CAISSE D'EPARGNES ET DE PRÉVOYANCE
M. Bruno était un simple ouvrier ébéniste, qui, par ses principes religieux et sa bonne conduite , avait «fini par posséder le plus bel atelier de meubles du faubourg Saint-Antqâjpe. Tout lui avait prospéré jusqu'à l'année où , dans l'espace de peu de mois , il perdit sa femme et ses trois enfans , dont il était chéri et respecté. Cet honnête homme fut accablé par un si grand malheur. Il vendit son fonds à un jeune homme qui avait fait son apprentissage chez lui ; et , se trouvant seul et oisif , il s'abandonna plus que jamais au chagrin qui abrégeait ses jours. Mais le ciel prit pitié de lui, et porta dans son ame des réflexions plus salutaires. M. Bruno vint à penser que la bienfaisance était un plaisir dont il pouvait encore jouir , et que les indigens formaient une famille qui ne manquait jamais à l'homme charitable. Ra-
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nimé par cette bonne inspiration , il rechercha les malheureux, et n'eut pas de peine à en trouver; il ne s'attacha pas seulement à les soulager par des secours, mais encore à les diriger par de sages conseils, qui souvent sont bien plus utiles. La confiance et les bénédictions du pauvre lui furent promptement acquises ; on le regarda comme la seconde Providence du quartier.
Parmi les personnes à* qui M. Bruno commençait à s'attacher le plus par ses pratiques de bienfaisance , était un ouvrier chapelier , nommé Jean Michel, qui habitait avec sa femme , son fils et sa fille , sous les toits d'une maison de la Vieille rue du Temple. Cette famille intéressait par ses bonnes qualités , et on la ulaignait de ses défauts. Michel avait un cœur excellent, et son premier mouvement était toujours honnête ; mais dans un caractère faible et facile, comme le sien, les bonnes résolutions ne prenaient pas racine , et l'on voyait chez lui ce qu'on voit fréquemment dans le monde, où la conduite des bonnes gens n'est pas toujours une bonne conduite. Il y avait donc beaucoup à faire dans cette maison pour un homme aussi zélé que M. Bruno; c'est pourquoi il y venait souvent et avec une touchante sollicitude.
Un jour du commencement de cette année , il trouva Michel plongé dans un état de tristesse et de méditation qui ne lui était pas naturel. Il lui
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en demanda la cause , et voici ce qu'il apprit : Michel revenait de Motel-Dieu , où il avait vu mourir Pierre Gombaud , son plus ancien ami. Cette image le poursuivait , et lui faisait faire un fâcheux retour sur lui-même. En effet, Gombaud était, de son vivant, un ouvrier imprimeur, habile dans son état ; il pouvait au moins gagner trois francs par jour , et cependant , dès. la première interruption de son travail , il avait été obligé d'implorer les secours du bureau de bienfaisance , et quand la maladie s'était aggravée, il n'avait eu d'autre ressource que de mourir abandonné dans un hôpital , sans même que ses enfans, qui étaient grands et établis, eussent été informés de son sort.
Cet événement fut le sujet d'une conversation sérieuse entre M. Bruno et Michel. Ils reconnurent tous les deux que Gombaud avait fini misérablement, et que même il avait été fort méprisé dans les dernières années de sa vie, parce qu'il s'était vu plusieurs fois réduit à subsister d'emprunts et de secours publics; mais ils avouèrent aussi que Gombaud n'avait essuyé ces affronts que par sa faute , et que son sort eût été jusqu'au bout tranquille et honorable, s'il eût simplement prélevé et mis à part, sur le produit de son travail journalier , les épargnes qu'il lui aurait été facile de faire sans se gêner. M. Bruno blâma fort
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l'abandon ou Gombaud avait été laissé par ses enfans ; mais il remarqua que leur père avait, de son côté , par un défaut absolu de prévoyance et d'économie, négligé ses devoirs et sa dignité, au point que sa fille avait été forcée de se marier sans qu'il en prît le moindre souci , et sans qu'il eût pu lui donner une seule pièce de son trousseau.
