‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 2)Chapitre 14 sur 15 · LA LITTÉRATURE ET LA LANGUE RUSSES · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE ET LA LANGUE RUSSES

Servant d'introduction au Recueil des Fables russes de M. Kriloff, publiées par M. le comte Orloff ; Paris , 1825 , Bossange, père : 3 vol. in-8.

Les amateurs de curiosités littéraires recherchent encore avec empressement le recueil de devises et de madrigaux dont se composa la fameuse Guirlande de Julie ? et qui furent adressés à mademoiselle de Rambouillet par l'élite des beaux esprits du dix-septième siècle. On peut sans témérité promettre aux deux volumes dont j'écris l'introduction un sort au moins égal : ils offrent quatre-vingt-six fables russes imprimées à Paris en caractères russes , et accompagnées d'une double traduction en vers français et italiens par quatre-vingt-huit littérateurs des deux nations ; mais la singularité ne sera probablement que le moindre mérite de cette nouvelle guirlande poétique.

Les Russes sont entrés assez tard en partage de la civilisation moderne des Européens. Deux inva-

sions de Tartares et Lithuaniens avaient , plus encore que la rigueur du climat , arrêté l'essor de ce peuple, naturellement gai, sociable et ingénieux. Mais ses progrès furent rapides dans toutes les carrières que lui ouvrit le règne de Pierre-le- Grand. La persévérance et l'habileté de son cabinet ont affermi son influence politique ; l'histoire ne compte pas sans quelque effroi ses triomphes et ses ressources militaires; sa législation s'avance constamment vers un but de douceur et d'équité , tandis que les sciences s'enrichissent des travaux de ses naturalistes et de ses hardis navigateurs. Mais c'est surtout de sa fortune littéraire que je dois considérer les phases.

Pierre Ier, qui bâtissait sur un sol nouveau , dut s'occuper des fondations plus que des ornemens de l'édifice. Ce fut véritablement sous les règnes de sa nièce et de sa fille que la Russie vit poindre les premières lueurs d'une littérature. Comme toutes les autres nations , elle avait eu dans son moyen âge des chroniques , des troubadours et des mystères 9 oubliés ensuite au milieu des ténèbres de la barbarie. Un pauvre pêcheur \ né près des glaces d'Archangel , avec une force merveilleuse de jugement et de génie, donna aux Russes, un peu avant le milieu du dix-huitième siècle, leur première grammaire , leur premier dictionnaire, ainsi que des règles et des essais de poé-

sie (i). Il est remarquable que la langue allemande, dédaignée dans son propre pays pour la langue latine, ne reçut des lois qu'à la même époque. Au reste , jusqu'à l'avènement de Catherine II , on ne trouve guère sur le Parnasse russe que des tentatives éparses et des imitations de l'étranger plus ou moins heureuses.

Le génie de cette grande souveraine , capable de tout concevoir et de tout entreprendre , sentit la nécessité de préparer pour la culture intellectuelle de son peuple un fonds plus solide. D'une part , elle fit traduire tous les chefs-d'œuvre classiques français, italiens, anglais et allemands, véritable moyen de perfectionner la langue et de mûrir la raison d'un peuple nouveau , et , d'autre part , elle jeta les bases d'une instruction publique , et y appela de toutes les contrées d'habiles professeurs. Alexandre a développé l'ouvrage de

(i) Cet homme extraordinaire s'appelait Lomonossoff; esprit universel, poète et prosateur, aussi versé dans les sciences exactes que dans les arts de l'imagination , il n'en fut pas moins original et supérieur dans plusieurs genres. On n'a point égalé ses odes et ses psaumes, et ce père de la littérature russe en est encore aujourd'hui regardé comme ïe géant. Soumorokoff, qui le suivit, montra le premier à ses compatriotes des tragédies nationales. Je ne puis, au reste, dans une simple préface, citer tous les fondateurs du Parnasse russe , et il ne m'appartiendrait pas de les juger.

son aïeul sur un plan vaste et régulier, et, à la voix du nouvel Osiris , l'immense empire des tzars s'abreuve à toutes les sources de lumières, depuis l'enseignement primaire des hameaux jusqu'aux doctes leçons de six grandes universités.

