‹ Œuvres de P. CorneilleChapitre 118 sur 123 · SVK QUELQUES ENDROITS DES COMMENTAIRES DE CORNEILLE · texte numérisé non relu

SVK QUELQUES ENDROITS DES COMMENTAIRES DE CORNEILLE

J Av OIS adopté ddns ma jeunesse quelques idées de M. de Voltaire sur la poésie , et sur la manière d'en juger. Les critiques de M. Clément m'ont inspiré quelques réflexions dont je vais rendre compte aux gens de lettres plus instruits que moi qui les jugeront.

M. de Voltaire, en commentant Corneille, a prétendu qu'il ne faut introduire dans le discours que des métaphores qui puissent former une image ou noble, ou agréable. Il condamne ces deux vers d*Héraclius :

Et n'eût été Léonce en la dernière guerre , Ce dessein avec lui seroit tombé par terre.

Il blâme sur ce principe ces autres vers à'Héraclius :

Le peuple , impatient de se laisser séduire , Au premier imposteur armé pour me détruire , Qui , s'osant revêtir de ce fantôme aimé , Voudra servir d'idole à son zèle charmé.

Pour sentir , dit-il , combien cela est mal exprimé, mettez en prose ces vers :

« Le peuple est impatient de se laisser séduire au pre-

* Cet article répond â une critique de Clément , en partie reproduite dans une édition récente des Chefs-d'œu\re de Corneille. R«

SENTIMENT DTN ACADÉMICIEN, etc. 407

« mier imposteur armé pour me détruire, qui s^osant « Tçvèdr de ce fentôme aimé, voudra servir d'idole à son « zèle charmé ».

Ne sera-t-on pas révolté de cette foule d'improprié» tés? Peut -on se vêtir dun fantôme? L'image est -elle juste? Comment peut- on se mettre un fantôme sur le corps? etc.

M. Clément traite ce sentiment de M. de Voltaire de ridicule excessif. Il l'attacjue d'une manière plausible , en ces termes :

« La métaphore est principalement consacrée aux choses « intellectuelles qu'elle veut rendre sensibles par des « images frappantes. Ainsi, quand on dit : Mon âme s^oxwre « a la joie, mon cœur s^ épanouit, on emprunte l'image « d'une fleur qui s'ouvre et s'épanouit aux rayons du « soleil. Or , quoiqu'on puisse peindre cette fleur , on ne « peut pas assurément peindre de même une âme , etc. ».

n me semble qu'on doit répondre à M. Clément : ce n'est pas de pareilles métaphores que M. de Voltaire parle ; elles sont devenues des expressions vulgaires , reçues dans le langage commun. Le premier qui a dit. Mon cœur s'ouvre a la joie, la tristesse rrHabaty V espérance m^ ranime, a exprimé ces sentiments par des images fortes et vraies : il a senti son cœur, qui étoit auparavant comme serré et flétri, se dilater en recevant des consolations : et c'est même ce que des peintres, en des temps grossiers, ont voulu figurer dans des tableaux d'autel, en peignant des OBUrs frappés de rayons qu'on supposoit être ceux de la grâce. La tristesse ne jette point une àme sur le plancher; mais un peintre peut fort bien figurer un homme abattu , terrassé par la douleur , et en figurer un autre qui se relève

4o8 SENTIMENT

avec sérénité , quand 1 espérance lui rend ses forces. Une âme ferme y un cœur dur y tendre y caché y volage y un esprit lumineux y raffiné y pesant y léger y fiirent d abord des métaphores; elles ne le sont plus, c'est le langage ordinaire. M. de Voltaire parle de celles qu'un poète invente. Je crois avec lui qu'il faut absolument qu'elles soient toujours justes et pittoresques. Un dessein qui tombe a terre n'a, ce me semble , ni justesse , ni vérité, ni grâce, et il est impossible de s'en faire unç idée. M, Clément prétend qu'on peut dire dans une tragédie , un dessein est tombé par terr^ , parce qu'on dit dans la conversation ce dessein a échoué. Je crois qu'il se trompe. Je pense que le premier qui s'avisa dç dire , mes desseins ont échoué y se servit d'une métaphore hardie, noble, frappante, et très pittoresque. L'idée en étoit prise d'un naufrage , et les desseins étoient mis à la place de l'homme ; c'étoit proprement l'homme qui faisoit naufrage. Il est d'usage de dire opiun dessein a éclioué; ce n'est plus une métaphore. C'est aujourd'hui le mot propre. Il n'en est pas de même de tomber par terre ; c'est une invention du poète , elle n'a rien de pittoresque ni de noble ; et ce vers ne me paroît pas plus élégant que celui-ci ;

Et n'eût été Léonce en la dernière guerre.

Il me semble aussi que personne n'approuvera un imposteur qui., s^ osant revêtir d^un fantôme aimé, sert dUdole a un zèle charmé. Si quelqu'un s avisoit aujourd'hui de nous donner de tels vers, je ne pense pas qu'on trouvât un seul homme qui osât en prendre la défense^ ' On a blâmé dans \Andromaque ce vers d'Oreste, qui compare les feux de son amour aux feux qui consument Troie-,

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.

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