MEMOIRES DU COMTE JEAN DE COLIGNY
Écrits par lui-même sur les marges d'un missel.
Comme ainsi soit qu'un gros livre , comme celui-ci, soit moins sujet à se perdre qu'un papier volant, ou quelque autre petit livre rempli peut-être d'autres affaires , j'ai résolu , me voyant en ce lieu de la Motte- Saint- Jean avec assez de loisir, et attaqué de la goutte qui a commencé à me persécuter à l'âge de trente ans, et m'a tenu bonne compagnie jusqu'à ma cin-
quante-sixième année que nous comptons le 2 y janvier 1673, j'ai résolu, pour mon particulier divertissement , ou pour celui de tel qui , le trouvant un jour, y prendra peut-être quelque plaisir, de considérer les diverses fortunes qui sont arrivées à moi Jean de Coligny , qui naquis à Saligny le dix-septième jour de décembre 1 6 1 7 . Voici mon portrait en peu de mots : Je suis d'une taille fort droite, fort aisée, fort grande et très-belle; je suis gaucher au dernier point, sans qu'on m'en ait jamais pu châtier; j'ai la main extraordinairement petite pour un grand homme, et les bras un peu trop longs , mais cela ne paraît qu'à moi; la jambe fort bien faite , mais le visage fort irrégulier ; le nez gros et mal fait ; la bouche grande ; les yeux beaux et exceîlens; le teint assez beau dans la jeunesse ; le poil châtain. Je suis devenu chauve de fort bonne heure ; j'ai été fort adroit à de certains exercices, et fort maladroit dans d'autres. J'ai parfaitement bien dansé, quoique je n'aie jamais aimé la danse. J'ai été fort adroit à faire des armes; et il y a paru, car j'ai tué ou battu tous ceux qui ont eu affaire à moi. J'ai suivi toute ma vie, tant que la goutte me l'a permis , la profession des armes , comme je dirai ci-après, mais pour commencer par les choses particulières qui nous touchent de près , et qui sont aussi une pierre de touche pour juger du courage d'un homme, je dirai donc que, sans faire le fanfaron , je me suis battu cinq fois : la première, étant soldat aux
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gardes, contre un autre soldat de la compagnie de Flavignac-la-Carue , lequel je tuai sur la place ; la seconde, contre un officier de dragons du régiment de la Luzerne : nous nous battîmes à cheval , et fûmes séparés ; son cheval était blessé quand on nous sépara, et il y avait apparence que j'eusse été le maître. La troisième fois , je me battis contre le marquis d'Equo. Nous étions tous deux capitaines de cavalerie au régiment d'Hareourt. Je le portai par terre, et par courtoisie je le laissai relever, dont je faillis être tué; car il me décousit l'estomac d'un coup d'épée, et, sans mon adresse et agilité du corps 5 il me perçait d'outre en outre; mais il confessa qu'il n'avait tenu qu'à moi de lui ôler la vie ou l'épée : depuis nous avons toujours été amis. Il était fort brave et fort fou.
La quatrième fois, je me battis contre M. de Lessac pour madame la P***(i), dans le jardin d'un couvent qui est au faubourg des Chartreux. Nous nous battîmes avec de petits couteaux, comme j'ai toujours fait dans tous mes combats ; ayant les reins fort faibles , je ne voulais pas en venir aux prises. Je lui donnai deux coups d'épée, l'un au bras, l'autre au travers du corps dont il mourut trois jours après.
(i) Il est vraisemblable, que cette lettre initiale désigne madame la princesse ( Claire-Clémence de Maillé, mariée au prince de Condé, en iô/fi ), qui , dans son temps , a été l'objet de plusieurs aventures galantes. ( Note du premier Iranscripteur des Mémoires.)
La cinquième fois, je me battis contre un gendarme du roi , nommé Martillière , qui vit encore. Ce fut pour mon père , qui l'avait fait casser. Il s'en prit à moi après la mort de mon dit père. Nous nousNbattîmes au bois de Boulogne, Je pris pour mon second mon éeuyer nommé La Brosse ; il prit le baron de Poncenet, qui vit encore. Ledit Poncenet fut désarmé par mon éeuyer, et j'avais mis mon homme en mauvais état , qui gagnait la coulisse, et ne tenait pas pied devant moi. En ce temps-là , M. le Prince, à qui j'étais attaché, était fort mal avec la cour, et moi aussi par conséquent. Le cardinal Mazarin , qui en ce temps-là gouvernait l'Etat, ne laissa pas de dire qu'il n'était pas juste qu'un homme de ma qualité s'exposât contre des gens de cette étoffe , et qu'il fallait faire le procès au gendarme. Mais en ce temps-là, il avait bien autre chose à songer qu'à faire observer les édits du roi. Ils en étaient , lui et M. le Prince, à qui se perdrait l'un l'autre, et M. le Prince se retira peu après en Guienne , et de Guienne dans les Pays-Bas, parmi les Espagnols, ou nous avons demeuré jusqu'en janvier ] 660 que la paix se fit.
