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qu'une escroquerie plus ou moins habile. Ils réduisirent le superbe Louis XIV à caresser Samuel Bernard, et à prononcer en rougissant le mot de reconnaissance devant les représentans de la ville de Paris. Aux portes du palais de Versailles , les serviteurs du roi, couverts de ses livrées, mendiaient l'aumône des passans (i). La contrebande devenait une profession ouverte, et des compagnies de cavalerie désertèrent tout entières leurs étendards pour suivre contre le fisc cette guerre populaire. Même après la paix d'Utrecht, des mouvemens séditieux agitèrent les garnisons affamées de la Flandre et de l'Alsace. On eût dit que l'État, usé par des frottemens longs et rudes , menaçait de se dissoudre. Le conquérant subissait le sort de ses pareils : il avait trop vécu.
Les remèdes de cette anarchie étaient un mal nouveau. Colbert avait mesuré l'impôt non à la patience, mais à la richesse du peuple, et avait fondé la richesse du peuple non sur ses privations , mais sur son industrie. Tant de sagesse ne pouvait plus se faire entendre dans l'abîme où de folles profusions venaient de plonger la fortune publique. Les contributions ordinaires furent triplées et accrues par le timbre et par la ferme du tabac ; la capita-
(1) Particularités sur les ministres des finances, par M. de Monthion, page n5.
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tion, empruntée aux pays d'esclaves , humilia par son nom, effraya par son arbitraire. Alors aussi naquit l'impôt du dixième , qu'on affecta de calquer sur la dîme royale du maréchal de Vauban ; mais ajouté à tous les subsides , au lieu de les remplacer tous, il fut seulement une cruelle parodie des idées de ce grand citoyen. Le contrôle , introduit d'abord sous des formes innocentes, comme garantie des contrats , se hérissa de fiscalité , et en réduisant à neuf ans la durée des baux porta un coup terrible à la production. Fléau naissant de la propriété , de l'agriculture, des capitaux et de l'industrie, il promettait d'être un jour ce géant vorace qui , sous le nom à' enregistrement, réunit par un prodige toutes les perfections des mauvais impôts. Enfin on alla jusqu'à taxer les actes de l'état civil. On vit alors*, dans le Périgord et dans le Quercy, les habitans, revenus à l'état de nature, baptiser eux-mêmes leurs enfans , et se marier sans formalités. Les traitans qui avaient acheté l'impôt poursuivirent ces nouveaux sauvages , et la révolte s'alluma dans tout le pays. Les bandes des paysans forcèrent plusieurs gentilshommes de marcher à leur tête , et emportèrent d'assaut la ville de Cahors, quoique défendue par deux bataillons. La cour fut plus honteuse qu'irritée de cette étrange sédition qui retarda les secours nécessaires à l'armée d'Espagne, et, malgré la plainte
des traitans , elle refusa de protéger davantage des édits anti-sociaux que le régent eut l'honneur d'abolir (i). Ajoutons à ces désordres que les revenus étaient dévorés plusieurs années d'avance par des anticipations, qu'un emprunt à quatre cent pour cent donna le signal de la plus affreuse détresse, et qu'une dette d'environ cinq milliards de notre monnaie actuelle étouffa tout espoir d'un meilleur sort. Le gouvernement recueillit à la fois le mépris qu'on prodigue aux débiteurs insolvables, et la haine que méritent des exacteurs sans pitié. Mais de plus, cette dette inouïe fut une brèche par où l'esprit financier, introduisant ses systèmes d'abord en France , et ensuite par contagion dans le reste de l'Europe, dénatura tous les principes des vieux gouvernemens.