Chaque réflexion de cet entretien était un coup de poignard pour Michel. Il sentait combien sa conduite ressemblait à celle de Gombaud , et combien elle le menaçait d'un dénouement aussi déplorable. Cet homme était faible et point méchant ; il avait eu plus d'une fois- l'intention sincère de se réformer; mais des obstacles plus forts que lui l'avaient bientôt découragé, et voici comment il s'en excusait auprès de son bienfaiteur :«Franche- « ment, M. Bruno , lui disait-il , il n'y a pas eu « tant de ma faute en tout cela. Il est vrai que j'ai « vu des temps où j'aurais pu facilement épargner « jusqu'à six francs par semaine; et c'aurait été a une jolie ressource au bout de l'année. J'ai essayé « de bonne foi de faire des économies ; mais que « voulez-vous? Un trésor est bien embarrassant; « on ne sait où le cacher dans le logis des pauvres « gens; on devient inquiet; on passe pour avare; « s'il y a un écu , on vous en soupçonne mille. Les « habitans de la campagne sont aussi tourmentés p sur ce point que les artisans de la ville. J'ai un
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« frère laboureur qui s'était donné bien du mal « à ramasser une petite somme pour acheter un a coin de terre qui lui faisait envie : on en jasait « dans le pays. Un beau jour des coquins sont ve- « nus le voler dans sa maison, et il a encore failli « perdre la vie avec son argent. Le pauvre n'est « pas plus heureux à prêter son trésor qu'à le ca- « cher. Il ne peut pas le prêter aux gens riches , « parce que ceux-ci refusent de se charger de « sommes trop modiques; s'il le prête aux pauvres, « comme ceux qui empruntent n'ont pas ordi- « nairement la meilleure conduite, il n'est pas rare « qu'il finisse par perdre le capital et les intérêts, et « que, par-dessus le marché, on le traite d'usurier. « Ce sont tous ces embarras qui dégoûtent de faire « des épargnes. L'occasion, le cabaret, les amis, « un jour de fête , la vanité de sa femme, le diable « est toujours là qui vous tente •, on mange à me- « sure, on se laisse aller au jour le jour», et quand « la bise arrive , la pauvre brebis se trouve sans « toison et morfondue. C'est bien malheureux ; « mais il faudrait être un ange pour résister. »
M. Bruno fit bien quelques remontrances à Michel ; mais comme il avait autant de bon sens que de franchise, il hésitait, et laissait lire darîs ses regards et dans ses paroles l'impression qu'avaient produite sur son esprit les raisons alléguées par l'ouvrier chapelier. Il se retira tout pensif, et pro-
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mit de revenir incessamment dans la Vieille rue du Temple.
Il se passa cependant plusieurs jours avant qu'il reparût. Mais il avait alors sur son visage un air de satisfaction qui annonçait d'avance une bonne nouvelle. Du plus loin qu'il aperçut Michel, il lui cria : « Eh bien ! Michel , vous ne vous plaindrez « plus de la difficulté que l'on a maintenant à « faire des épargnes ; il ne tiendra qu'à vous, « comme à tout Français , et même au plus pau- « vre, de devenir capitaliste.» A ce mot, Geneviève, femme de Michel, son fils François et sa fille Charlotte vinrent tous trois se grouper autour de M. Bruno, l'œil animé, l'oreille attentive, la bouche ouverte, et répétant d'un air étonné : ah! ah! capitaliste !
« Oui, mes amis, continua M. Bruno , il n'y aura « désormais que les fainéans et les dissipateurs qui « n'auront pas un capital en propriété , pour sub- « venir aux accidens imprévus de leur vie et aux « besoins de leurs vieux jours. Une société d'hom- « mes bienfaisans vient d'établir une caisse d'épar- « gnes et de prévoyance, qu'ils administrent grâce tuitement, sans intérêts, sans spéculation, et « pour le seul avantage du pauvre. Le roi a autoce risé et approuvé cette bonne œuvre qui mancc quait aux institutions charitables de la France.