Ce mouvement général , imprimé aux esprits par une main puissante , a des effets bien supérieurs à des protections isolées et passagères. Une Russie littéraire naît et croît réellement. Non-seulement la vie s'y manifeste par des productions originales et variées , mais des besoins nouveaux y ont fait établir , pour chaque semaine , chaque mois, chaque année, des journaux et des recueils périodiques, consacrés aux sciences , aux lettres et aux arts. Des académies volontaires se forment en divers lieux pour le même dessein , et décèlent l'agitation de la pensée et l'impatience de savoir. Moscou possède une société d'antiquaires quipror met de curieuses recherches dans des régions peu connues. Les vérités, les découvertes utiles, n'éprouvent pas de repqussement des vieilles sociétés. On favorise la méthode qui a , de nos jours, abrégé le temps et doublé l'étendue de l'instruction, et le nom des deux impératrices décore la listé de ses protecteurs. On ne peut se dissimuler que dé* sormais, en Russie, l'intérêt public s'attache aux succès littéraires. Déjà la* mode, qui, sous des formes frivoles, n'en est'pas moins, dans les sa-

ciétés polies <, l'interprète de goûts réels , promène sur des livres et sur des auteurs ses caprices et son engouement. Le golfe de Finlande fournit aussi des partisans et des adeptes aux deux doctrines qui partagent en classiques et en romantiques le monde'lettré , en attendant qu'un goût sage fasse des systèmes rivaux un ordre composite qui ravive les formes anciennes et régularise les nouvelles. Enfin , des femmes de rangs divers ont pris place entre les écrivains nationaux. Cette intervention des femmes dans les travaux des muses, soit qu'on la blâme , soit qu'on l'approuve , est le signe avéré que la littérature a pénétré dans les mœurs, et qu'elle ne saurait plus en être séparée.

Avant de poursuivre ce tableau , il est nécessaire de jeter un regard plus attentif sur la langue russe, puisque c'est la matière première de toute littérature , élément inséparable qui ne reçoit pgs, sans les modifier , les formes de la pensée et les couleurs du style. Le langage d'un peuple a sans doute moins de mobilité que sa littérature , mais il n'en reste pas moins la mesure la plus juste pour apprécier les pas qu'elle a faits et prévoir ceux qu'elle pourra faire. Il est très-difficile de bien juger une langue vivante. Les naturels la connaissent trop , et les étrangers ne la connaissent pas assez. Fondue dans les habitudes des premiers , et moulée sur les formes de leur esprit ,

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elle les pénètre à leur insu comme l'air qu'ils respirent ; tandis que les seconds, poussés la plupart, dans l'étude qu'ils en font , vers quelque but d'utilité spéciale, en embrassent rarement l'ensemble, et en ignorent les délicatesses. Les Russes assurent que leur langue est riche, douce , sonore , et abondante en tours variés. Elle a le privilège d'être homogène et comprise dans leur empire sans ces coupures de patois et d'idiomes qui , de province à province , défigurent les autres langues de l'Europe ; mais en même temps elle diffère entièrement de ces dernières par ses racines qui lui sont propres, etparson alphabet arrangé, dit-on, au dix-neuvième siècle, par saint Cyrille' de Thessalonique , sur des types mêlés de grec et d'hébreu. Fille des Slaves, on ne s'occupa d'elle que sous Pierre-le- Grand, que pour la dégager de la rouille que les invasions desTartares et des Lithuaniens y avaient déposée. Elle fut réduite à trente-cinq caractères, et plus tard à trente-deux, nombre qui paraît encore prodigieux aux autres Européens. Les poètes l'assujettirent à la rime ; et quelques tentatives d'un succès incertain, pour y produire des vers purement métriques, font douter qu'elle puisse atteindre aux rhythmes des anciens. La prose y déploie ses ressources dans des constructions nombreuses et compliquées.

Tel est l'élément donné aux Russes pour com-

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muniquer leurs pensées. On ne peut douter qu'il ne soit susceptible de perfectionnement. Le passé l'atteste ; car les Russes ne lisent pas aujourd'hui sans peine les anciennes productions que découvrent leurs antiquaires, et depuis quelque temps on aperçoit que dans les écrits nouveaux l'embarras ordinaire de la phraséologie cède la place à des modes plus simples. L'amélioration progressive de tout langage a deux origines constantes: l'usage de la haute société , et les travaux des gens de lettres. La langue slavo-russe se trouve sur ces deux points dans une situation particulière.