Les mœurs sont pour les États ce que le régime est au corps humain, et, semblables à la prudente hygiène , elles prolongent la durée des constitutions défectueuses. Les vieillards, qui se réservent la tradition des mœurs, aiment à nous humilier par un sentiment irréfléchi de regret pour le passé. A les en croire sur le siècle de Louis XIV, la vie bourgeoise était simple et régulière, l'éducation mâle et religieuse. L'esprit de famille l'emportait de beaucoup sur l'esprit de société. Le luxe avait
(1) Mémoires historiques de Saint-Simon, page 5g4-
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un caractère de grandeur, qui le mettait à la portée de peu de personnes, et il enrichissait le peuple sans lui faire envie. L'ordre reposait avec solidité sur la séparation volontaire des rangs ; on respectait le clergé par piété, les magistrats par crainte, les nobles par souvenir, les riches par intérêt. En convenant que ce tableau a un fonds de vérité, je ne puis taire que déjà des ombres menaçantes s'avançaient pour le déformer. Les goûts qui chez les nations voluptueuses montent de la populace aux grands , descendent chez les nations vaines des grands au peuple. La cour de Louis XIY, qui était l'oracle et le module universel , ne laissa pas de porter quelque atteinte à ces mœurs qui suppléent presque à tout. La foi conjugale, qui en est le premier chaînon, fut trop baffouée dans les pièces de Molière. Cette liberté, que ne tolérerait pas aujourd'hui la décence théâtrale, appartient au temps où le marquis de Montespan était exilé parle ravisseur de sa femme. Rien surtout ne fut plus dangereux que le grave appareil et la noble bienséance des désordres du roi, dont un de ses panégyristes a été si charmé , qu'il n'a plus voulu voir dans ses maîtresses que des officiers de la couronne. La débauche furtive d'un prince n'est que la faute d'un homme , désavouée par sa honte, mais l'ostentation de ses galanteries corrompt de loin. Par un échange aussi fâcheux en morale qu'en
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politique, tandis que le vice s'ennoblit de toute la majesté du trône, la royauté elle-même se dégrade et se trempe dans les couleurs du vice. La sollicitude du monarque pour honorer ses enfans naturels, ouvrit encore dans sa vieillesse une source imprévue de scandale. Par une sorte d'instinct , tous les bâtards nés en Europe sur les marches des trônes accoururent à Versailles. Adultérins on incestueux, ils y trouvèrent des fortunes rapides, des dignités et des emplois. Le duc de Saint-Simon, faisant le dénombrement de ces heureux aventuriers, compte à la fois parmi eux les rejetons équivoques des maisons d'Angleterre, de Bavière, de Savoie , de Danemarck, de Saxe, de Lorraine, de Montbéliard , et s'écrie avec une indignation dont j'adoucis beaucoup les termes, que Versailles ne lui semble plus être qu'un hôpital d'enfanstrouvés (i). Un examen sérieux de ce que furent alors les mœurs, c'est-à-dire les rôles des courtisans, nous écarterait trop du but de cette Introduction. Il sera temps d'y venir, lorsque j'aurai, dans le cours de cet ouvrage, à expliquer ce qu'il faut entendre par les mœurs de la régence. On jugera si j'ai pénétré jusqu'à la vérité dans cette époque monotone, où la dévotion couvrait du même voile le bien et le mal , et où chacun , selon le degré de
(i) Mémoires historiques de Saint-Simon, page i865.
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résistance, était dévot par mode, par ordre, ou par lettre de cachet (i).
Mais en différant ce parallèle des mœurs proprement dites, je ne dois pas omettre une réflexion inattendue, où m'a conduit l'étude de la cour et de la haute société sous Louis XIV. Plus j'en ai considéré les jugemens et les procédés , plus je me suis convaincu que le principe moral n'y avait pas atteint le développement où il arriva dans la suite. La foule d'étrangers qui suivirent les Médicis , les sicaires dévoués à Richelieu , les braves appelés d'Italie par Mazarin , et dont il fit la fortune ; tous ces élémens , mêlés par la guerre civile, avaient dû fort troubler les nuances du juste et de l'honnête. Le joug qu'un maître absolu jeta ensuite sur toutes les têtes, et le métier d'adoration perpétuelle pour sa personne , sans lequel on ne put aspirer à rien , étaient peu propres à donner
(i) On sent bien qu'il s'agit ici de la fausse dévotion. Je respecte trop la véritable pour la reconnaître si loin de ses attributs. Je ne puis voir de piété là où je ne trouve ni indulgence, ni charité, injustice. Certes, ce ne fut pas un temps sincèrement religieux que celui où. les hommes les plus distingués par une foi vive , des mœurs pures , un génie élevé, et des travaux immortels, n'étaient pas seulement réduits à se cacher dans un désert, mais où l'autorité publique les y poursuivait avec rage , et n'était pas même apaisée après avoir arraché de la terre les fondations de leur asile et lesossemens de leurs saints.
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aux âmes le ressort et l'estime de soi-mè^e, qui engendrent les vertus. Le duc et pair qui avait négocié la défaite de mademoiselle de Fontanges n'en fut pas moins considéré (i) , tandis que , sous le règne suivant , le courtisan à qui on attribua la même complaisance en reçut une tache ineffaçable. Ecoutez Fénélon dans ses confidences intimes aux ducs de Chevreuse et de Beauvilliers , sur la situation morale de cette époque : « Les « mœurs présentes de la nation jettent chacun dans « la plus violente tentation de s'attacher au plus « fort par toutes sortes de bassesses, de lâchetés, « de noirceurs et de trahisons (2). » Voilà bien les hommes que La Rochefoucauld regardait lorsqu'il fit , clans son livre des Maximes , le procès de la nature humaine. Gardons- nous cependant de croire que ces temps fussent sans vertus. Sans doute des familles de magistrature, et quelques descendans de nos preux, gardaient dans la retraite le dépôt du véritable honneur. Je connais encore des débris de ces rares tribus, où, à travers d'insoutenables préjugés, les pères généreux in-
(i)Le roi le plaça pour récompense à la tête de ses chasses, ce qui donna lieu à une clianson fort agréable, où l'on disait que la charge de grand-veneur était bien due à celui qui avait mis la bêle dans les toiles.
