ÉLÉGIE
Iris, je vais parler; c'est trop de violence. Il est temps que mon feu se dérobe au silence, Et qu'il fasse échapper au respect qui me nuit L'aveu du triste état où vous m'avez réduit.
Depuis le jour fatal que pour vous je soupire, Mes yeux se sont cent fois chargés de vous le dire, Et cent fois, si mon mal vous pouvôit émouvoir. Leur mourante langueur vous l'auroit fait savoir: Mais les vôtres partout, certains de leur victoire, D'une obscure conquête estiment peu la gloire, , Et veulent, pour daigner en faire part au cœur. Que l'éclat du triomphe en apporte au vainqueur.
DÉ P. CORNEILLE. i8i
C'est par là que, jaloux de lorgueil qui l'inspire, Ce cœur na point sur moi reconnu son empire; Que mettant ma défiiite au-dessous de ses soins Il en a récusé mes soupirs pour témoins, Et craint de s'exposer, s'il avouoit mes peines, A rougir d'un captif indigne de vos chaînes.
Je le confesse. Iris, il n'est point parmi nous De mérite assez haut pour aller jusqu'à vous. A voir ce que je suis tout mon espoir chancelle ,- Mais le peu que je vaux ne vous rend pas moins belle: J'ai des yeux comme un autre à me laisser charmer , J'ai comme un autre un cœur ardent à s'enflammer ; Et, dans les doux appas dont vous êtes pourvue. J'ai dû brûler pour vous puisque je vous ai vue. Oui , de votre beauté l'éclat impérieux Touche aussitôt le cœur qu'il vient frapper les yeux: Ce n'est point un brillant dont la feusse lumière Ne fasse qu'éblouir au moment qu'elle éclaire; Ce n'est point un effort de charmes impuissants Qui prennent pour appui la surprise des sens : Quoi qu'en vous leur rapport vante d'im prix extrême , La raison convaincue y souscrit elle-même , Et, sans appréhender de le voir démenti.
Par son propre suffrage affermit leur parti.
Alors que ne peut point sur les plus belles âmes Ce vif amas d'attraits, cette source de flammes. Ces beaux yeux qui , portant le jour de toutes parts , Font autant de captifs qu'ils lancent de regards ! Alors que ne peut point ce pompeux* assemblage Des traits les plus perçants dont brille un beau visage , Et qui dessus le vôtre étalent hautement r ^
Ce qu'ailleurs cent beautés font voir de plus charmant!
iSa POÉSIES DIVERSES
Aussi , c[ue leur adresse »U3( àom 4^ la nature
Ajoute encor de Fart la plus douce imposlw^y
Que de lis empruntés lûwp visag<$ «oit peint »
On les v^ra pâlir auprès de votre teint,
Ce teint dont la blancheur, san3 être mendia»
Passe en vivacité la plu# étudiée,
Et pare avec orgueil I^ plus brillant séjour
Où les grâces jamais aient attiré Vamour«
C'est là, c'est en voug ;^ule, Iris, que Ton doit croire
Qu'aimant à triompher, il triomphe avec gloire,
Et qu'il trouve aussitôt de quoi s'aawjettir
Quiconque de ses traits s'étoit pu garantir.
Pour moi, je Favoùrai, comme aucune surprime
N'avoit jusques ici fait trembler ma firanchise,
Permettant à mes yeux ITieur de vous regarder.
Mon coeur trop imprudent ne crut rien hasarder.
Ainsi de vos beautés qu'on vantoit sans pareilles
Je voulus à loisir contempler les merveilles;
Ainsi j'examinai tous ces riches trésors
Que prodigua le ciel à former votre corps.
Ce port noblement fier , oette taiUe divine
Qui par sa majesté marque son origine,
Seule égale à soi-même, et tellement à vous,
Que, la formant unique, il s'en montra jaloux..
De tant d'appas divers mon âme possédée
Se plut d'en conserver la précieuse idée :
Je l'admirai sans cesse, et de mon souvenir.
Ne croyant qu admirer , j'eus peur de la bannir :
Mais de ce sentiment la flatteuse imposture
N'enipecha pas le mal pour cacher la blessure;
Et ce soin d'admirer, qni dure plus d'un jour.
S'il n'est amour déjà , devient bientôt amour.
DE P. CORNEILLE. i83
Un je ne sais quel trouble où je me vis rédmre
De cette yérité sut assez tôt m'instruire ;
Par d'incpiiets transports me sentant émouvoir,
J'en connus le sujet quand j'osai vous revoir.
A prendre ce dessein mon âme tout émue
Eut peine à soutenir Téclat de votre vue ;
Mon cœur en fut surpris d'un doux saisissement
Qui me fit découvrir que j'allois être amant :
Un désordre confus m'expliqua son martyre;
Je voulus vous parler, et ne sus que vous dire ;
Je rougis , je pâlis ; et d'un tacite aveu ,
Si je n'aime point, dis-^je , hélas ! qu'il s'en faut peu !
Soudain, le pourrez-vous 'apprendre sans colère?
Je jugeai la révolte un parti nécessaire ,
Et je n'épargnai rien, dans cette extrémité,
Pour soulever mon cœur contre votre beauté.