Saint-Pétersbourg, le siège du gouvernement, est autant une colonie d'Europe qu'une capitale de Russie. Toutes les langues y semblent naturalisées. Soit par un don de la nature ,' soit par une habitude prise dès le berceau , les Russes les parlent avec un égale facilité. Il ne faut donc point s'étonner qu'au moment de la révolution opérée dans les mœurs par Pierre Ier, l'élite de la société ait préféré à la langue maternelle des langues étrangères, qui lui offraient une élocution choisie et une littérature toute faite. 11 en est résulté que l'allemand, l'italien, et surtout le français, ont été employés dans les relations sociales, et que le slavo-russe a été réservé aux besoins vulgaires de la vie domestique, pendant que la même prédilection des hautes classes pour les théâtres étrangers

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privait Fart dramatique russe de ses tributaires et de ses guides naturels. Ce partage inégal, tout en retardant les progrès de la langue indigène en finesse et en élégance , a dû lui conserver sa franchise et sa naïveté. Aussi, quoique le théâtre national des Russes , tel que nous pouvons le juger par les traductions , laisse beaucoup à désirer, on est généralement frappé du talent de vérité qui signale leurs comédies dans la peinture des mœurs. Cet état de vasselage et d'infériorité de la langue du pays était décourageant pour les écrivains nationaux , condamnés chez eux à l'indifférence , et chez l'étranger à être défigurés par le tâtonnement d'un petit nombre de traducteurs novices. Il leur fallait en outre résister aux séductions de la gloire, qui les invitait à écrire dans une autre langue presque commune à toute l'Europe, pour laquelle leur aptitude n'est pas douteuse, comme l'attestent les vers piquans du comte Schouwaloff, la prose spirituelle de M. Golowkin , et la facile élégance de M. le comte Orloff. Honneur donc au zèle patriotique des auteurs russes ! Les efforts de leurs poètes ont été les premiers, mais ne sauraient être les plus décisifs pour atteindre le but proposé. La poésie n'est en général qu'un langage d'exception et de privilège, trop précieux pour le commerce des hommes. On peut poser comme une règle que les qualités qui rendent une langue

poétique ne sont nullement celles qui la rendent communicative. J'invite à réfléchir sur cette vérité , dont la preuve exigerait des développemens que ne comporte pas cet écrit. De cette manière s'expliquera le fait avéré en Europe, que la langue réputée assez généralement la moins poétique y est cependant la plus répandue. Tandis que les muses de la Tamise , du Rhin et du Tage, ouvrent à leurs nourrissons de faciles sentiers, il est besoin d'un génie extraordinaire pour être poète en français, et soutenir dans les cieux un langage que son mécanisme tout humain ramène constamment vers la terre , et rend plus propre à la logique qu'à l'illusion. Aussi voyez quelle horrible torture fait souffrir à notre langue, divinisée par quelques grands poètes , la foule de ces versificateurs ambitieux et impuissans qui manquent d'une véritable inspiration. L'oreille de l'étranger, accoutumée à l'audace de ces divers idiomes, à leurs syncopes, leurs inversions , leur faculté de composer et de décomposer les mots , ne peut sentir, dans la plupart de nos vers, qu'une prose un peu pénible qu'interrompt çà et là le tintement des rimes. Si j'en crois cet exemple, c'est donc moins de ses poètes que de ses prosateurs que la langue russe doit attendre son perfectionnement , et, s'il est permis de le dire , sa sociabilité européenne. Déjà M. de Raramsin vient de hâter ce progrès par sa v. 28

grande Histoire de Russie. Cette composition vaste et éloquente distribue les rangs, et fonde une espèce de hiérarchie entre les tours et les expressions de la prose russe. L'historien a vu son style s'empreindre naturellement de fraîcheur et d'originalité , heureux privilège des écrivains qui s'avancent les premiers dans une langue dont la littérature naissante n'a pas encore fatigué les ressorts.