Voici pour la guerre. J'ai été soldat aux gardes , mousquetaire, capitaine d'infanterie, capitaine de dragons, capitaine de chevau-légers, major mestrede-camp de cavalerie, maréchal de bataille , maréchal de camp , lieutenant-général, et puis général d'armée. J'ai toujours servi avec assiduité , honneur et succès.
J'ai eu, en diverses occasions, quatre grandes blessures, savoir : à Lérida , la cuisse percée d'un coup de mousquet, et le ventre percé d'un coup de pistolet; à la bataille de Lens, en Artois, j'ai eu le bras gauche cassé d'un coup de pistolet, me battant en duel à la tête des deux armées avec un colonel des ennemis que je tuai sur la place. J'ai eu de plus un coup de mousqueton dans le coté droit , dont la blessure m'a duré trois ans et dont j'ai eu grand' peine à guérir, ayant porté tout ce temps la balle dans l'os qu'on appelle ilium. A la fin, au bout de trois ans, elle sortit par l^noyen d'une pierre de cautère qu'on y appliqua.
J'ai eu dans le cours de ma vie des aventures bien diverses ; plus de mauvaises que de bonnes.
J'ai été d'une humeur assez hautaine, et difficile contre les plus grands et fort affable aux plus petits. Je ne me suis jamais pu abaisser à courtiser bassement les ministres pour faire ma fortune. Je n'ai jamais voulu faire ma cour qu'à mes maîtres. Je n'en ai jamais eu que deux : M. le Prince et le roi ; encore n'ai-je jamais regardé le premier comme mon maître : mais m'y étant attaché dans sa fortune , j'ai cru que l'honneur et la générosité m'obligeaient à ne le point quitter lans son adversité. 11 m'a toujours estimé, mais il ne m'a jamais aimé; et pourtant, quand je l'ai quitté pour m'attacher au roi , il a jeté feu et flammes contre moi ; il a fait jouer tant de machines qu'à la fin il m'a ruiné dans l'esprit du roi , ayant été fort bien assisté
par les ministres qui ont craint que je ne me misse trop bien clans l'esprit du roi. Il serait trop long de se mettre à raconter toutes les intrigues et tous les ressorts qu'on a fait jouer pour me mettre mal dans l'esprit du roi ; mais ils ont pris un prétexte qui vraisemblablement ne devait pas réussir. La bonne foi que j'ai employée, et la générosité dont j'ai usé en m'attachant au roi, méritaient un meilleur traitement que celui que j'ai reçu du roi. Il est vrai que je ne suis pas venu jusqu'ici sans avoir eu des bienfaits du roi ; il m'en a fait ^ur 80,000 écus; mais il me les a fait quand je ne les méritais pas, et ne m'en a pas faits quand je les ai mérités. Ce voyage de Hongrie, où j'ai fait triompher ses armes si glorieusement, m'a été tout-à-fait infructueux; au contraire, il m'a nui au lieu de me servir, par la malice de mes ennemis , de M. le Prince et des ministres : tout cela s'est joint ensemble, de sorte qu'après trente-sept ans de service , me voilà , quant à la fortune, au même état que j'étais quand je suis sorti du collège, et excepté que je suis vieux, que je suis goutteux, et que je ne suis plus propre à rien qu'à songer à la mort.
J'ai, parmi tous mes malheurs, de grandes obliga^ tions à Dieu : premièrement, de la constance qu'il me donne ; car mes disgrâces ne me touchent presque point; secondement , de m'avoir donné une fort honnête et vertueuse femme, et fort bonne ménagère; troisièmement, des cnfans raisonnablement bien faits;
et en quatrième lieu, encore des amis qui ont tenu bon dans mes disgrâces ; et finalement , assez de bien pour pouvoir subsister sans être à charge à personne, et pour aider un jour mes enfans à se rendre honnêtes gens, et à voir si la fortune leur sera plus favorable qu'à moi; et si mes jours, par la grâce de Dieu, ont encore quelque durée, je laisserai ma famille en assez bon état, ou au moins fort nette dans ses affaires. Cela ne sera pas fait sans de grands soins et peines, tant de la part de ma femme que de moi, mais enfin j'espère que nos travaux ne seront pas inutiles. Mais si, dès mon retour des Pays-Bas, je me fusse tout doucement retiré de la cour, j'aurais mis mes affaires en bien meilleur état qu'elles ne seront jamais. Je me suis pourtant avisé, quoiqu'un peu tard, qu'il ne faisait pas bon à la cour; et ceux qui voudront s'opiniâtrer verront bien pis. En voilà assez pour aujourd'hui, à une autre fois le reste (1).
