‹ Œuvres de P. CorneilleChapitre 34 sur 123 · DE MADAME LA MARQUISE DE B. A. T · texte numérisé non relu

DE MADAME LA MARQUISE DE B. A. T

Allez, belle marquise, allez en d'autres lieux

Semer les doux périls qui naissent de vos yeux«

Vous trouverez partout les âmes toutes prêtes

A recevoir vos lois et grossir vos conquêtes,

Et les cœurs à Tenvi se jetant dans vos fers,

Ne feront point de vœux qui ne vous soient offerts ;

Mais ne pensez pas tant aux glorieuses peines

De ces nouveaux captifs qui vont prendre vos chaînes.

Que vous teniez vos soins toUt-à-fait dispensés

De faire un peu de grâce à ceux que vous laissez.

Apprenez à leur noble et obère servitude

Lart de vivre sans vous et sans inquiétude;

Et, si sans faire un crime oh peut vous en prier.

Marquise , apprenez-moi Fart de vous oublier.

En vain de tout mon cœur la triste prévoyance A voulu faire essai des maux de votre absence; Quand j ai cru le soustraire à des yeux si charmants, Je Tai livré moi-même à de nouveaux tourments: Il a fait quelques jours le mutin et le brave, Mais il revient à vous, et revient plus esclave, Et reporte à vos pieds le tyrannique effet De ce tourment nouveau que lui-même il s'est fait.

Vengez-vous du rebelle, et faites-vous justice; Vous devez un mépris du moins à son caprice;

Avoir un si long temps des sentiments si vains^ C est assez mériter Thonneur de vos dédains.

Quelle bonté superbe, ou quelle indi£férence A sa rébellion ôte le nom d'offense?

Quoi ! vous me revoyez sans vous plaindre de rien ? Je trouve même accueil avec même entretien?

Hélas ! et j*espérois que votre humeur altière Mouvriroit les chemins à la révolte entière; Ce cœur, que la raison ne peut plus secourir, Cherchoit dans votre orgueil une aide à se guérir : Mais vous lui refusez un moment de colère ; Vous m enviez le bien d'avoir pu vous déplaire; Vous dédaignez de voir quels sont mes attentats, Et m'en punissez mieux ne m'en punissant pas. Une heure de grimace ou froide ou sérieuse, Un ton de voix trop rude ou trop impérieuse.

Un sourcil trop sévère, une ombre de fierté, M'eût peut-être à vos yeux rendu la liberté.

J'aime , mais en aimant je n'ai point la bassesse D'aimer jusqu'au mépris de l'objet qui me blesse; Ma flamme se dissipe à la moindre rigueur.

Non qu'enfin mon amour prétende cœur pour cœur: Je vois mes cheveux gris : je sais que les années Laissent peu de mérite aux âmes les mieux nées ; Que les plus beaux talents des plus rares esprits, , Quand les corps sont usés, perdent bien de leur prix; Que, si dans mes beaux jours je parus supportable. J'ai trop long-temps aimé pour être encore aimable, Et que d'un front ridé les replis jaunissants Mêlent un triste charme au prix de mon encens. Je connois mes défauts ; mais après tout, je pense Être pour vous encore un captif d'importance :

Car vous aimes la gknjtè ^ et tous davei (ju'un roi Ne vous en peut jauiftié assurer faut qae moi. Il est plus en ma main qu'en celle d'uti motiarqUe De TOUS faire égaler ramaute dé Pëtraripie^ Et mieux que tous les rois je puis faire douter De sa Laure ou de trous qui le doit emporter.

Aussi) je le vois trop, l^ous aiméi^ à me plaire, Vous vous reudez pour moi facfile à satisfaire; Votre âme de mes féù% tire uû plaisir seerét, Et vous me perdriez sans hdtité avèô regret

Marquise, dites donc ce qu'il faut que je faSI|è: Vous rattachez mes fers quand la saison vous chassé; Je vous avois quittée, et vous mé rappelez Dans le cruel instant que vous vous en allez. Rigoureuse faveur, qui force à disparoître Ce calme étudié que je faisois renaître , ., Et qui ne rétablit votre absolu pouvoir Que pour me condamner à languir sans vous voir ! Payez, payez mes feux d une plus foible estime, Traitez-les d'inconstants ; nommez ma fiiite un crime ; Prêtez-moi, par pitié, quelque injuste dourroux; Renvoyez mes soupirs qui volent après vous; Faites-moi présumer qu'il en est quelques autres A qui jusqu'en ces lieux Vous renvoyez des vôtres, Qu'en faveur d'un rival vous allez me trahir: J'en ai 9 vous le savez, que je ne puis haïr; Négligez-moi pour eux; mai^ dites en vous-même, » Moins il me veut aimer, plus.il fait voir qu'il m'aime*, « Et m'aime d'autant plus que son cœur enflammé » N'ose même aspirer au bonheur d'être aimé ; « Je fais tous ses plaisirs, j'ai toutes ses pensées, » Sans que le moindre espoir les ait intéressées. »

i8o POÉSIES DIVERSES

Puissé-je malgré tous y penser un peu mmns, M*échapper qo^elques jours vers quelques autres soins , Trouver quelques plaisirs ailleurs qu'en votre idée,- Et voir toute mon âme un peu moins obsédée; Et vous , de qui je n'ose attendre jamais rien , Ne ressentir jamais un mal pareil au mienj

Ainsi parla Cléandre, et ses maux se passèrent, Son £eu s évanouit, ses déplaisirs cessèrent: Il vécut sans la dame, et vécut sans ennui, Comme la dame ailleurs se divertit sans luL Heureux en son amour , si l'ardeur qui l'anime N'en conçoit les tourments que pour s'en plaindre en rime, Et si d'un feu si beau la céleste vigueur Peut enflanuner ses vers sans échauffer son cœur!

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