Ce monument, qui sera probablement le signal d'autres bons ouvrages, promet à l'empire des tzars une langue qui doit suffire aux progrès ultérieurs de sa civilisation. Mais cette langue doit-elle en passer les frontières , vaincre l'effroi que ces grandes difficultés inspirent à l'étranger, et prendre place dans les bibliothèques et les relations sociales du monde lettré ? Une pareille question n'est guère du ressort des grammairiens. Les langues ne se propagent pas seulement par leur mérite, mais par une foule de causes qui en sont bien indépendantes, telles que la guerre , la politique, les colonies, la religion, l'intérêt, la flatterie, l'esprit d'imitation. Loin que cette propagation soit le signe ouïe prix d'un perfectionnement, il n'est pas rare de voir un idiome se corrompre en s'étendant, comme un fleuve dont les eaux ne manquent pas de se troubler par la longueur de son cours et le nombre de ses affluens . Je me plais

quelquefois à contempler l'état des langues qu'on parle en Europe, et la direction où les emporte la marche actuelle des affaires humaines. Les intérêts généraux du commerce et une prospérité politique inouïe étendent l'idiome anglais aux points les plus opposés du globe. La langue française ne vole plus sur les ailes de la victoire , mais s'avance encore par une progression lente et continue , qu'elle doit à son incomparable clarté , au mouvement de sa littérature , à la perfection de sa typographie , au séjour de myriades d'étrangers attirés par l'éclat des arts et l'aménité des mœurs. L'allemande et l'espagnole demeurent stationnantes, sans perte et sans acquisition. L'italienne, grâce aux trésors de son ancienne littérature , et à ses qualités musicales, se maintient et circule comme un objet de luxe. Les autres langues , offrant dans le cadre étroit d'un petit territoire trop peu d'émulation aux écrivains et d'écoulement aux livres , se retirent peu à peu de la sphère des lettres, et menacent de s'éteindre dans les usages populaires, comme l'ont fait le flamand, le basque, le breton , et autres semblables débris de la parole humaine. Pour achever cet horoscope des langues vivantes, il faudrait faire aussi la part du riche dialecte issu de l'antique Illyrie, que parle et cultive aujourd'hui l'immense contrée des Russes. Mais c'est là un secret que la destinée tient caché dans

le plus profond de son urne. Il est seulement difficile de présumer que la fortune en soit médiocre. Quel que soit au reste cet avenir, on ne considérera pas sans intérêt l'état actuel de la littérature des Russes. Depuis un siècle que l'étude des lettres s'est éveillée parmi eux, ils en ont abordé tous les genres. Comme nous l'avons remarqué, la poésie a précédé la prose, et la biographie de leurs poètes serait déjà un livre considérable. De l'épopée à Tépigramme aucune place n'est entièrement vide. Je n'ai pas dissimulé qu'ils ont beaucoup imité, et cela devait être, puisqu'ils écrivaient les derniers, non-seuîement après les classiques anciens, mais au milieu des sources nouvelles en pleine exploitation. Le même phénomène s'est reproduit partout. Quelle littérature moderne n'a pas d'abord été fondée sur les livres saints ou sur les écrits de l'antiquité? Ne se sont-elles pas aidées mutuellement? N'a-on pas vu le Parnasse français, si riche de son propre fonds, être successivement grec, latin , italien , espagnol ? Et maintenant la Germanie ne couvre-t-elle pas ses modèles anglais d'une draperie allemande? On a donc conclu trop légèrement des premiers efforts des Russes qu'ils étaient une nation purement imitatrice. Toute jeune qu'est leur littérature , elle n'offre pas des productions originales en moindre proportion qu'aucune autre. Ce recueil de fables en sera lui-

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même une preuve. Après avoir beaucoup traduit, les écrivains de la Newa ont mérité d'être traduits à leur tour. Des Allemands et des Français leur ont déjà rendu cet hommage. M. John Bowring vient de publier en deux volumes un choix de poésies russes traduites en vers anglais. On a pu juger dans cette anthologie de la richesse et de la variété des muses hyperboréennes. J'ai été principalement frappé de la verve et de l'enthousiasme qui signalent leurs chants guerriers. Je ne connais dans aucune langue rien de supérieur en ce genre au poème de Joukoffsky, intitulé : Le Ménestrel dans le camp des Russes (i).