(2) Mémoires de Fénélon , du 1 5 mars 1712. Vie de Fénélon par M. de fiausset, tome III, page 322.
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struisent leurs enfans au mépris de la mort et au mépris de l'argent. La cour même admira un trèspetit nombre d'ames d'une pureté extraordinaire. Mais l'éclat de leur renommée disait assez qu'elles avaient échappé à une contagion commune. C'est ainsi que les éloges prodigués à la continence et à la générosité de Bayard sont la satire de ses contemporains. Dans la guerre acharnée que nous soutenons aujourd'hui contre l'Europe, mille traits comparables à ceux de ce digne chevalier honorent tous les rangs de notre armée. On ne les célèbre point; on les remarque à peine, non parce qu'on dédaigne d'aussi belles vertus, mais^arce qu'on les pratique sans effort.
Il ne s'agit pas au reste d'apprécier quelques hommes, mais de faire connaître l'esprit de la société, tel qu'il se manifestait par des usages et des opinions généralement reçues. Ainsi parmi nous on mésestime les gros joueurs, et les joueurs infidèles sont au dernier rang des misérables. Mais alors la profession, j'ai presque dit la dignité de gros joueur, menait promptement à la considération , aux préférences, aux honneurs , aux privautés de toute espèce. Le roi avait joué fort gros jeu; ses filles l'imitèrent; son frère et son fils le surpassèrent. Cette fureur qu'on pardonnait à un soldat comme Henri IV, manquait d'excuse dans un monarque aussi solennel que Louis XIV. Le
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gros jeu, trop semblable à la guerre, donnait la tentation d'y employer aussi l'adresse, et Ton y succombait sans honte. Des consciences soldatesques confondaient aisément les secrets de corriger la fortune avec les ruses de stratégie qu'on admirait dans Ànnibal, Eugène, ou Montécuculli. Les confidences des Mémoires de Grammônt sont à cet égard d'une surprenante naïveté, et si je remuais toutes les sources de même nature, les noms les plus pompeux en sortiraient étrangement souillés. Je me borne à une citation : « Perce sonne, dit Saint-Simon, n'était plus au goût du ce roi que le duc de G*****, et n'avait usurpé plus ce d'autorité dans le monde. Il était très-splendide ce en tout, grand joueur, et ne s'y piquait pas d'une ce fidélité bien exacte. Plusieurs grands seigneurs ce en usaient de même, et on en riait. » On présume bien que les femmes ne cédèrent pas la palme dans ce concours de finesses. Qu'on en juge par leur subtilité à mettre d'accord les scrupules et l'avarice quand la période dévote eut commencé. Les joueuses en se quittant prononçaient une formule par laquelle on se faisait un don réciproque de ce qui aurait pu dans la partie ne pas être légitimement gagné. Cet art de frauder Dieu, pratiqué par tant de pieuses harpies jusque dans les cabinets de madame de Maintenon , m'a paru le trait le plus éminemment caractéristique de ce
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bel âge d'hypocrisie. La tolérance alla plus loin encore. Des bandits, que nous ferions chasser de nos antichambres, jouissaient d'honorables familiarités. Les Pomenars, les Charnacé, les Falari, poursuivis pour des crimes ignominieux tels que le vol et la fausse monnaie, étaient^ à la faveur d'un nom connu et d'un cynisme amusant, admis et fêtés dans les compagnies les plus hautes et les plus précieuses. Il n'y avait rien alors d'assez délicat dans le cours ordinaire des idées pour avertir les honnêtes gens de cette mésalliance. On recherchait le commerce et l'on souriait aux bons mots de ces enfans perdus de la Grève, qui se jouaient avec une grâce effrontée de leur tête et de leur honneur.
Peut-être n'avait-on pas le droit de se montrer plus difficile dans un ordre de choses où des moyens de fortune qui nous sembleraient odieux étaient embrassés sans blâme par des personnages considérables. Les confiscations , les brevets d'affaires et les avis, offraient aux gens de cour une proie continuelle. On les vit non-seulement recueillir, au détriment de pauvres familles , les dépouilles des condamnés, mais encore obtenir du roi l'héritage des malheureux qui, rassasiés de la vie, en avaient abdiqué les restes (i).
