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Oeuvres de P. e. Lemontey

Satisfait des plaisirs attachés à la culture des lettres, j'étais loin de penser au prix glorieux que je reçois aujourd'hui de votre indulgence; cependant , lorsque la tâche sévère de l'historien eut remplacé , dans mes essais ,, les jeux de l'imagination, Fart d'écrire m'apparut avec toutes ses difficultés , et mes regards inquiets cherchèrent naturellement les hommes qui en sont les arbitres et les modèles. J'ai senti combien vos conseils et vos témoignasses étaient nécessaires à la fidélité du tableau que je me proposais de tracer j prêt à par-

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Jer du siècle dernier, j'ai désiré d'être avoué par les héritiers de sa gloire , et j'ai fait pour la vérité ce que je n'aurais jamais osé pour moi-mcme.

Introduit dans ce temple où l'on sait à la fois rendre un cidte aux mânes des grands hommes et garder le dépôt des saines doctrines , je suis saisi d'un trouble involontaire, et j'ai besoin , pour maîtriser mon émotion, de me rappeler tout ce que je dois à votre bienveillance et à l'amitié dont m'honorent plusieurs d'entre vous; permettezmoi, Messieurs, de compter aussi parmi vos bienfaits la circonstance d'un choix qui me fait succéder à l'académicien dont le berceau illustra les lieux de ma naissance, et qui me confie l'emploi de louer l'homme de bien dont les travaux ont couvert toute l'époque devenue l'objet particulier de mes études.

M. André Morellet a été , comme Fontenelle , le lien de deux siècles et de deux littératures. Monument de durée et de destruction, il était resté seul des écrivains qui élevèrent X Encjclopédie ., seul des penseurs qui fondèrent la science de l'économie politique , et presque seul des membres de la première Académie française qui fut emportée par l'ouragan de la révolution. Tandis que le vulgaire s'intéresse aux longévités extraordinaires, comme à des victoires remportées sur l'ennemi commun, les hommes instruits vénéraient dans

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ce vieillard le patriarche des lettres , l'auteur d'ouvrages utiles , l'ami et le contemporain des plus beaux génies j et voyant , pour ainsi dire , en lui le représentant du siècle qui nous a fait naître, ils ont pleuré sa perte et honoré sa dépouille comme on suit le convoi d'un père. Cette douleur filiale appartient surtout à une compagnie dont il était le doyen ; elle sera mon excuse, si, renonçant aujourd'hui à ces entretiens littéraires qui ont coutume de remplir les solennités académiques , je vous parle seulement de vos regrets , et ne mêle point à votre deuil des ornemens étrangers. Une constitution forte, des traits prononcés, une ame ferme et un esprit droit, formaient dans M. Morellet l'équilibre le plus favorable à l'empire de la raison. Il n'a ressenti qu'une passion ; ce fut l'amour de la vérité , et à sa suite le goût de l'ordre et de la justice, qui en sont inséparables. Je me hâte de signaler ces traits primitifs , parce que l'empreinte n'en fut point effacée. Il règne en effet un tel accord dans la vie de cet homme de lettres, que chaque partie séparée en révèle toutes les autres. Le philosophe centenaire garda toutes les opinions du jeune licencié , parce que celui-ci n'en avait admis aucune légèrement ; son cœur fut sans orages, comme sa raison sans faiblesse; sa tête n'a point eu de déclin , et sa conscience n'a (lévhi ni sous le temps ni sous la fortune.

Que l'on cherche dans leurs œuvres la vie des autres écrivains ; c'est dans la sienne qu'il faut apprécier les livres de M. Morellet. Presque tous, sortant de la classe oisive des spéculations , unirent l'acte et la pensée, Tintérét du présent et les vues de l'avenir. Je risquerais de n'en laisser qu'une idée incomplète, si, par un jugement purement littéraire, je les détachais des conjonctures qui les virent naître , et si je ne vous montrais tour à tour dans chacun d'eux, ou l'impulsion donnée à son siècle par une ame courageuse , ou les services rendus à son pays par un bon citoyen.