ce Tout homme, femme ou enfant, peut porter
« à la caisse sa petite économie de 10 sous ou « davantage, on lui ouvre un compte , et lors- « qu'il se monte à 12 francs, cette somme, dès le « mois suivant, porte intérêt, lequel à la fin de «Tannée se réunit au premier capital , et produit « à son tour de nouveaux intérêts. Le prêteur peut « retirer, quand il lui plaît, soit en partie soit en « totalité, la somme qu'il a déposée à la Caisse, et « tout ce qu'il y a laissé continue de produire in- « téi et. Quand un ouvrier persévère ainsi à grossir ce son dépôt de ses économies journalières, vous « ne sauriez croire avec quelle facilité et quelle « promptitude il devient riche et aisé sans pres- « que s'en douter. Je veux que la petite Charce lotte vous en donne des nouvelles , car je vous ce déclare qu'elle est capitaliste ; j'ai placé ce ce matin pour elle, à la Caisse, une somme de ce 12 francs, et voici le reçu en son nom , que je « la prie de vouloir bien accepter de moi , pour ce ses être nn es. »
M. Bruno remit le papier à Charlotte. Toute la famille le remerciait, et la petite fille était presque évanouie de joie. C'était une enfant de quatorze ans, diligente et laborieuse, qui passait déjà pour habile à raccommoder et à blanchir les dentelles. Quand elle fut revenue de sa surprise , elle se mit à réfléchir, puis elle dit à M.Bruno qu'elle voyait bien dans quelle intention il lui avait fait ce pré-
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sent , et qu'elle s'en rendrait digne en déposant elle-même tous les mois à la Caisse une pareille somme de 12 francs. Elle savait bien, ajoutât-elle, que c'était 8 sous par jour , mais qu'en soignant son travail elle ferait aisément cette économie, sans toucher à ce qu'elle payait au ménage commun pour sa nourriture et son entretien. Il lui arpiva ensuite de demander en riant à M. Bruno dans combien de temps elle serait riche.
« Il me sera bien facile de vous répondre, dit « M. Bruno; j'en ai là le compte tout fait, et aussi « certain que deux et deux font quatre. Celui qui « versera chaque mois 12 francs à la Caisse d'é- « pargnes, aura 812 francs au bout de cinq ans, « 1,849 francs au bout de dix ans, 4j863 francs « au bout de vingt ans, et 9,769 francs au bout « de trente ans. » La famille restait bien étonnée ; Charlotte suffoquait dans son émotion, et son regard attaché sur Geneviève semblait lui dire : « Ah! ma mère, que je suis contente! vous ne « manquerez jamais de rien.» La mère et la fille s'embrassèrent sans pouvoir prononcer un mot.
Michel vint alors à penser à son pauvre ami Gombaud , mort si misérablement. Il calcula que pendant long-temps cet habile ouvrier imprimeur aurait pu , sans la moindre avarice , faire une épargne considérable , au moins 24 francs par mois, et il désira savoir combien il se serait trouvé
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dans sa bourse quand sa maladie commença. M. Bruno le satisfit aussitôt, en lui apprenant qu'une économie de i[\ francs par mois, versée dans la Caisse, produisait, au bout de cinq ans, 1,626 francs, au bout de dix ans 3,702 francs, au bout de vingt ans 9,642 francs, et au bout de trente ans 19,5 1 5 francs. « Ah! le malheureux! » s'écria Michel en poussant un profond soupir. « Il ne faut pas croire , continua M. Bruno , que « la Caisse d'épargnes ne soit utile qu'aux ouvriers « qui travaillent dans des professions lucratives. « Elle assure le bien-être de tous ceux qui sont « sages et prévoyans, de tous ceux qui ne ressemée bien t pas à cet imbécile qui vendit son lit le « matin , parce qu'il avait oublié qu'il devait se « coucher le soir. Par exemple , est-il un dômes- « tique ou une servante qui , nourris par leurs « maîtres , ne puissent aisément mettre chaque « mois à la Caisse une pièce de 5 francs? Eh « bien ï au bout de quarante ans , ils trouveront « pour leurs vieux jours une somme de 7,349 fr- « Allons même plus bas ; voyons un pauvre jource nalier avec sa pioche , supposons même un chifcc fonnier et sa femme , ayant la hotte sur le dos, ce et fouillant les boues un croc à la main. Quelque ce misérable qu'on imagine leur métier, il leur est ce très-possible de faire ensemble une économie d'un ce peu moins d'un sou par jour ; eh bien ! après qua-
