Oeuvres de P. e. Lemontey
Je m'occupe depuis bien des années de la recherche de documens originaux, sur lesquels on puisse écrire une histoire vraie et impartiale des derniers règnes de notre monarchie. Quelques personnes, informées de ce travail , ont désiré connaître mon opinion sur X Abrégé des Mémoires de Dangeau, publié, l'année dernière, par madame la comtesse de Genlis. Je mettais moi-même un grand prix à ce que désormais les écrivains qui voudraient faire cesser le besoin où nous sommes encore d'une Histoire de Louis XIV, fussent dispensés de fouiller dans l'énorme compilation des manuscrits de ce courtisan. Mais la comparaison des originaux et de l'édition m'a bientôt convaincu que cet objet n'était pas rempli.
Ce n'est point un reproche que j'entende faire à l'éditeur. Personne de raisonnable ne s'avisera de demander qu'on imprime toutes les choses triviales ou inutiles qui abondent dans le Journal du
marquis de Dangeau , et madame de Genlis n'avait elle-même promis qu'un abrégé. Son choix a été dirigé par ce goût qui la porte sans cesse à mêler la morale et l'agrément, et qui l'a si bien servie dans une foule d'ouvrages d'imagination. Mais l'histoire est une muse libre et hardie qui doit quelquefois effaroucher une dame, et je n'ai point été surpris de ne pas trouver dans la galerie de celle-ci un grand nombre de traits qui concernent la politique du temps, les opinions dominantes, le fond des mœurs, la biographie de personnages célèbres , et la fidélité de nos annales. Ce supplément contient environ mille articles inédits, dont je n'ai pas pensé qu'un seul dût être dédaigné. Le lecteur, sous les yeux de qui ils vont passer, pourra facilement en juger.
Qu'on ne s'y trompe pas, la lecture de Dangeau exige beaucoup de réflexion , parce que la bassesse des détails et la platitude du style y cachent continuellement des faits curieux et importans, qu'on chercherait vainement ailleurs. Le caractère de l'homme et la manière de l'écrivain font aussi partie de l'information; et ce singulier Suétone du dix-septième siècle est un témoin d'autant plus précieux, qu'il ne croit pas rendre témoignage. Prenons quelques exemples au hasard. Savaiton que les mousquetaires fussent une espèce d'hommes si débile, qu'il avait fallu leur donner
un valet pour porter leur cuirasse? (14 avril 1706.) Au lieu de transformer ses gardes-du-corps en officiers de l'armée, Louis XIV tirait de l'armée des cavaliers pour en faire ses gardes-du-corps. ( 7 novembre 17 12.) On admire en souriant l'héroïsme de ces Suisses qui, ayant à disposer de la principauté de Neuchâtel , font le serment de n'aller dîner avant l'élection chez aucun des prétendans à la couronne. (8 juillet 1707.) Un article nous apprend que, sous le règne de Louis XIV, les forçats entrés aux galères n'en sortaient de leur vie, soit que leur condamnation fut à terme ou à perpétuité. ( s5 novembre 1697.) Ce seul fait me révèle à l'instant la nature d'un gouvernement dont l'arbitraire s'exerçait sur la chose qui en paraît le moins susceptible, l'exécution des arrêts. Je vois dans un autre article que Gavoye, se trouvant gêné dans son jardin de Lucienne par des voisins qui refusent de lui vendre leurs terres, le roi les achète d'autorité, et lui en fait présent. (24 janvier 1700.) Ce mot suffit pour me donner la mesure du droit de propriété à cette époque, et m'expliquer l'attachement des favoris au pouvoir absolu. Pour qui sait le lire, Dangeau est rempli de ces traits féconds en résultats.
Je dois rendre hommage à la fidélité de madame de Genlis dans l'Abrégé qu'elle a publié. J'ai seulement remarqué dans un petit nombre
d'articles de légères lacunes que rend bien excusables une compilation si vaste et si fastidieuse. Quelquefois aussi la délicatesse de l'éditeur lui a prescrit certaines corrections. Dans ces deux cas, qui sont au reste fort rares, j'ai réparé les omissions; et, quand la chose en a valu la peine, j'ai rétabli le texte. Je sens assez le ridicule de cette exactitude pédantesque ; mais comme mon but , en mettant au jour ce supplément, a été de donner à l'édition de Dangeau l'autorité historique du manuscrit, j'ai dû sacrifier ce qui était mieux à ce qui était vrai. J'ai lieu de croire que ce concours augmentera Futilité du travail auquel la plume élégante de madame de Genlis avait eu le courage de se condamner.
