement que je me suis cru autorisé à dira ce que je pensais sur les ouvrages dramatiques que j'ai commentés , et de mettrô sous les yeux des objets de com-* paraison. Tantôt je fais voir comment un Espagnol et un Anglais ont traité à peu près les mêmes sujets que Corneille. Tantôt je tire des exemples de l'inimitable Racine. Quelquefois je cite des morceaux de Quinault, dans lequel je trouve, en dépit de Bôilèau, un mérite très supérieur.
Je n ai pu dire que mon sentiment. Ce n*est point ici un vain discours d'appareil , dans lequel on n*ose expliquer ses idées, de peur de choquer les idées de la multitude ; mais en exposant ce que j'ai cru vrai , je n'ai en effet exposé que des doutes que chaque lecteur pourra résoudre.
J'ai toujours souhaité, en voyant 4a tragédie de C&m^,
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(pie puisque Cinna a des remords , il les eût immédiatement après la scène où Auguste lui, dit:
Cinna , par vos conseils je retiendrai Tempire ; Mais je le retiendrai pour vous en faire part.
Je n'ai pensé ainsi qu'en interrogeant mon propre cœur ; il m'a semblé que si j'avais conspiré contre un prince, et si ce prince m'avait accablé de bienfaits dans le temps même de la conspiration, ce serait alors même que j'aurais éprouvé un violent repentir.
Si d'autres lecteurs pensent autrement, je ne puis que les laisser dans leur opinion ; mais je sens qu'il ne m'est pas possible de leur sacrifier la mienne.
J'observerai encore avec vous , qu'il y a quelquefois un peu d'arbitraire dans la préférence qu'on donne à certains ouvrages sur d'autres. Tel bomme préférera Cinna , tel autre Andromaque; ce cboix dépend du caractère du juge. Un politique s'occupera de Cinna plus volontiers ; un homme plein de sentiment sera beaucoup plus touché di Andromaque. Il en est de même dans tous les arts : ce qui se rapproche le piUS de nos mœurs est toujours ce qui nous plaît davantage.
Ainsi, Monsieur, quand je vous dis que les tragédies SAthalie et à'Iphigénie me paraissent les plus parfaites , le ne prétends point dire que vous deviez avoir moins de plaisir à celles qui seront plus de votre goût. Je prétends seulement que dans ces deux pièces il y a moins de défauts contre l'art que dans aucune autre ; que la magnificence de la poésie y répand ses otiarmes avec moins d'enflure, et avec plus d'élégance , que dans les pièces d'aucun autre auteur :^ que jamais plus de difficultés n'ont produit plus
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(le beautés : mais comme il y a des beautés de différente espèce, celles qui seront le plus conformes à votre manière ^ de penser seront toujours celles qui devront £adre le plus d'effet sur vous.
Je m'en suis entièrement rapporté à vous sur tout ce qui regarde la grammaire : c'est un article sur lequel il ne peut guère y avoir deux avis ; mais pour ce qui regarde le goût , je ne peux Eure autre chose que de conserver le mien, et de respecter celui des autres.
Je suis, etc.