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« rante ans , le mari et la femme auront ensemble « un capital de 2, 1 66 francs, avec lequel ils peuvent « entrer dans une institution salutaire qui leur « procure à tous deux le repos, l'indépendance, « et une vieillesse exempte de tous besoins. Vous « voyez donc qu'à moins de maladie ou d'accidens « toujours excusables , et pour lesquels il y a des « secours préparés , on doit signaler comme de « mauvais sujets tous ceux qui s'exposent à tom- « ber un jour à la charge de la charité publique. » M. Bruno parla ensuite de la solidité de cette Caisse d'épargnes , de la charité généreuse des hommes pieux et respectables qui l'avaient fondée, et qui se dévouaient à l'administrer. Il fit remarquer avec quelle délicatesse, aussitôt que la somme versée à la Caisse par un particulier suffisait à l'acquisition d'une rente de 5o francs sur l'État, les administrateurs l'achetaient en son nom , en sorte que ce particulier était alors le maître ou de retirer le titre de sa rente et de la recevoir lui-même , ou de la laisser déposée dans la Caisse, où les administrateurs continuaient de la régir , sans pouvoir jamais en disposer. M. Bruno concluait que , de cette manière, un placement fait à la Caisse était plus assuré que de l'argent qui peut être dérobé , une maison qui peut être brûlée. Il ne s'étonnait pas qu'il se fût trouvé dans Paris un nombre d'honnêtes gens assez désintéressés pour
se consacrer à un établissement aussi utile, et il ne doutait pas qu'il ne s'en trouvât pareillement dans toutes les villes où l'on aurait le bon esprit de l'imiter. La bienfaisance est un plaisir vif et réel; elle a empêché M. Bruno de mourir de chagrin ; elle donne aux riches une jouissance dont ils ne se lassent pas ; elle leur procure de la considération dans ce monde; et, quand ils en sortent, qu'emportent-ils avec eux ? Rien que les bonnes actions qu'ils ont faites. Ainsi , ne soyons point surpris de rencontrer des bienfaiteurs, et rendons hommage à la religion , qui leur donne de si puissans motifs de bonnes œuvres.
Michel avait l'ame trop droite pour ne pas être pénétré de ces vérités consolantes. « C'est pour- « tant drôle , disait-il à M. Bruno, de voir que les « pauvres ont pour intendans les plus honnêtes « gens du monde , qui les servent gratis de leur « esprit et de leur bourse, tandis que les inten- « dans des riches passent ordinairement pour assez « fripons , et s'engraissent en faisant maigrir leurs « maîtres. Je crois vraiment qu'on peut crier: « vivent les pauvres! — Sans doute, lui répondit « M. Bruno , mais il faut crier aussi : vivent les « intendans des pauvres ! car Dieu les bénira. »
Après le départ de M. Bruno , la famille Michel resta bien occupée , et se mit à réfléchir , peut-être plus qu'on n'avait fait depuis un an dans toute la
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Vieille rue du Temple. La petite Charlotte, fière de son capital, prenait un air sensé, et son travail lui semblait plus léger et plus agréable qu'auparavant. La bonne Geneviève se faisait intérieurement quelque reproche. Elle ne manquait pas , il est vrai, d'économie, et mettait souvent de coté de bonnes épargnes, mais c'était peine perdue, parce qu'elle en faisait un mauvais emploi ; cette brave femme avait le faible de mettre à la loterie, et tout y passait. Mais depuis la visite de M. Bruno , et le bon cœur que Charlotte avait montré dans cette circonstance , elle sentait ses torts. La loterie est un rêve d'imbéciles et de paresseux ; le travail et le bon sens , voilà le vrai gros lot, et Geneviève le gagnait en ce moment , puisqu'elle portait à la Caisse d'épargnes la somme qu'elle avait follement destinée à la poursuite d'un terne. Elle comprenait fort bien qu'en convertissant ses économies en un capital, elle remplissait le devoir d'une mère de famille, et qu'elle pourrait paraître dignement aux noces de sa fille. Aussi, quand elle revint de la Caisse d'épargnes, apportant sa quittance, elïe ne put contenir sa joie ; elle avoua tout à sa famille, et promit bien que le receveur de la loterie ne la reverrait plus , dût-elle faire les plus beaux rêves du quartier. Cette scène , entre ces bonnes gens , fut fort touchante , et fortifia les résolutions du père Michel.