(i) Quoique l'opinion permit alors d'accepter sans honte
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Ils durent sans cloute regretter les temps plus anciens , où les seigneurs confisquaient aussi le patrimoine de ceux qui mouraient de mort subite, en vertu d'une sainte analogie qui les réputait condamnés par Dieu , ainsi que les criminels étaient condamnés par les hommes, et les suicides condamnés par eux - mêmes. Quoique les mémoires, qui ont parlé des brevets d'affaires, n'en aient pas bien défini la nature , il y a lieu de croire qu'ils conféraient à des hommes titrés la faculté de prendre part aux profits des maltôtes et aux traités des partisans. On avait pu imaginer que ces brevets d'avilissement, accordés à l'avarice des gens de qualité , feraient un contre-poids aux brevets de noblesse obtenus par la vanité des gens de roture. Quant à l'opération qu'on appelait les avis , le mécanisme en est mieux connu. Un grand seigneur dénonçait au roi et à ses ministres une recherche oubliée, ou une malversation impunie,
des confiscations, il ne fallait pourtant pas qu'on les eût obtenues par d'indignes procédés. Le comte de Ruvigny, qui avait confié une somme fort considérable à son intime ami , le premier président ***, quitta ensuite le royaume pour cause de religion. Le magistrat alla aussitôt déclarer au roi le dépôt que son ami lui avait laissé, et reçut en don du monarque la plus grande partie de la somme confisquée. Mais les mémoires qui rapportent ce fait assurent que la réputation du premier président en fut très-en tachée.
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soit qu'il en eût fait lui-même la découverte, soit que l'inventeur lui en eût assuré le partage par un contrat de société. Si le gouvernement prenait l'avertissement pour son compte,il récompensait l'officieux courtisan par une ordonnance de paiement toujours assez considérable. Quelquefois cette méthode n'était qu'un prétexte du ministre pour gratifier ses créatures ou ses prôneurs. Mais le plus souvent l'objet dénoncé était concédé à l'auteur de l'avis qui le recouvrait en son nom , à ses risques, et par les voies civiles ou criminelles. Ce singulier genre d'exploitation était alors fréquent et lucratif. Quoique la délation et la cupidité en fussent les moteurs avoués , il ne paraît pas qu'on éprouvât aucune répugnance à l'entreprendre. Les premiers hommes de l'État s'enrôlaient dans ces croisades financières. Les princesses ne craignaient pas d'y figurer. Le frère du roi retira un million d'une seule poursuite ainsi dirigée par luimême contre des trésoriers de la guerre, effrayés d'un tel adversaire. Convenons cependant qu'une pareille coutume fait peu d'honneur à la morale qui approuvait des rôles aussi bas, et à l'administration qui était réduite à mouvoir des ressorts aussi grossiers.
Le principe de ce relâchement se trouve dans le luxe et la dissipation qui mutilaient toutes les fortunes. Lorsqu'un vice est affectionné par une
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classe puissante de la société, soyez certain qu'il s'élèvera aussitôt un préjugé pour le défendre et l'honorer. La négligence entra donc dans les nobles manières , et le désordre des affaires fut le cachet du grand seigneur. On mit de la gloire à s'endetter, et du plaisir à bafouer des créanciers. Il y eut presque autant de honte à payer ses dettes qu'à payer la taille ; et de même qu'on échappait aux obligations civiques par des privilèges, aux préceptes religieux par des dispenses, et à la justice criminelle par des lettres de cachet , on éluda la justice civile par des lettres de répit. Les vertus qui naissent de la prévoyance et de l'exactitude ne parurent que des devoirs de plébéien. L'honnête fut séparé du domaine de l'honneur, et la langue , trop fidèle interprète des mœurs , obéit en vassale à cet arrêt de l'aristocratie (i). Ce dérèglement était incompatible avec le crédit et la bonne foi sur lesquels Colbert travaillait alors à fonder notre commerce. Ce grand ministre frappa
(i) La qualification ft honnête homme 9 quoique déjà fort détournée de la rigueur de son sens naturel, s'employait encore pendant l'enfance de Louis XIV; mais on l'abandonna bientôt pour y substituer celle de galant homme, qui offrait quelque chose de plus libre et de plus cavalier. Une naissance honnête signifia une naissance médiocre, et l'expression à1 .honnête famille emporta nécessairement l'idée d'une famille bourgeoise et non titrée.
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l'hydre au cœur en faisant rendre, au mois de mars 1673, un édit qui ordonnait la publicité des hypothèques. Si Turgot eût proposé une loi semblable, les courtisans de Louis XVI auraient pu en souffrir ; mais une sorte de pudeur publique aurait retenu leurs plaintes. Les choses se passèrent autrement sous Louis XIV. Le déchaînement fut hardi et général; on s'écria que l'amour-propre des grands aurait trop à souffrir en révélant la situation de leur fortune, que le lustre des familles reposait entièrement sur une obscurité vénérable , et qu'enfin la noblesse comme le trône subsistait d'illusions. Après treize mois d'une lutte impudente, la cause de la probité fut perdue, et l'édit révoqué. Le mystère des hypothèques demeura tout ce qu'il peut être, l'arme du mensonge et la prérogative de faire des dupes. Cette indulgence pour les vices privilégiés a mis dans nos transactions une gêne si fatale à la prospérité publique, qu'aujourd'hui encore les effets en survivent à leur cause. Selon le témoignage unanime des écrivains en économie politique, nulle autre part qu'en France le crédit entre particuliers n'a des bornes aussi étroites , ni des procédés aussi difficiles.