Je ne reprends jamais la plume que ma première pensée ne soit de dire pis que pendre de M. le prince
(1) Le morceau suivant, qui commence par je ne reprends jamais la plume , et finit par que je voudrais oublier, bien loin de les écrire , est celui qui a été imprimé en entier dans le cahier du Mercure de France, désigné par ma Note prélimiuaire.
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de Condé, duquel , à la vérité, je n'en saurais jamais assez dire. Je l'ai observé soigneusement durant treize ans que j'ai été attaché à lui ; mais je dis devant Dieu , en la présence duquel j'écris, et dans un livre fait pour l'honorer, et où je ne voudrais pas y avoir mêlé, avec l'évangile qui y est contenu, une menterie; je proteste donc devant Dieu que je n'ai jamais connu une ame si terrestre , si vicieuse , ni un cœur si ingrat que celui de M. le Prince, ni si traître , ni si malin ; car dès qu'il a obligation à un homme , la première chose qu'il fait est de chercher en lui quelque reproche par lequel il puisse en quelque façon se sauver de la reconnaissance à laquelle il est obligé, qui est une chose diabolique , et qu'il n'y a peut-être jamais eu que M. le Prince qui ait été capable de la penser, et, qui plus est , de la mettre en pratique. 11 ne cherche de plus qu'à diviser ceux qui sont près de lui, et me disait à Bruxelles : « Coligny, quand je serai arrivé à « Paris, il y aura bien des gens qui auront de grandes « prétentions de récompenses , mais il n'y en a pas un « à qui je n'aie à répondre, et à lui faire quelques re- « proches qui égalent les obligations qu'on croit que je « leur puis avoir. » C'est-à-dire, en bon français, que devant de partir de Bruxelles, il était déjà résolu de ne faire justice à personne; et avant que les obligations qu'il avait aux gens eussent cessé , il commençait déjà à mitonner son ingratitude, et à se préparer à ne reconnaître personne. Je voudrais bien savoir si le diable
le plus exécrable d'enfer a eu de telles pensées ; mais il n'en'eut et n'en aura jamais d'autres; il en est incapable. M. de La Rochefoucauld m'a dit cent fois qu'il n'avait jamais vu homme qui eût plus d'aversion à faire plaisir que M. le Prince, et que les choses mêmes qui ne lui coûtaient rien, il enrageait de les donner, vu qu'en les donnant il aurait fait plaisir. Le
b qu'il est, et je Je maintiens b sur les saints
évangiles que je tiens en main; le b donc avéré ,
fieffé , n'a que deux bonnes qualités , à savoir : de l'esprit et du cœur : de l'un , il s'en sert mal ; de l'autre , il s'en est voulu servir pour 6 ter la couronne de dessus la tête du roi. Je sais ce qu'il m'en a dit plusieurs fois , et sur quoi il fondait ses pernicieux desseins ; mais ce sont des choses que je voudrais oublier, bien loin de les écrire.
Il faut encore dire un mot , quand ce ne serait que pour remercier Dieu de m'avoir laissé au monde jusqu'à présent que nous comptons le 18 mars 1682 ; et ceci a été commencé le 27 janvier 1673.