Jamais compilateur d'anecdotes n'a été plus susceptible d'annotations que Dangeau. Je m'en suis néanmoins abstenu, parce que cette tâche bien remplie m'aurait conduit trop loin. Mais le hasard m'a permis d'en dédommager le lecteur. Lorsque je compulsai la première fois les divers manuscrits de Dangeau, j'y remarquai plusieurs notes assez piquantes pour entrer dans le recueil de mes matériaux historiques. J'ignorai le nom de l'auteur, ou des auteurs de ces additions, car rien ne prouve qu'elles aient une même origine ; et je n'ai d'ailleurs reconnu dans le caractère de l'écriture la main d'aucun des personnages à qui nous
devons des mémoires. Il paraîtra seulement certain que l'Anonyme a été contemporain de Dangeau, qu'il lui a survécu quelques années, et qu'il est bien instruit de l'intérieur des grandes familles, et des événemens les plus secrets de la cour. Il était naturel de restituer à Dangeau imprimé le commentaire de Dangeau manuscrit, et j'ai en conséquence laissé sortir de mon portefeuille ces notes qui y attendaient quelque emploi depuis environ dix années.
En louant le zèle de l'Anonyme pour tout ce qui est honorable, juste et religieux , je crois que son extrême sévérité doit souvent le faire soupçonnertd'humeur, de méprises et d'exagération. J'ai publié avec plaisir les exemples de vertu qu'il rapporte; j'ai quelque fois écarté des tableaux d'un genre opposé; mais, dans tous les cas, j'ai conservé son style acre, énergique, incorrect, comme un avertissement au lecteur de mesurer sa confiance pour des faits qui appartiennent à un autre siècle, et qui sont entrés dans le domaine de l'histoire. L'union de ce commentaire bizarre et passionné avec les récits fades et flegmatiques de Dangeau , ne peut manquer d'être utile à deux écrivains dont chacun possède les qualités qui manquent à l'autre. Un tel mélange nous rappelle le sage régime des peuples de l'Indostan, qui relèvent par d'ardentes épices le
riz insipide qui est leur nourriture commune.
Ce volume sera terminé par un Essai sur le gouvernement de Louis XIV. Cette analyse, neuve à bien des égards, est le fruit d'un long travail. Je la destinais à servir d'introduction à une Histoire critique de la France depuis 17 i5, dont les premiers volumes sont seuls achevés. Je ne me décide pas sans regret à la détacher d'un corps d'ouvrage qui doit, dans beaucoup de parties, en être la preuve et le développement. Mais une vue d'utilité publique m'a décidé à ce sacrifice. Au milieu de la tourmente de nos opinions, le règne de Louis XIV, toujours loué ou décrié sans mesure, apparaît aux uns comme un but, au* autres comme un sujet d'effroi. Dire naïvement ce qu'il fut, c'est mettre un terme à des illusions et à des controverses; car les hommes sont bien plus près de s'accorder sur des faits que sur des hypothèses.
Je n'ai eu besoin d'aucun effort pour être juste dans un écrit dont la composition remonte à environ dix années. Quelque présomption qu'il y ait à un écrivain de croire qu'il arrivera à la postérité, c'est un devoir pour lui de se figurer, lorsqu'il traite des matières graves et historiques, qu'il parle devant ce juge incorruptible. J'ai fait cet essai sur Louis XIV, à une époque où ses principes s'approchaient d'un trône d'où sa famille paraissait à jamais exilée; et je le publie
dans un temps où le trône a ressaisi sa famille , et répudie ses principes. Dans cette balance d'étranges événemens, je puis espérer d'être lu avec la même impartialité que j'ai écrit. Une conséquence inévitable de cet examen sera du moins de rendre plus chère aux Français la direction présente de leur destinée politique. Ce fut en contemplant le règne de son aïeul, que le duc de Bourgogne conçut des plans salutaires pour le bonheur et la liberté publique. Un roi héritier de son sang et de ses nobles pensées nous gouverne aujourd'hui; et peu de choses lui restent à faire pour avoir exécuté sur le trône tout ce que cet adorable dauphin méditait encore sur le bord de sa tombe.
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