Si les faits qu'on vient d'exposer ne suffisent pas pour justifier le jugement sévère de l'archevêque de Cambrai sur les hommes du dix -septième
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siècle, ils prouvent assez que la partie dominante du corps social ne possédait pas cette surabondance de vertus privées qui répare les défauts de l'administration publique. Mais au moins, dira-ton , l'opinion subjuguée par l'éclat extérieur, environnait l'institution monarchique de Louis XIV d'un rempart invincible , et la rendait solide en la croyant immortelle. Je serais tenté de l'avouer, si je ne savais de combien d'illusions ce point de vue est susceptible. Dans les religions qui vieillissent, comme dans les Etats qui s'acheminent vers la tyrannie , il s'établit entre les esprits un commerce frauduleux, composé d'une momerie publique, et d'une doctrine secrète. Ce phénomène, qui s'était montré à la chute de la république romaine , reproduisait une partie de ses symptômes à la cour du petit-fils de Henri IV. Le culte rendu au pouvoir n'y était pas toujours le fruit de la conviction. Les plus incrédules vivaient le plus près du trône; car en baisant les pieds de l'idole on avait mieux connu qu'ils étaient d'argile. Le roi sembla lui-même, par les précautions extraordinaires de sa vieillesse, trahir les inquiétudes de sa puissance (i). Sans parler des esprits forts de la société
(i) Après la construction de Versailles, moins de statues ne peuplèrent le dehors de ce palais , que d'espions n'en garnirent le dedans. Les murailles eurent réellement des oreilles et des yeux, cardiaque coin , chaque réduit, chaque passage,
du Temple , des débris de Port-Royal , et de toutes les victimes de ce gouvernement, ou plutôt de ce brigandage des dernières années, que Fénélon nommait une vie de Bohèmes (i), on sait que deux cercles d'hommes d'un génie étendu, et d'une grande influence , avaient au travers des excès du pouvoir royal discerné sa faiblesse et senti sa décadence. L'un recevait les directions du duc d'Orléans, du président de Maisons, et du marquis de Ganillac; l'autre se groupait autour de l'héritier de la couronne et de ses vertueux instituteurs. Le premier haïssait plus le monarque , et s'occupait surtout des intérêts présens ; le second , qui chérissait davantage la patrie, .et qui voyait dans un plus long avenir, mérite de fixer nos regards.
Nous ne croirons sur le duc de Bourgogne ni le portrait hideux qu'en a laissé le comte de Caylus, ni l'apothéose qu'en a faite le duc de Saint-Simon. Ce prince, qui avait reçu des passions violentes et
et surtout les plus obscurs, recelèrent un ou plusieurs surveillans, chargés , jour et nuit, d'enregistrer les paroles , les pas et les gestes de tous leshabitans du château. Cette redoutable milice était aux ordres des deux intimes valets de chambre. On a vu ailleurs que le seul grand accès de colère auquel le roi se soit jamais livré , eut pour objet le marquis de Gourtanvaux , qui avait osé troubler ces mystérieux Argus.
(i) ViedeFénêlon, par M. deBausset, tome III , page2i2. V. II
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une éducation sainte, épuisa tour à tour les excès que peuvent produire des causes si contraires. Mais il était revenu par ce double égarement à une sagesse solide, qui promettait à la France un monarque accompli, et un législateur doué précisément des qualités les plus propres à corriger les imperfections du gouvernement de son aïeul. Déjà il avait fait remarquer beaucoup de lumières dans sa piété , beaucoup d'humanité dans son amour de la gloire , et de modestie dans ses connaissances. Son esprit, qu'on jugeait vaste par ses vues, et modéré par ses projets, ne portait aux hommes ni assez de mépris pour négliger leur bonheur, ni assez d'estime pour ne pas enchaîner leurs passions. Il avait l'espoir de tendre la main à la liberté publique, qui palpitait encore sous des décombres, et d'unir le prince, le peuple et l'armée par un faisceau d'institutions généreuses. Il eût fait à peu de frais la part de la liberté, dans un siècle où les sujets, froissés par l'excessive énergie du pouvoir, eussent adoré comme des bienfaits les simples précautions d'un roi prudent*, car d'ailleurs le Français , plus avide des libertés qu'on lui refuse, que pressé de jouir de celles qu'on lui accorde, préfère des concessions modiques , faites de bonne foi , à des promesses équivoques et à des libéralités captieuses. Le duc de Bourgogne , ame droite et forte , toute de génie et
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de candeur, était incapable d'indignes calculs. La vieille définition de la monarchie , qui la réduisait à un roi appuyé sur quelques familles , ne lui parut qu'une variante du despotisme accommodée aux préjugés féodaux. 11 avait jugé son grand-père aussi digne de louange tant qu'il employa l'autorité royale au rétablissement de l'ordre , que digne de blâme lorsqu'il employa l'ordre à l'établissement de la servitude. Il savait que le pouvoir, exagéré par d'indiscrets amis, perd nécessairement en solidité ce qu'il gagne en étendue , et que tout empire absolu est une proie promise à l'anarchie. On eût dit que ses regards pénétrans avaient lu dans le livre de nos destinées, car rien ne lui semblait plus urgent que de restituer à la nation ses antiques assemblées , persuadé que les étatsgénéraux seraient utiles et reconnaiâsans , si une noble équité leur rendait la vie ; dangereux et vindicatifs , si la nécessité contraignait un jour de les exhumer. Il voulait y joindre des états particuliers pour administrer les provinces , et des diétines de canton pour asseoir l'impôt, et il ne concevait pas que des élémens de bonheur public si homogènes dussent jamais être séparés. Des élections libres dans les trois ordres renouvelaient ces différons corps, et des retours périodiques assuraient leur vitalité. Ce système , dont le roi était lame, le centre et le modérateur, formait un en-