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Il faut savoir que ce dernier travaillait de son mieux à réformer sa conduite f et s'il faisait de temps en temps quelques rechutes , ce n'était pas sans se repentir et sans se bien morigéner. Il retrancha de ses habitudes quelques séances au cabaret -et quelques petits verres d'eau-de-vie, et il fut surpris de voir qu'il se portait bien mieux. Jl avait coutume de passer le lundi à se divertir, et le travail du mardi le trouvait ordinairement harassé et malade. Mais il commença, dès lors, à travailler la moitié du lundi , et puis la journée entière. Ce changement lui apprit un secret agréable , c'est qu'au lieu d'être pauvre il était riche ; en effet, la journée dont il avait allongé sa semaine, et la rareté de ses visites au cabaret, firent que lui, qui était toujours obéré et sans le sou, se vit, au contraire, nanti de plus d'argent qu'il n'avait l'occasion ou le besoin d'en dépenser. Il alla s'inscrire à la Caisse d'épargnes. Depuis que cette idée fut entrée dans sa tête , il parut être un autre homme ; il se sentit plus indépendant et plus estimable , meilleur père et meilleur mari. Au lieu de s'ennuyer dans sa maison , il s'y trouva bien ; sa famille , au milieu de laquelle il était si souvent soucieux et mécontent , le voyait maintenant chaque jour gai et serein, parce que sa conscience était nette et que son travail lui plaisait, depuis qu'il y contemplait un but et un avenir satisfai-
sans. On l'entendait dire à sa famille : « Quand on « veut , mes enfans, se procurer du bonheur, il « faut aller se pourvoir à l'enseigne de l'ordre et « de l'économie. »
Une petite aventure , que je vais raconter , prouva bientôt au père Michel qu'il avait sagement agi. Le jour même qu'il venait de déposer à la Caisse d'épargnes son tribut de la semaine, il aperçut un attroupement qui s'était formé à la porte d'une espèce de tabagie dans laquelle on se querellait avec grand bruit. Michel était enfant de Paris et passablement curieux ; il croyait d'ailleurs avoir entendu , parmi les acteurs de la querelle, la voix de quelques ouvriers de sa connaissance ; c'en fut assez pour qu'il se poussât vivement dans la foule , et parvînt à s'introduire dans !a boutique ; mais à peine y était-il entré, que la garde , accompagnée d'un commissaire de police , s'empara de toutes les issues de la tabagie , et se disposa à mener en prison tous ceux qui s'y trouvaient. L'affaire paraissait vilaine , et des filles de mauvaise vie y étaient mêlées. Le pauvre Michel se désolait de son imprudence ; mais plus il protestait qu'il était innocent , plus les soldats se moquaient de lui et lui répétaient: «Qui se ressemble s'assemble. » Néanmoins , avant de les faire conduire au dépôt de la police, le commissaire eut l'idée de demander aux déîinquans de représenter
leurs papiers : hélas! aucun n'était en règle, et Michel pas plus que les autres. Mais en se fouillant, il laissa voir le reçu qu'on venait de lui remettre à la Caisse d'épargnes , et que le commissaire saisit d'une main leste. A la lecture de cet écrit , le front de l'officier de police se dérida , et ses regards toisèrent du haut en bas le père Michel, qui tremblait de tous ses membres ; prenant ensuite un air grave et doux , il lui rendit sa quittance en disant : <r Cet homme est économe et songe à l'avenir ; je « n'ai jamais rencontré de ces gens-là dans les « rixes et dans les émeutes; retournez, mon ami, « vers votre femme et vos enfans , et seulement , « désormais , soyez un peu moins curieux. »
On présume bien que tout ce qui s'était passé devint, chez Michel, le sujet d'une conversation intéressante, la première fois que M. Bruno renouvela sa visite. La famille le remercia de l'heureux changement qui avait été apporté dans ses habitudes et dans ses espérances par la Caisse d'épargnes. De son côté, M. Bruno avait à leur raconter des effets salutaires sortis de la même cause. Il revenait de chez M. Delorme , le jeune homme à qui il avait vendu sa fabrique de meubles, et il avait été témoin d'une scène assez nouvelle entre lui et ses ouvriers. Ces derniers pressaient M. Delorme de faire lui-même une retenue sur leurs salaires , et de la placer chaque mois , pour leur