Je dis donc qu'ayant relu ce qui était écrit et commencé en l'an 1673, il m'a semblé que ceux de ma famille qui pourraient y jeter les yeux par hasard, pourraient croire et juger par le mot de digraces que j'aurais été effectivement disgracié; mais ce n'est pas comme cela que je l'entends; car je n'ai jamais été
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disgracié de la cour; tout au contraire, car le roi m'a toujours fait fort bon visage, et, dans les voyages de guerre , m'a fait quelquefois l'honneur de me faire manger avec lui. Mais j'ai voulu dire que le roi n'ayant rien fait pour ma fortune, ni pour mon avancement , il faut de nécessité qu'on m'ait rendu de mauvais offices auprès de lui; car assurément il avait de l'inclination pour moi, et m'en a même donné de bons témoignages, car il m'a donné, depuis l'an 1673 que j'ai commencé à écrire ceci , deux abbayes très-considérables : l'une de 1 5, 000 livres de rentes , nommée l'abbaye de Saint- Denis -de- Pteims; et l'autre, de 8,000 liv. de rentes, qui est l'abbaye de llsle-Chauvet, en Poitou, sans compter des arrêts favorables dont j'ai tiré plus de 90,000 livres , dont je n'aurais jamais tiré un sol sans la faveur de sa majesté. Je n'ai donc pas tant sujet de me plaindre qu'on pourrait bien croire , et si le roi ne m'avait pas honoré de sa bienveillance, il n'aurait pas donné à un garçon de treize à quatorze ans 2 3,ooo liv. de rentes en bénéfices. Mais c'est qu'à ces bienfaits-là les ministres n'y ont pas tant de part qu'aux bienfaits de la fortune et de l'avancement des gens à la cour, où ils ne veulent point souffrir de gens qui ne soient leurs esclaves , ou du moins leurs créatures ; et que je n'ai jamais été d'humeur à être esclave ou créature de personne que du roi mon maître , à qui je me suis toujours adressé pour toutes les affaires que j'ai eues , et je n'ai jamais trouvé la
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source de ses boules tarie pour moi ; et le roi est assurément un des plus fermes et des plus constans hommes du monde , et qui n'oublie jamais ceux à qui il a une fois voulu du bien.
Voilà ce que j'ai cru devoir ajouter à ce que j'avais écrit , afin que ceux qui viendraient après moi sachent que je ne me suis pas retiré dans ma maison, et n'ai pas quitté la cour par aucune disgrâce , mais seulement à cause du mauvais état de ma santé et de la goutte qui m'a enfin réduit, depuis près de trois ans, à ne point marcher du tout. Il est vrai que j'ai bien connu que n'étant point valet de MM. les ministres, il n'y avait rien à faire pour moi à la cour, et aussi à omise de M. le Prince ; car encore que le b n'ait aucun crédit pour faire le bien , il ne laisse pas d'être comme le diable, qui, ne pouvant jamais faire du bien, ne laisse pas de pouvoir faire beaucoup de mal. Quant au reste, je crois qu'il n'est pas mieux dans l'esprit du roi qu'un autre , et qu'il a plus besoin de se conduire sagement que personne qui soit à la cour; car il a à faire à un homme qui ne lui en laisserait pas passer, et qui sait de quel bois il s'est chauffé , et qu'il n'a pas tenu à lui qu'il nait ôté au roi la couronne de sur la tête pour la mettre sur la sienne. Mais Dieu aime trop la France pour lui avoir donné un tel maître. Ce serait bien alors qu'on aurait été misérable et dans le dernier désespoir; car outre qu'il est extrêmement soupçonneux et méchant, c'est qu'il n'y a v. i3
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pas au monde une ame si avare que celle de ce b -là.
Mars 1684.
Me voilà parvenu dans un âge bien plus avancé que je n'avais lieu de l'espérer, puisque je suis en l'année 1684, et par conséquent dans la fin de la soixante-septième année de ma vie, et cependant je n'en suis pas plus sage, plus réformé, ni plus dévot; mais ce sont des grâces qui ne viennent que de Dieu-, et que je lui demande de tout mon cœur.
Au commencement de cette présente année, j'ai eu plus de peines que je n'en avais eu en toute ma vie par les persécutions que Bercy , maître des requêtes , m'a faites sur le sujet de ma rente de la maison-deville , de 6,000 livres do rente par an , dont il demandait une infinité d'années de restitution d'arrérages; mais m'étant adressé de nouveau au roi, il m'a donné un arrêt tel que j'ai pu le désirer pour arrêter les persécutions dudit Bercy, qui est un maître fou, en fort petite estime dans le monde, mais fort riche, fort apparenté dans la robe et dans l'épée même, et dont la petite-nièce est femme de M. de Seignelay, qui m'a pourtant favorisé au préjudice dudit faquin de Bercy. Il peut avoir aussitôt suivi les inclinations du roi que les siennes; mais quoi qu'il en soit , je lui suis obligé ; et il est à croire aussi d'autre
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part qu'il a eu égard aux bontés que M. Colbert son père avait pour moi,' et aux protections qu'il m'avait données dans la même affaire dont il a été chargé par le roi depuis la mort dé son père. Je n'ai pourtant pas été sans inquiétude cet hiver dernier, de voir que la plus grande affaire , la plus considérable , et la seule que j'aie, et même la plus dangereuse, fût tombée entre les mains d'un homme qui a épousé une nièce à la mode de Bretagne, du plus grand ennemi que j'aie au monde , ma partie , ledit Bercy. Mais l'assistance de Dieu et la faveur du roi m'ont sorti avantageusement de tous mes embarras, au moins pour trois ans, à compter depuis le i[\ mars 1684. Ce terme achevé, moi, ou ceux qui viendront après moi, s'en tireront le mieux qu'ils pourront; au pis aller, quand je serai mort, fera les vignes qui pourra ; chacun a ses peines. Si en cela j'en laisse quelqu'une à ma succession, je leur laisserai d'autre part de quoi faire prier Dieu pour moi , si le cœur leur en dit; mais il ne faut guère se fier aux enfans , car le siècle n'en produit guère de reconnaissans. Ils jouissent commodément des travaux de leurs pères , sans se mettre guère en peine si leurs âmes sont en repos ou non; c'est donc à nous de songer, tandis que nous vivons , à nos affaires du coté du ciel ; mais hélas ! le temps coule , et nous courons à la mort sans faire les réflexions en tel cas requises.