semble compact et régulier, liait l'intérêt monarchique à tous les intérêts sociaux , et . pour ainsi dire, enracinait dans le sein de la nation la royauté qui flottait à sa surface. Comme chacun avait des droits garantis par les droits de tous , une fatale jalousie ne pouvait diviser les ordres de l'État en partis ennemis. On n'avait plus à craindre que le peuple , trop désaccoutumé de la liberté , ne pût au hasard en savourer quelques gouttes sans entrer dans une ivresse furieuse. On n'était pas exposé à voir d'un côté le prince partial, et trompé par ses routines, appeler à son aide, dans les momens difficiles , ceux qui n'auraient à lui offrir que la haine publique dont ils seraient euxmêmes poursuivis; et de l'autre, les ordres privilégiés s'attacher au trône, comme ces caryatides qui font crouler par leur poids l'antique édifice qu'elles feignent de soutenir par leur attitude.
Par la mort prématurée du duc de Bourgogne , la Providence, qui nous destinait à de terribles leçons, avait annoncé aux Français qu'elle ne voulait pas réparer les erreurs de leur roi. La monarchie , dont ce dernier n'avait élevé que le palais , manqua pour toujours des digues que l'autre aurait construites. Louis XIV trouva dans la cassette de son petit-fils les projets que méditait ce jeune prince, et d'une main chagrine il les livra aux
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flammes. Mais la vérité ne se consume pas ainsi. 11 en subsistait d'autres monumens. L'ame du dauphin se perpétua par le souvenir de ses nobles pensées. Ce fut un ruisseau qui, sortant d'une source haute et pure , a porté aux générations suivantes la tradition d'utiles réformes, et a fait germer les premières semences d'un esprit public. J'essaierai de tracer avec exactitude les accidens de son cours, et de dire par quelles routes cachées ou découvertes , par quels travaux heureux ou sinistres, il traversa deux règnes, et tomba sans se perdre dans le gouffre de la révolution. Plus d'une fois, en décrivant ce trajet de l'opinion publique, j'aurai à observer que la cause populaire a compté l'élite de ses guides et de ses protecteurs parmi des hommes que leur naissance invitait à l'opprimer. Moins j'ai ménagé lesprétentions contraires à la dignité humaine, plus je dois d'éloges à une générosité qui honore le caractère national. Dans un temps où notre sol ne portait que des nobles et des serfs , le sang des preux a fait battre quelques cœurs amis de la liberté , et des âmes véritablement privilégiées ont senti qu'on pouvait illustrer la France sans avilir des Français. Peut-être même la tyrannie n'a-t-elle pas eu de serviteurs plus décriés que des parvenus d'une obscure origine , et l'oppression a-t-elle paru moins odieuse dans les mains du duc d'Épernon et du cardinal
de Richelieu que dans celles d'un Le Dain, d'un
La Baluë ou d'un Poyet.
Au dix-septième siècle, l'essaim des génies sans aïeux ne cultiva pas seul le champ des lettres. Fénélon, La Rochefoucault, le cardinal de Retz , Sain t-Évrem ont , Sénecé , La Fare, et mesdames de La Fayette et de Sévigné , payèrent aux muses les contributions de la noblesse. Si nous passons à l'ordre politique, nous rencontrons aussi de consolantes exceptions jusqu'au sein de cette cour où, depuis cinquante ans, on réputait ennemi tout ce qui ne rampait pas , et brouillon tout ce qui affectait quelque indépendance dans les moindres détails de la vie. De grands seigneurs en qui la fidélité n'était pas de l'aveuglement, et l'amour du fief n'éteignait pas l'amour de la patrie, furent seuls les confidens du. duc de Bourgogne, et les fondateurs d'une école dont la doctrine et les fortunes diverses nous occuperont dans la suite. Ne leur reprochons pas d'avoir gardé pendant la vie du roi un silence imposé par la terreur. Racine et Vauban s'étaient compromis par de stériles imprudences ; car le pouvoir absolu ne porte en lui-même aucun moyen de s'amender. L'usage de l'arbitraire augmente sans relâche le besoin de l'arbitraire, et le jugement du prince qui vieillit dans ces habitudes se fausse de plus en plus par la haine de la vérité et par l'endurcissement de
l'orgueil. Ne vit-on pas Louis XIV, lorsqu'il fit partir son petit-fils pour l'Espagne, lui recommander, par un mémoire particulier, d'y rétablir le gouvernement austère et les étiquettes gothiques de Charles-Quint; et il donnait ce conseil si violent à un adolescent timide et borné , que luimême n'osait envoyer au trône que chargé d'une pharmacie de contre-poisons! Trois faits authentiques prouvent d'ailleurs que ce vieux monarque arriva au bord de sa tombe, bercé par les mêmes chimères et sourd aux cris du malheur. Il consacrait encore de fortes sommes à l'agrandissement de l'inutile Marly ; il préparait un concile national pour faire proscrire une partie de son clergé par l'autre ; il fomentait une invasion en Angleterre par des manœuvres dont le résultat probable devait replonger le royaume dans l'abîme d'où un miracle l'avait tiré. On ne saurait douter que la continuation de ce règne incorrigible n'eût été aussi périlleuse pour la monarchie que la crise où se trouva la France avec un régent suspect, un roi de cinq ans et une dette de quatre milliards.