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compte, à la Caisse de prévoyance. Le maître s'y refusait , parce qu il craignait que cela n'eût l'air d'une contrainte de sa part. Les ouvriers insisr taient et le conjuraient de les défendre contre leur propre faiblesse. Ils disaient qu'il y allait de leur honneur et de leur bien-être , et que bientôt le témoignage honorable pour les ouvriers ne serait pas dans le livret de la police que tous sont obligés d'avoir, mais dans le reçu de la Caisse d'épargnes, qui distinguerait ceux qui tiennent une bonne conduite. Enfin , M. Delorme se laissa vaincre par leurs prières , et promit de faire la retenue , à condition qu'il ne la verserait dans la Caisse qu'après avoir pris au bout du mois un nouveau consentement de chacun d'eux en particulier. Il ajouta même qu'il était si touché de leur confiance, et si convaincu de leurs bonnes dispositions , qu'il augmenterait à la fin de l'année la somme déposée par une gratification égale à un mois de leurs économies. Les cris de reconnaissance qui s'élevèrent alors faisaient ressembler l'atelier à une même famille , et garantissaient la prospérité de l'établissement.
M. Bruno ne manqua pas de remarquer que , clans cette circonstance , la conduite de M. Delorme n'avait pas seulement été généreuse mais encore très-bien calculée. En effet, l'ordre et l'économie ne se bornent pas à être en eux-mêmes de bonnes
qualités, ils sont encore la cause et le principe de presque toutes les autres vertus qu'on peut désirer dans la vie ; et comme personne n'est plus intéressé que le maître à l'honnêteté et à l'aisance de ceux qu'il emploie, il en résulte que M. Delorme profitera lui-même du bien qu'il fait à ses ouvriers. Souhaitons que cet exemple soit imité par tous les chefs d'ateliers, et les choses en iront mieux. M. Bruno prit aussi de là occasion d'observer combien la Caisse d'épargnes favorisera le penchant des âmes bienfaisantes. « Il n'est pas rare, dit-il, de « voir des personnes compatissantes et éclairées « répugner à faire des charités, parce qu'elles crai- « gnent que le fruit n'en soit rapidement dissipé, « ou ne serve à alimenter la débauche et la pa- « resse ; mais ne doutez pas que la Caisse d'épar- « gnes ne devienne un encouragement fréquent à « la bienfaisance, sous. mille formes et dans mille « circonstances différentes. Par exemple, je dois « être dans peu de jours parrain de l'enfant de « mon porteur d'eau, et je compte bien placer ce « jour-là cinquante francs sur la tête du nouveauce né ; j'ai presque déjà guéri mon portier de son « penchant à l'ivrognerie, en lui annonçant que « je doublerai de mon argent toutes les petites a économies qu'il déposerait à la Caisse. Je vous « laisse à penser quel bien considérable peuvent « faire ainsi , parmi les pauvres gens, des hommes
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« plus riches et plus ingénieux que moi. C'est une « étude bien noble et bien précieuse que je leur « propose. »
M. Bruno observant alors que le fils de Michel n'était pas à la maison, quoique l'heure du dîner approchât , demanda de ses nouvelles. « Bah ! dit « Geneviève, ce pauvre François est tout inquiet. « Ce n'est pas qu'il manque de rien ; car, depuis « qu'il a appris à lire, à écrire et à chiffrer dans « l'école des Frères de la doctrine chrétienne, il « est devenu gardien et contrôleur d'un chantier, « où il gagne quatre francs par jour; mais que « voulez-vous , M. Bruno , cette jeunesse a envie « de se marier, et ce qui le tourmente , c'est Pem- « barras où il se trouve de faire un choix entre « Victoire Girod, la passementière, et Marie Pin- « son, la polisseuse en bijouterie; mais, voyez- « vous, je crois que la jolie Victoire finira par « confisquer notre fils. » Geneviève en était là de son babil , lorsque tout à coup la porte s'ouvrit et François entra , tirant par le bras cette même Marie Pinson, dont on venait de parler, et qui rougissait avec beaucoup de grâce et de modestie. « Ah! mon père et ma mère, s'écria François dans « une grande émotion, mon choix est fait, et si « vous l'approuvez, voilà ma femme et votre « bru. »
Michel et Geneviève, qui aimaient beaucoup
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leur enfant, et qui connaissaient Marie Pinson sous de bons rapports , ne répondirent qu'en les embrassant tous deux. Cela fait, on désira savoir comment François s'était si promptement décidé, et il expliqua son aventure.