L ardeur de dégager ma franchise asservie
Me fit prendre les yeux de la plus noire ettvie ;
Je ne m'attachai plus qu'à chercher des défauts,
Qui, détruisant ma flamme , adoucissent mes maux : '
Mais, las ! ceAe recherche un peu trop téméraire
Produisit à sa cause lîn effet bien contraire;
Et vos attraits , par elle à mes sens mieux ofiferts ,
Au lieu de les briser redoublèrent mes fers. '
Plus je vous conteniplai , plus je connus de charmes
Contre qui ma raison me refusa des armes ;
Et sans cesse l'amour, par de vives clartés.
Me découvrit en vous de nouvelles beautés.
Tout ce que vous faisiez étoit inséparable
De ce je ne sais quoi sans qui rien n'est aimable ;
Tout ce que vous disiez avoit cet air charmant
Qui des plus nobles coeurs triomphe en un moment.
# i84 POÉSIES DIVERSES
J'en connus le pouvoir , j'en ressentis l'atteinte :
Contraint de vous aimer , j'aimai cette contrainte ;
Et je n'aspirai plus , par mille vœux offerts ,
Qu'à vous faire avouer la gloire de mes fers.
Y consentirez-vous, belle Iris? et pourrai-je
Promettre à mes désirs ce charmant privilège?
Je ne demande point que sensible à mon feu
L'assurance du vôtre en couronne l'aveu ;
Je ne demande point qu'à mes vœux favorable
Vous vous montriez amante en vous montrant aimable ^
Et que , par un transport qui n'examine rien ,
Le don de votre cœur suive l'offre du mien :
Quoi qu'on ait faiit pour vous et de grand et d'insigne ,
C'est un prix glorieux dont on n'est jamais digne j
Et que ma passion me faiisant désirer ,
L'excès de mes défauts n^e défend d'espérer.
Permettez seulement, pour flatter mon martyre >
Que vous osant aimer j'ose aussi vous le dire^
Qu'à vos pieds mon respect apporte chaque jour
Les serments redoublés d'un immuable amour;
Que là, par son ardeur, je vous fasse connoître
Qu'étant pur et sincère il doit toujoturs s'accroître;
Que ce n'est point l'effet d'un aveugle appétit
Que le désir fit naître et que l'espoir nourrit,
Et qu'aimant par raison d'un amour véritable
Ce que jamais le ciel forma de plus aimable ,
Le temps dessus mon cœur n'aura rien d'assez fort
Pour en bannir les traits que par ceux de la mort.
DE P. CORNEILLE. i85
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SONNET
Je vous estime, Iris, et crois pouvoir sans crime Permettre à mon respect un aveu si charmant :
Il est vrai qu a chaque moment
Je songe que je vous estime.
Cette agréable idée où ma raison s'àbime, Tyrannise mes sens jusqu'à l'accablement;
Mais pour vouloir fiiir ce tourment
La cause en est trop légitime.
Aussi, quelque désordre où mon cœur soit plongé, Bien loin de faire effort à l'en voir dégagé. Entretenir sa peine est toute mon étude.
J'en aime le chagrin, le trouble m'en est douJL Hélas ! que ne m'estimez-vous Avec la même inquiétude!
30NNET.
D'un accueil si flatteur, et qui veut que j'espère, Vous payez ma visite alors que je vous voi , Que souvent à l'erreur j'abandonne ma foi, Et crois seul avoir droit d*a$pirer à vous plaire.
i86 POÉSIES DIVERSES i
Mais si j y trouve alors de quoi me satisfaire, j
Ces charmes attirants, ces doux je ne sais quoi, Sont des biens pour tout autre aussi-bien que pour moi; I Et c est dont un beau feu ne se contente guère.
D une ardeur réciproque il veut d'autres témoins,
Un mutuel échange et de vœux et de soins,
Un transport de tendresse à nul autre semblable.
C'est là ce qui remplit un coeur fort anaourtux : Le mien le sent pour vous; le vôtre en est capable. Hélas! si tous vouliez, que je serois heureux!
STANCES
JyLARQuisB, si mon visage A quelques traits un peu vieux , Souvenez-vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses Se plait à faire un af&ont.
Et saura faner vos roses Comme il a ridé mon firont.
Le même cours des [danètes Règle ;)os jours et nos nuits:
On ma vu ce que vous êtesj Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclaunts Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps.
Vous en avez qu'on adore, Mais ceux que vous méprisez Pourroient bien durer encore Quand ceux-là seront uses.
Ils pourront sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux, Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle,
Oii j'aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle ^
Qu'autant que je l'aurai dit.
Pensez-y, belle marquise.
Quoiqu'un grison fasse efifroi, Il vaut bien qu'on le courtise, Quand il est fait comme moi.
SONNET
Usez moins avec moi du droit de tout charmer : Vous me perdrez bientôt si vous n'y prenez garde. J'aime bien à vous voir, quoi qu'enfin j'y hasarde; Mais je n'aime pas bien qu'on me force d'aimer.
i88 POÉSIES DIVERSES
Cependant mon repos a de quoi s'alarmer :
Je sens je ne sais quoi dès que je vous regarde; Je soufire avec chagrin tout ce qui m'en retarde; Et c'est déjà sans doute un peu plus qu estimer.
Ne vous y trompez pas : l'honneur de ma défaite N assure point d'esclave à la main qui la &ite ; Je sais lart d échapper aux chai^mes les plus forts;
Et quand ils m'ont réduit à ne plus me défendre, Savez-vous , belle Iris, ce que je fais alors? Je m'enfuis de peur de me rendre.