Le lecteur a suivi le gouvernement de Louis XIV dans ses principales phases, depuis le traité de Munster jusqu'à la paix d'Utrecht , depuis le procès de Fouquet jusqu'à l'exaltation des bâtards. Je n'ai pu lui en tracer que l'esquisse, parce qu'un travail plus complet eût dépassé les proportions
de cet ouvrage, et qu'il est d'ailleurs d'importans détails sur lesquels les développemens historiques me reporteront nécessairement dans la suite. Mais comment ce monument si vanté, ce phare montré à l'Europe pour être le guide des rois , n'a-t-il survécu à son auteur que soixante-quatorze ans ? J'ai étudié dans ce colosse les causes de sa fragilité, et j'en ai indiqué les parties incohérentes et contradictoires , les supports sans base ou sans à-pîomb, les germes de destruction d'un effet prochain ou d'une action lente, les ressorts neufs par leur création, et déjà vieux par leurs abus. J'ai fait voir combien on s'était confié pour l'avenir à des moyens de déception , essentiellement éphémères, et comment à une jeunesse éblouie par la gloire avait succédé une vieillesse déplorable , cherchant le repos dans un étourdissement volontaire. J'ai rendu hommage avec la même sincérité aux branches saines et vigoureuses, la discipline de l'armée , la dignité de l'ordre public , la vigilance du pouvoir, la création du premier système administratif, l'habitude de l'obéissance fortement enracinée dans les âmes. Cependant il n'a pas fallu un siècle pour rompre cette machine mal pondérée, où, à travers des rouages inutiles et des appareils trompeurs, l'autorité, sans contre-poids, se perdait par ses excès. Des moyens disparates n'avaient d'accord que pour ce but périlleux. De prétendus
sages, dont les cours abondent, épuisaient les chicanes de l'école à cimenter la servitude , et leur fausse habileté semait des révolutions , en croyant forger des fers; race égoïste qui d'un pouvoir plus grand se promet de plus grands abus, et pense ne risquer que le roi. Ce sont eux qui mirent la royauté sur un roc isolé , sans prévoir que la disette pourrait un jour la forcer d'en descendre , et que tout se dissoudrait lorsque , par une inconcevable bizarrerie, on trouverait en France le despotisme partout, et le despote nulle part. En vain l'expérience déployait sous leurs yeux la plus flagrante leçon. Elisabeth, héritière de la tyrannie de son père et de sa sœur, avait, comme Louis XIV, tressé de fer et de gloire les chaînes de l'Angleterre. Mais cette reine , qui fut aussi l'idole des politiques , quel héritage a-t-elle transmis à ses deux successeurs ? On le sait ; l'avilissement du premier, et l'échafaud du second. Louis XIV , qui plus d'une fois consulta les astrologues , ne se douta pas qu'il lui eût été si facile de lire l'avenir dans quelques pages de l'histoire. Loin de moi la pensée d'affaiblir l'illustration de ce règne, que les Français ont surnommé un siècle , sans que l'Europe osât les démentir. Nous l'avons payée assez cher pour ne vouloir pas la céder. Aussi ce n'est point la grandeur, c'est la solidité que je me suis proposé de juger dans cet
essai. Louis XIV m'a toujours apparu comme la figure dominante de cette vaste scène. Si le titre de majesté n'eût pas encore appartenu aux têtes couronnées , c'est pour la sienne que le respect des hommes l'aurait inventé. Je me persuade que l'exagération d'où sortirent ses égaremens fut la faute d'une nature trop élevée , et d'une pureté d'intentions , qui honorerait un rang vulgaire. L'esprit du temps, la nécessité des circonstances et les traditions de ses conseils , eurent bien leur part dans ses erreurs; et si je ne l'ai point assez dit , il faut s'en prendre à la concision dont le genre de cet écrit m'impose la loi. Mais il est des faveurs que le temps réserve aux carrières glorieuses. Utiles ou fastueux, leurs monumens restent debout, tandis que les gémissemens des générations qu'on y sacrifia viennent bientôt se taire dans la tombe. La mémoire de Louis XIV enferme de ces masses imposantes qui effacent bien des deuils. Les Français , prompts à oublier les maux qu'ils ne sentent plus , relevèrent après quelques années la gloire d'un prince qu'ils n'avaient pas regretté (i). Mais l'admiration recom-