(i) John Bowring- annonce, dans la préface de son second volume , qu'il s'est fait violence jjour traduire ces vers belliqueux , qui ont presque tous été composés sons la tente par des poètes armés» Ils montrent la honte et le danger de ces artifices par lesquels on allume la haine des peuples, et cet esprit martial qui, hors le cas de la juste défense, n'est qu'une fureur homicide. Rien n'est plus humain et plus sensé que les réflexions du traducteur. J'aime à transcrire ce passage, en désirant qu'il pe'nètre dans le cœur des rois; car leur modération fait seule le salut de notre Europe , couverte aujourd'hui de soldats, et où le premier signal de guerre serait un grand crime et un affreux désastre. « I hâve done « violence to my feelings by translating many of the military « and warlike productions of the Russian poets ; but they « will not be without their use. They will serve to show how « the feelings of hatred and malevolence are excited; how

Les littéral ures naissantes s'occupent volontiers d'un petit poème, où il est aussi facile de s'exercer que difficile d'exceller; je veux parler de l'apologue. De prétendus penseurs lui ont attribué des origines bien chimériques. On le retrouve dans tous les temps et dans tous les pays, sous les tentes de l'Arabe comme sur les chariots du Scythe , parmi les esclaves de la Phrygie comme dans les tumultes de la république romaine. Il dépend si peu de la nature des gouvernemens , que la France , dont la constitution politique a tant varié depuis moins d'un demi-siècle , a vu presque chaque saison lui apporter un nouveau recueil de fables. L'apologue, le proverbe, l'allégorie, la

« that love of outrage winch called « martial spirit » creeps « into the bosom of a people and corrodes aîl the mildand old « the gencrous virtues. They will show the arts by which « the slumbering passions arcaroused, and how terrible it is « to arouse them. Nor will such compositions excite onr « svmpathy. — They are directedagainst usas well as others. « Our shameand sin are indeedheavierand older thanlheirs» « Let us never forget, that he who hâtes another prompis « another to hâte him. We cannot keep ail the malevolence « and ail the vengeance for ourselves ; it will return upon us « with renewed strength and redoubled ferocity. The wound «( may by inflicted for a momentary purpose , but we lcave « theweaponthereto canker and festerfor ever. » (Bowring's Russian Anthologf, part the second ; introduction , p. xi ). Cet ouvrage est dédié à l'empereur Alexandre.

parabole , sont le simple fruit de la faculté donnée à l'homme de concevoir et de s'exprimer par des images. Bien des fables ne sont qu'une métaphore développée , une figure mise en action. L'excessive diversité de ce poème , qui réunit dans son exiguité le récit, le drame, la description et la morale, atteste la source opulente d'où il découle immédiatement. En preuve de cette vérité, je citerai encore l'exemple de la France, où le modèle désespérant laissé par La Fontaine a excité des esprits originaux, tels que Lamotte, Florian, Ginguené et M. Arnault, à s'ouvrir des routes nouvelles.

Le peuple russe était tout préparé pour les aimables fictions. Son langage naïf, ses mœurs simples et agricoles , ses habitudes de famille et de domesticité maintenues dans l'habitation par les longs hivers , sa gaieté entretenue par l'absence de l'ambition et des besoins, et son esprit d'observation éveillé par une nature en tumulte, passant d'un ciel d'airain à une fécondité prodigieuse , invitait le génie des fabulistes. Outre les apologues semés dans quelques-uns de ses écrivains, la Russie compte déjà trois poètes qui se sont livrés spécialement à ce genre de composition , Rhemnitser , DmitriefetRriloff. Le premier n'est plus; les deux autres sont vivans.

Rhemnitser, doué d'un naturel timide, tendre

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et mélancolique, publia modestement, sous le voile de l'anonyme , des fables que l'on dit douces et naïves, mais qui furent peu connues jusqu'à la mort de l'auteur. Sa vie tout entière fut un combat contre son caractère ; il se dégoûta de l'étude de la médecine, fit la guerre en Turquie et en Pologne, entra dans le corps des ingénieurs des mines , et fut enfin envoyé consul à Smyrne. Mais il se vit à peine sur cette plage lointaine , arraché à ses habitudes et à ses amis , qu'il s'éteignit dans une maladie de langueur à l'âge de quarante ans. Ses distractions singulières , dont on cite plusieurs anecdotes, forment à peu près sa seule ressemblance avec notre La Fontaine ; car l'insouciant bonhomme n'était ni mo'deste ni mélancolique , et sous ses formes lentes et négligées, il recelait une verve de poésie étrangère à Rhemnitser. Ce dernier est mis par ses compatriotes au-dessous des deux fabulistes suivans.

