A MONSIEUR PÉLISSON
JNoif, je ne serai pas, illustre Pélisson,
Ingrat à tes bienfaits , injuste à ton beau nom.
Dans mes chants , dans mes vers , il trouvera sa place ,
Et tes bienfaits dans moi ne perdront pas leur grâce.
Je sais bien que ce nom, par la gloire porté,
A déjà pris l'essor vers l'immortalité.
Et que, pour le placer avec quelque avantage,
II faudroit mettre l'or et le marbre en usage :
Mais ne pouvant dresser de plus beaux monuments ,
Approuve dans mes vers ces justes sentiments.
C'est toi , grand Pëlisson , qui , malgré la licence , Ramènes dans nos jours le siècle d'innocence : Par toi nous retrouvons la candeur, la bonté , Et du monde naissant la sainte probité.
Que la justice armée et les lois souveraines Contiennent les mortels par la crainte des peines, De peur que le forfait et le crime indomté Wentraîne le désordre avec Timpunité :
Ni la rigueur des lois ni Faustère justice Ne te retiendront pas sur le penchant du vice ; L amour de la vertu fait cet effet dans toi , Elle seule te guide, elle est seule ta loi.
Au milieu de la cour ton âme bienfaisante Verse indifféremment sa faveur obligeante ; Et, bien loin d'enchérir ou vendre les bienfaits, Tu préviens, en donnant, les vœux et les souhaits. Ces mortels dont Féclat emporte notre estime N'ont souvent pour vertu que d'être exempts de crime : Mais ta vertu, qui suit des sentiments plus hauts, Ne borne pas ta gloire à vivre sans défauts; En mille beaux projets, en mille biens, féconde. Ta solide vertu se fait voir dans le monde; Et, sans les faux appas dun éclat emprunté, Elle porte à nos yeux sa charmante beauté.
En vain, pour ébranler ta fidèle constance.
On voit fondre sur toi la force et la puissance; En vain dans la Rastille on t accabla de fers; En vain on te flatta sur mille appâts divers : Ton grand cœur , inflexible aux rigueurs, aux caresses , Triompha de la force , et se rit des promesses. Et comme un grand rocher par Forage insulté Des flots audacieux méprise la fierté ,
Et sans craindre le bruit qui gronde sur sa tête ,
Voit briser à ses pieds l'effort de la tempête;
C'est ainsi , Pélisson , que dans l'adversité'
Ton intrépide cœur garda sa fermeté,
Et que ton amitié, constante et généreuse,
Du milieu des dangers sortit victorieuse.
Mais c'est par ce revers que le plus grand des rois»
Sembloit te préparer aux plus nobles emplois.
Et qu'admirant dans toi l'esprit et le courage
De la Bastille au Louvre il te fit un passage,
Ou ta fidélité , dans son plus grand éclat ,
Conserve le dépôt des secrets de l'état.
Pour moi, je ne veux point, comme le bas vulgaire ,
De tes divers emplois pénétrer le mystère ;
Je ne m'introduis point dans le palais des grands ,
Et me fais un secret de ce que j'y comprends ;
Mais je te vois alors comme un autre Moïse ,
Quand le peuple de Dieu , par sa seule entremise ,
Sur le mont de Sina reçut la sainte loi
A travers les carreaux , la terreur et l'effroi ;
De sa haute faveur les tribus étonnées
Au pied du sacré mont demeuroient prosternées,
Pendant que ce prophète, élevé dans ce lieu,
Dans un nuage épais parloit avec son Dieu,
Et qu'il puisoit à fond dans le sein de^a gloire
Le merveilleux projet de sa divine histoire,
Monument éternel, où la postérité
Viendra dans tous les temps chercher la vérité.
Mais , puisqu'un même sort te donne dans la France
Du plus grand des héros l'illustre confidence ,
Et que par sa faveur tu vois jusques au fonds
Des secrets de l'état les abîmes profonds,
igS POÉSIES DIVERSES
Ne donneras-tu pas, après tes doctes veilles ,
De ce grand conquérant les faits et les merreilles?
Et d un style éloquent ne décriras-tu pas
Ses conseils, ses exploits, ses sièges , ses combats ?
Le monde attend de toi ce merveilleux ouvrage,
Seul digne des appas de ton divin langage ;
Les faits de ce grand roi perdroient de leur beauté,
Si tu n'en soutenois Fauguste majesté ;
Et sa gloire après nous ne seroit pas entière.
Si tout autre que toi traitoit cette matière.
Poursuis donc , Pélisson , cet auguste projet,
Et ne t étonne point par l'éclat du sujet;
Ton seul art peut donner d'une ms^n immortelle
Au plus grand de nos rois une gloire étenielle.