(i) Voltaire a le plus contribué à faire reverdir le laurier de Louis XIV. L'exposé qu'il a fait du règne de ce monarque est un chef-d'œuvre de grâce et de raison , rendu populaire par un talent inimitable. Il serait parfait, s'il était complet. L'auteur y loue beaucoup, et toujours avec sens et mesure^
mença quand la crainte n'était plus, de même qu'au déclin de ce monarque la crainte redoubla quand l'admiration eut cessé; singulier partage qui , depuis 1 680 , isola et fit chanceler ces deux colonnes qu'il avait accouplées pour le soutien de la monarchie. Mais quel qu'ait été l'événement, sa renommée fuit désormais dans un orbite où n'atteint plus la main des hommes. La révolution d'éclat et de revers que, depuis Charles-Quint jusqu'à Philippe IV, la maison d'Autriche avait mis quatre de ses générations à parcourir, Louis XIV l'accomplit dans une seule vie. Cette période unique a l'avantage de présenter quelque chose d'instructif et d'achevé. La postérité s'arrêtera involontairement devant ce grand règne, placé sur les routes de l'histoire comme un Hermès à deux
mais on aperçoit bien, dans ce tableau, que des parties sont dissimulées, et que d'autres ne sont pas approfondies. Voltaire se laissait trop éblouir par l'éclat littéraire, pour être parfaitement juste. Il a traité un roi qui avait fondé des académies, comme les moines traitaient jadis les princes qui dotaient des églises. En passant de la main des cénobites dans celle des académiciens, le burin de l'histoire a seulement changé de préventions. Cette partialité , ou , si l'on veut , cette reconnaissance des gens de lettres, est encore plus remarquable dans le jugement qu'ils ont porté sur François Ier, dont le règne plein de violences, de corruptions et de désastres mérités, fut un peu moins odieux, mais beaucoup plus funeste que la tyrannie de Louis XI.
faces, dont l'une offre toutes les séductions, et l'autre tous les dégoûts du pouvoir absolu.
Nous allons quitter le champ des idées spéculatives , et nous transporter au moment où , par la mort de Louis XIV, ses institutions furent abandonnées à leur propre valeur. L'épreuve des faits pourra confirmer ou détruire , sans nous offenser, le jugement que nous en avons porté, non pour accroître ou diminuer le mérite de leur auteur, ma'is pour estimer ce qu'elles ont fourni de secours et d'obstacles aux hommes qui vont occuper le théâtre du dix-huitième siècle. Nul esprit de système ne présidera à l'ordonnance de nos récits , et notre critique aura plus pour objet leur exactitude que leurs conséquences. Soit désir d'émotions, soit paresse de jugement, on demande à l'écrivain des contrastes et des résultats , et l'impatience du lecteur devient souvent complice des mensonges de l'histoire. Nous tâcherons d'éviter ce piège , et de traduire la vérité plutôt comme elle arrive dans le monde avec tous ses caprices que comme elle s'ajuste dans les livres avec ses beautés de convention ; car la fortune n'est point chose classique; elle dispose ses drames sans consulter les règles d'Aristote. Ainsi , au milieu des accidens et des anomalies de l'époque que nous nous proposons de décrire, nous ne chercherons point des origines systématiques et des causes
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imaginaires à la dissolution qui en fut le terme. Le hasard , associé toujours désavoué et toujours puissant dans les affaires humaines, y réclamera ses droits ; la politique étrangère , avec ses rapports nouveaux entre les cabinets, avec son cortège ancien de fraudes et de passions, y tiendra aussi sa place ; l'autorité du passé et les charges du règne précédent auront leur portion d'influence, tantôt fortifiante et convenable , tantôt importune et abusive ; la France du dix-huitième siècle comparaîtra dans ses véritables couleurs, entourée des défauts, des lumières, des vertus et des caractères qui lui appartiennent en propre; enfin au-dessus de ces mobiles secondaires , la marche de l'esprit humain poursuivra son éternel progrès. Les uns la nomment perfection, et les autres corruption ; mais sous l'un ou sous l'autre titre , son mouvement aussi indomptable que les révolutions célestes pousse sans relâche le profane et le sacré, les langues et les mœurs, les arts et les opinions. Quand, au lieu de couler lentement sur la pente imperceptible que la nature et le temps impriment à leurs ouvrages, il s'avancera sur la monarchie qu'un roi dominateur a taillée à pic, les hommes et les choses seront précipités dans l'abîme.