Né en 1760 d'une famille honorable, et pourvu ensuite d'emplois et de dignités, M. Dmitrief sut concilier l'esprit des lettres avec celui des affaires. On oubliera probablement qu'il fut ministre de la justice avant qu'il fût poète. La traduction des fables et des contes de La Fontaine compose la partie principale de ses œuvres,. Il a satisfait les Russes par sa touche spirituelle , et par la grâce et la souplesse dont il a doué leur langue pour ce

travail difficile. Moscou possède la vieillesse aimable et considérée de cet écrivain. Cette ville antique, que les plaisirs et les arts comptent aussi pour capitale, est la retraite ordinaire des grands et des courtisans émérites que l'âge ou la philosophie ont détachés des agitations de la cour et de la vie de Saint-Pétersbourg. C'est là que M. Dmitrief, en donnant une édition de ses œuvres corrigée et diminuée , a montré le tact d'un homme du monde , et l'impartialité d'un juge sevré des vanités d'auteur.

TVI. Kriloff, le dernier de ce triumvirat, est celui dont on va lire les fables. Né à Moscou en 1768, il fut élevé à Twer, où ses parens avaient transporté leur domicile. Il eut un emploi dans les bureaux de la régence de cette ville jusqu'en 1785. Il vint alors à Pétersbourg , où diverses fonctions administratives lui furent confiées. Depuis 1 81 1 , il est bibliothécaire de la superbe bibliothèque publique et impériale de Pétersbourg. Il s'est vu décoré et promu au grade de conseiller de cour sans être courtisan. C'est , au reste , un homme sans intrigue et sans ambition; la faveur est venue le trouver, et il Ta laissé faire. Peut-être eût-il mérité davantage; mais à coup sûr il se fût contenté de moins.

M. Rriloff a travaillé pour le théâtre. Il débuta dès l'âge de seize ans par un petit opéra intitulé:

La Cafetière , ou la Diseuse de bonne aventure, pièce inédite. Il a fait deux autres opéras en trois actes , llia V Hercule , et la Famille extravagante. On lui doit aussi quatre comédies écrites en prose : les Espiègles , en cinq actes ; V Auteur dans l antichambre , en trois actes ; le Magasin à la mode , en trois actes , et Une leçon à mes filles , en un acte. Le public reçut tous ces ouvrages avec applaudissemens.

Mais c'est comme fabuliste que M. Rriloff a trouvé son vrai talent, et s'est placé au premier rang des littérateurs de son pays. L'intérêt qui s'attache à un écrivain aussi original , fait désirer de connaître sa personne , et voici les particularités que je tiens de quelques voyageurs qui l'ont fréquenté à Pétersbourg. C'est un homme d'environ cinquante-six ans, ayant la taille élevée, la face pleine , une corpulence remarquable , et une démarche négligée. Ses manières simples et naturelles inspirent la confiance. Indépendant et célibataire, il ne fuit ni le jeu ni le plaisir. Dans la société , il observe plus qu'il ne parle ; mais quand on le presse, sa conversation est intéressante; cependant il n'a point voyagé hors de la Russie; il ne parle aucune langue étrangère, et comprend seulement le français. Sous le volume de son embonpoint, on découvre à la fois un esprit fin , vif et délicat , un cœur humain et ser-

viable , et toutes les qualités d'un excellent ami. Le seul tort que lui reproche le public est par malheur le trait dominant de son caractère. Il a transporté sous le soixantième degré de latitude l'indolence napolitaine , et s'abandonne à cette paresse voluptueuse qui berça le génie de La Fontaine et de Chaulieu. Sa muse ne cède qu'à d'obstinées sollicitations de ses amis; c'est un fablier qu'il faut vivement secouer pour qu'il laisse tomber ses fruits.