A l'exemple de son père \ il avait fait des économies depuis la visite précédente de M. Bruno, et c'est pour les employer convenablement qu'il était sorti dès le matin. Son premier soin fut d'aller retirer du Mont-de-Piété sa montre d'argent, qui s'y était logée depuis un mois, à l'occasion de la fête de mademoiselle Victoire. Mais en entrant dans le bureau, il fut bien surpris d'apercevoir cette même demoiselle qui déployait un paquet de linge devant le commissaire-priseur ; il se cacha avec soin pour ne pas être vu, et cependant il comprit, par ce qu'elle disait à une de ses amies, que l'objet de son emprunt était de paraître le dimanche suivant à la danse , avec des boucles d'oreilles neuves. Quoiqu'il la trouvât toujours bien jolie , il fit un effort sur lui-même et la laissa sortir sans l'aborder. Il retira ensuite sa montre, et s'en fut bien chagrin , en pensant qu'une fille aussi charmante que Victoire Girod mettait ses chemises en gage pour des boucles d'oreilles.
Pour achever d'exécuter sa bonne résolution, François s'achemina vers le n° io4 de la rue de Richelieu , où est située la Caisse d'épargnes et de
prévoyance. Devant lui allait le long des maisons , d'un air modeste, et dans un 'costume simple et propre , une jeune fille qu'il ne tarda pas à reconnaître pour Marie Pinson. Il la suivit, et ne la vit pas sans plaisir entrer à la Caisse d'épargnes, où ils se rencontrèrent avec un sentiment mutuel de tendresse et d'estime. Marie Pinson était connue à la Caisse , et c'était la quatrième fois qu'elle venait y déposer îe fruit de sa vie diligente et de ses bonnes mœurs. Cet aspect produisit une impression forte et prompte sur l'esprit de François. Il sentit qu'il n'avait que des dangers et des malheurs à attendre avec une fille aussi frivole et aussi dissipée que mademoiselle Victoire, tandis qu'une personne laborieuse et prévoyant l'avenir comme mademoiselle Marie , serait certainement une bonne mère, une épouse fidèle, et une excellente ménagère. Ces réflexions furent rapides, et comme Marie Pinson était orpheline, François prit aussitôt le parti de la présenter à ses parens, ainsi qu'on vient de le voir.
Le jour de la noce fut fixé, et M. Bruno, dans le ravissement de son ame, voulut qu'elle se fît chez lui, et qu'on y bût à la prospérité de la Caisse d'épargnes , qui fera marier plus d'honnêtes filles que îe Mont-de-Piété n'en peut secourir. « Le a Mon t-de -Piété , disait-il, est sur le chemin de « l'hôpital; mais la Caisse d'épargnes est la route
« qui mène à une vie sage , heureuse et honorée. « Elle ne ressemble point aux tontines et aux « rentes viagères , où chacun ne pense qu'à soi , « où l'on désire la mort d'autrui , et où Ton meurt « sans rien laisser à sa famille. Je suis également « touché de l'attention qu'ont eue les administracc teurs de consacrer à cette œuvre de charité les « loisirs que le service divin leur laisse le diman- « che. Ils ménagent par-là le temps de l'ouvrier ; et, « comme c'est le jour où l'on n'est que trop porté « à dépenser en folies les profits delà semaine, ils « ont mis le remède à côté du mal. En vérité, « quand je songe à cette institution gratuite, à « tout le bien qu'elle doit opérer, à la solidité de « ses placemens , à la prudence des hommes cha- « ritables qui l'ont fondée , et à leur continuelle « sollicitude pour les pauvres , je suis tenté de ne « plus l'appeler la Caisse d'épargnes et de prê- « voyance r mais de la nommer simplement, et du « fond du cœur, la Caisse paternelle , la Caisse de « la Providence. »