Transplanté à quatorze ans de Lyon dans la capitale, M. Morellet s'y fortifia par de longues études ; lorsque les bancs de la scolastique le cédèrent au monde , une agitation générale s'y développait. Réveillés de l'assoupissement où les avait tenus le pacifique vieillard de Fréjus, les esprits essayaient d'ouvrir à la gloire nationale des routes indépendantes; la composition de Y Encyclopédie était le centre de ce mouvement : par des articles concis et raisonnables que la censure a respectés , M. Morellet y exposa les subtiles notions de la métaphysique et de la théologie.

Tout a été dit en bien et en mal sur cette vaste entreprise, et sur les défauts inévitables de sa première exécution; mais le service éminent qu'on ne peut lui contester, c'est le rapprochement

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qu'elle opéra entre toutes les branches du savoir. Les anciens avaient dû leur supériorité au commerce des philosophes et des artistes avec les poètes et les orateurs : nous eûmes alors une semblable alliance , d'abord fictive dans les volumes inanimés d'un dictionnaire, et ensuite réalisée par le temps. En effet, l'Institut naquit, et V Encyclopédie fut vivante. L'Europe reconnut ce sénat des arts y où chaque faculté de l'esprit a ses représentans, et dont la noble mission est de perfectionner l'homme tout entier.

A ces travaux faits en commun , M. Morellet en joignit qui lui furent propres. Il voyageait alors en Italie; si je vous disais qu'un jour , égaré dans ces grottes où les poètes ont placé les bouches dé l'Averne , il parvint à un lieu de désolation, où il surprit le secret des prêtres infernaux , le code des furies et le spectacle des sacrifices humains , ce récit fabuleux serait le voile d'une vérité. M. Morellet découviit en effet un exemplaire du Manuel des inquisiteurs, et en publia une traduction abrégée, mais nue, sans réflexions , et dans son horreur native (i). L'imagination c[ui , dans les choses secrètes, dépasse ordinairement laréa-

(1) L'auvrage original est intiluîé Diiectorium Inquisiloriirn. Il fut composé tn i358 par \e cardinal Eynierlc, grantlin(juisilcui" d'Aragon, approuvé par plusieurs papes, conservé dans tous les Uibaïuuix du Sainl-Oflice, et imprimé à

lité, était restée bien au-dessous de ces affreux mystères. J'avoue qu'à leur lecture j'ai été épouvanté de l'homme , et que je ne croyais pas la férocité capable de tant de ruse. Le traducteur, par des touches simples et profondes , peint la conscience d'un inquisiteur, comme Michel -Ange avait fait le portrait des Parques.

Son zèle va chercher de nouveaux alimens. Audelà des Alpes , l'âme ardente d'un jeune homme est fortement émue de Fimperfection des lois pénales , et au milieu de la souffrance muette des peuples, paraît tout à coup le livre fameux Des Délits et des Peines. Cet ouvrage du marquis de Beccaria , qui porte les caractères de l'inspiration, en a un peu le désordre , et pouvait s'évaporer en flamme légère. Encouragé par l'homme excellent des temps modernes ( c'est, je crois, nommer M. de Malesherbes ), M. Morellet transporte ce traité dans notre langue , et sans y affaiblir la chaleur qui entraîne les âmes , il donne aux idées l'arrangement logique qui doit convaincre les esprits;

Rome en i5'j8, sous les auspices de Grégoire XIIL Si l'on doutait de l'utilité dont ces révélations pouvaient être en l-^ô^ , que l'on se représente des faits que notre légèreté oublie trop facilement. Pendant la première moitié du dix-huitième siècle , et dans un seul État de l'Europe, l'Inquisition condamna onze mille six cent deux victimes , dont deux mille trois cent soixante-quinze furent livrées aux flammes.

celte traduction prend la place de l'original , et une seule année en épuise sept éditions, effet prodigieux qui commença chez toutes les puissances de l'Europe une tendance bien imprévue à réformer les codes criminels. L'abolition des tortures , la publicité des débats , et l'adoucissement de quelques peines , en ont été les fruits. Certes , c'est un beau privilège pour les noms de Beccaria et de Morellet , que d'avoir laissé de si nobles traces sur la terre ; je fixerai encore mieux la part qui en revient à notre nation , en rappelant les paroles que Beccaria écrivit à son traducteur : « Je dois tout aux livres français ; ils ont dévec( loppé dans mon ame des sentimens d'humanité , « étouffés par huit années d'une éducation fanage tique (i). »

