‹ Œuvres de P. CorneilleChapitre 45 sur 123 · AU ROI, SUR SON RETOUR DE FLANDRE · texte numérisé non relu

AU ROI, SUR SON RETOUR DE FLANDRE

1 u reviens , 6 mon roi ! tout couvert de lauriers ; Les palmes à la main tu nous rends nos guerriers; Et tes peuples , surpris et charmés de leur gloire , Mêlent un peu d'envie à leurs chants de victoire.

Ils voudroient avoir vu comme eux aux champs de Mars Ton auguste fierté guider tes étendards , Avoir domté comme eux l'Espagne en sa milice , Réduit comme eux la Flandre à te faire justice ,

DE P. CÔRNEILtÉ. aog

Et su mieux prendre part à tant de murs forcés , Que par des feux de joie et des vœiix exaucés.

Nos muses à leur tour, de même ardeur saisies, Vont redoubler pour toi leurs nobles jalousies, Et ta France en va voir les merveilleux efforts Déployer à l'envi leurs plus rares trésors.

Elles diront quels soins , quels rudes exercices , Quels travaux assidus étoient lors tes délices , Quels secours aux blessés prodiguoit ta bonté, Quels exemples donnoit ton intrépidité , Quels rapides succès ont accru ton empire , Et le diront bien mieux que je ne le puis dire . C'est à moi de m en taire , et ne pas avilir Honneur de ces lauriers que tu viens de cueillir. De mon génie usé la chaleur amortie A leur gloire immortelle est trop mal assortie; Et défigureroit tes grandes actions Par rindigne attentat de ses expressions. Que ne peuvent, grand roi, tes hautes destinées Me rendre la vigueur de mes jeunes années !

Qu'ainsi qu'au temps du Cid je ferois de jaloux! Mais j'ai beau rappeler un souvenir si doux, Ma veine, qui eharmoit alors tant de balustres. N'est pliis qu'un vieux torrent qu'ont tari douze lustres j Et ce seroit en vain qu'aux miracles du temps Je voudrois opposer l'acquis de quarante ans. Au bout d'une carrière et si longue et si rude On a trop peu d'haleine et trop de lassitude ; A force de vieillir un auteur perd son rang; On croit ses vers glacés par la froideur du sang ; I^eur dureté rebute , et leur poids incommode ; Et la seule tendresse est toujours à la mode.

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Ce dégoût toutefois ni ma propre langueur Ne me font pas encor touUà-£ait perdre cœur; Et dès que je vois jour sur la scène à te peindre , Il rallume aussitôt ce feu prêt à s éteindre. Mais comme au vif éclat de tes faits inouis Soudain mes foibles yeux demeurent éblouis, Jy porte, au lieu de toi, ces héros dont la gloire Semble épuiser la &ble et confondre Thistoire, Et m'en Causant un yoile entre la tienne et moi , J'assure mes regards pour aller jusqu'à toi.

Ainsi de ta splendeur mpn idée enrichie En applique à leur front la clarté réfléchie, Et forme tous leurs traits sur le moindre des tiens , Quand je veux faire honneur aux siècles anciens. Sur mon théâtre ainsi tes vertus ébauchées Sèment ton grand portrait par pièces détachées; Les plus sages des rois, comme les plus Taillants, Y reçoivent de toi leurs plus dignes brillants. J'emprunte, pour en £ûi*e une pompeuse image, Un peu de ta conduite , un peu de ton courage ; Et j'étudie en*toi ce grand art de régner, Qu'à leur postérité je leur £ûs enseigner.

C'est tout ce que des ans me peut souffrir la glace: Mais j'ai d'autres moi-même à servir en ma place, Deux fils dans ton armée, et dont l'unique emploi Est d'y porter du sang à répandre pour toi :

Tous deux ils tâcheront, dans l'ardeur de te plaire, D'aller plus loin pour toi que le nom de leur père; Tous deux, impatients de le mieux signaler, Ils brûleront d'agir , quand je tremble à parler ; Et ce feu qui sans cesse eux et moi nous consume Suppléra par l'épée au dé&ut de ma plume.

DE P. CORNEILLE. an

Pardonne, grand vainqueur, à cet emportement: Le sang prend malgré nous quelquefois son moment; D*un père pour ses fils Tamour est légitime; Etjai droit pour les miens de garder quelque estime, Après qu'en leur faveur toi-même as bien voulu M'assurer que l'abord ne t'en a point déplu.

Le plus jeune a trop tôt reçu d'heureuses marques D'avoir suivi les pas du plus grand des monarques : Mais' s'il a peu servi, si le feu des mousquets Arrêta dès Douay ses plus ardents souhaits , Il fait gloire du lieu que perça la tempête : Ceux qu'elle atteint au pied ne cachent pas leur tête; Sur eux à ta fortune ils laissent tout pouvoir ; Ils s'ofi&ent tout entiers aux hasards du devoir.

De nouveau je m'emporte. Encore un coup pardonne Ce doux égarement que le sang me redonne; Sa flatteuse surprise aisément nous séduit; La pente est naturelle , avec joie on la suit ; Elle fait une aimable et prompte violence , Dont pour me garantir je n'ai que le silence.

Grand roi , qui vois assez combien j'en suis confus. Souffre que je t'admire , et ne te parle plus !

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