Les fables de M. Kriloff ont ouvert la période glorieuse où la Russie , après s'être essayée dans une littérature qu'on pourrait presque appeler exotique, voit naître ensemble une littérature toute nationale et un public qui l'écoute. Ces fables sont , je crois , jusqu'à présent , ce que le Parnasse de la Newa possède de plus achevé. Aucune nation n'a de fabuliste qui surpasse cet auteur en originalité et en invention. Presque tous ses sujets lui appartiennent. Sa narration est à la fois fine , naïve , vraie, et semée de détails gais et spirituels. Il emploie avec un rare talent les couleurs locales, et son pinceau éminemment russe reproduit, comme en un miroir, la singulière physionomie d'un peuple qui reçoit autant de simplesse de sa vie patriarcale que de finesse du mode de son état social. Les conceptions de M. Kriloff sont en général pleines de sens. Il joue rare-

ment avec ses leçons; sa morale a de la franchise et de la fermeté, et tient même quelquefois de l'épigramme , ou de cette satire générale qui est l'arme de la vertu. Son style, dont ses compatriotes sentent vivement la perfection, réunit deux genres de beautés inabordables aux traducteurs ; d'une part, il abonde en mots d'une harmonie imitative, et de l'autre il tire avec art du langage vulgaire des expressions spéciales et inattendues , qui réveillent à elles seules une foule d'idées , de sentimens et de souvenirs chers aux nationaux. Il est heureux pour la langue russe que la même époque unisse M. Raramsin et M. Rriloff, qui lui rendent l'un et l'autre des services importans et divers. Le premier élève la partie de cette langue qui convient à la dignité historique , et le second en aiguise ce qui est propre à la peinture des mœurs. M. Raramsin donne, pour ainsi dire, aux mots de son choix des lettres de noblesse ; M. Rriloff expédie aux siens des brevets d'esprit.

Tel est l'écrivain dont M. le comte Orloff , passionné pour la gloire de son pays, a désiré étendre la renommée en deçà et au-delà des Alpes ; tel est l'ouvrage dont il a voulu enrichir les littératures française et italienne. Que de droits n'avait-il pas au succès de cette entreprise utile aux trois nations ! L'Italie n'a pas oublié qu'elle lui doit des mémoires précieux sur le royaume de Naples , et

une double histoire de la musique et de la peinture en Italie. La France lui sait gré de la préférence qu'il accorde à notre langue pour ses divers écrits, et de la relation de son voyage dans nos provinces méridionales; aussi la reconnaissance des deux peuples s'est-elle manifestée , par l'empressement de leurs écrivains, à seconder son projet. M. Salfi, savant critique et digne continuateur de Ginguené, dans sa belle Histoire littéraire de T Italie , consacrera une préface particulière à ce qui concerne les muses de l'Ausonie dans ce recueil des fables de M. Rriloff. Je dirai seulement la part que les poètes français y ont prise.

Leur nombre est presque égal à celui de ces fables. Un tel concours n'a rien de surprenant. La France , mue par le sentiment généreux qui commençait à élever le patriotisme jusqu'à la philanthropie , a souri aux premiers efforts de la Russie vers la civilisation et les lettres. Voltaire, Lévesque et Leclerc furent ses premiers historiens entre les modernes ; nos savans concoururent avec ceux de l'Allemagne, les Euler, les Gmelin , les Pailas , à remplir ses chaires d'enseignement ; Falconnet alla créer la célèbre statue de Pierre-le-Grand , #les chefs de notre littérature correspondirent avec l'impératrice Catherine. L'un d'eux vint l'admirer au milieu de sa gloire ; et plus -tard le cabinet de Versailles, par une habile courtoisie, lui envoya

dans la personne de M. de Ségur le plus académique de ses ambassadeurs. C'est dans notre langue que cette souveraine , aussi grand monarque que femme aimable, rédigea elle-même ses immortelles instructions sur la législation de son empire et sur l'éducation de ses petits-fils. Ainsi, cette affection de la France , née du commerce, des lumières et de l'attrait des deux peuples , est déjà pour nous une tradition de nos maîtres, et l'habitude de tout un siècle.

10 décembre 1824-

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