Fait , ce 8 octobre 1684 , à la Motte-Saint-Jean.
Peut-être voici la dernière fois que j'écrirai dans ce livre-ci ; car me voyant sur le point de partir pour aller voir mes enfans à Paris , après avoir essuyé trois mois de goutte fort rigoureuse, et qui a achevé de me mettre à bas , et m'a fort affaibli , il n'y a pas d'apparence que je puisse revenir ici; joint que quand je le voudrais, je ne le pourrais, parce que je ne puis plus trouver de foin à acheter pour mes chevaux , et que de plus, ayant séjourné ici plus de six mois, j'ai si fort fatigué mes courvoyables a me charrier mon bois, mes vins, mes blés, amener les fournées , qu'ils ne peuvent plus y fournir. Il faut les laisser reposer ; car, en ce pays de montagnes, ou la maison est située, les charrois sont bien plus pénibles aux bœufs qu'ils ne le seraient ailleurs ; joint que les rivières , qui ont été grandes toute l'année , m'ont empêché de tirer du service de mes sujets qui sont en grand nombre de l'autre côté de la rivière de Loire. Quoi qu'il en soit, je n'attends qu'un peu de temps plus doux, un peu plus de beaux chemins , et un peu de santé pour m'en aller d'ici, mais ce sont trois choses bien difficilesà rassembler dans une saison comme celle-ci que nous comptons le 8 janvier i685.
Encore faut-il que je dise trois grands malheurs qui me sont arrivés , dont je n'ai point parlé.
Le premier fut la mort malheureuse du pauvre messire Henri de Maupas-du-Tour, évêque d'Évreux , oncle de ma femme , qui se tua le jour de Saint-Laurent 1680, en revenant de dire la messe à Saint- Laurent , paroisse près d'Evreux. Ses chevaux , qui étaient jeunes, s'emportèrent, et mirent son carrosse en pièces, qui, en se versant et brisant, le jeta dehors aussi tout brisé , dont il mourut deux jours après , sans avoir parlé , ni connu personne que moi , qui arrivai le même jour de ce malheur à Evreux pour être témoin d'une si malheureuse mort.
Le second malheur qui m'est arrivé, ce fut la mort de mon jeune fils, garçon de grande espérance, qui mourut à Paris, la nuit du 29 au 3o juillet 1682, à l'âge de quinze ans, sur lequel je fondais le relèvement de ma maison ; car l'aîné a pris la profession ecclésiastique, et paraît vouloir y persister; et moi je le laisse en liberté de faire ce qu'il voudra, car c'est son affaire plus que la mienne.
Le troisième et le plus grand de tous mes malheurs, c'est la perte que j'ai faite d'Anne de Maupas-du- Tour, ma femme , qui mourut à la Motte-Saint-Jean d'une longue maladie, le 16 mai i683. C'est une si grande perte pour moi et pour ma famille que nous la devrons pleurer, tant que nous vivrons , avec des larmes de sang. Je ne suis pas assez habile pour faire son panégyrique, c'est pourquoi je n'en dirai que trois mots. Elle était prudente, habile et vertueuse,
bonne ménagère : elle n'a jamais su ce que c'était de colère , de vengeance, ni de parler mal de qui que ce soit au monde. Ma consolation est que je la reverrai bientôt en paradis , s'il plaît à Dieu.
Fait ce même jour, 8 janvier i685.
Adieu, paniers, vendanges sont faites.