Quand l'autorité a fait la première faute d'intervenir dans les choses étrangères à ses devoirs, il est rare qu'elle n'en fasse pas une seconde en choisissant le parti de l'erreur. Cet accident lui arriva dans la querelle de l'inoculation , 011 le combat ne finit que lorsque le roi Louis XV eut perdu la vie par le fléau même que le parlement et la Sorbonne protégeaient. IVÎ. Morellet avait prêté dans cette lutte le secours de sa plume à l'évidence opprimée; mais sans être irrité ni surpris des obsta-

(i) Lettre datée de MiSan , du mois de mai i-jGG.

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des. La vérité a un fonds d'ennemis naturels, qui se reproduit d'âge en âge, et qu'elle doit accepter comme une maladie héréditaire, et une condition de son existence. Ceux qui décrièrent alors les défenseurs d'une pratique salutaire auraient , trois siècles plus tôt , montré au doigt le fou qui découvrit l'Amérique, et accusé le magicien qui inventa l'imprimerie.

M. Morellet chérissait trop les vues utiles pour rester indifférent à une création singulière de la même époque. Quelques hommes ayant les premiers attaché leur attention sur le mécanisme des sociétés, y aperçurent des faits neufs et importans; mais presque aussitôt jaloux de leurs découvertes, ils les voilèrent de dogmes obscurs et d'un vocabulaire barbare : des philosophes jouèrent le rôle d'initiés. Cette prétendue secte donna le jour à deux sciences positives, dont l'une s'établit en Allemagne sous le nom de statistique., et l'autre en Angleterre sous celui d'économie politique; l'étranger, qui s'enorgueillit de leurs progrès , ne peut leur contester une origine française; ainsi, la réunion des écrivains appelés parmi nous les économistes y a ressemblé quelque temps à ces fleuves qui portent au loin la richesse et la fécondité, et n'offrent près de leur source que du bruit et des sites pittoresques. Il était réservé à M. Morellet de corriger l'inégalité de ce partage.

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Esprit éminemment clair, juste et pénétrant, il traversa, sans s'arrêter, la logomachie des disciples de Quesnay, marcha droit à ce que leurs doctrines contenaient de vrai, et l'appliqua au commerce , qui devenait de plus en plus le ressort et presque toute la politique des nations modernes. L'ouvrage qu'il publia sous le titre beaucoup trop modeste de Prospectus cTiin noui^eau dictionnaire de commerce , fut la création d'un talent étendu et supérieur , et livra sur les valeurs, les banques et les monnaies , des découvertes fécondes que l'école d'Edimbourg n'a pas surpassées. Le plan du dictionnaire était tracé avec tant de perfection , que d'autres mains ont pu l'exécuter, et la précaution fut heureuse ; car l'auteur , élevé à la plus haute estime , ne demeura plus maître de son temps , ni de ses travaux. Il devint le conseil de tout ce que la France possédait d'administrateurs distingués , Trudaine , Gournay, Montaran, Fourqueux et Turgot. « Vous êtes, lui « écrivait Voltaire, le protecteur de Ferney, du « commerce, de la liberté et de la raison. » En Angleterre, le gouvernement l'eût appelé dans son sein ; en France , il resta magistrat de l'opinion. Ministre, il aurait eu des flatteurs; écrivain consulté, il garda son talent et son indépendance. Il est permis d'hésiter sur la préférence des deux

regnues.

Dans cette enceinte où l'apothéose de L'Hôpital et de Sully, de Colbert et de d'Aguesseau, anima plus d'une fois les fêtes de l'éloquence, je ne crois pas parler une langue étrangère en arrêtant vos regards sur quelques travaux économiques de M. Morellet; c'est lui qui, par douze années d'efforts contre de stupides préjugés , obtint à l'industrie française une liberté dont jouissaient les esclaves de l'Inde et de la Perse , et naturalisa parmi nous la fabrication aujourd'hui si florissante des toiles imprimées; c'est lui qui éclaira les provinces sur la nature des douanes, des entrepôts, et des ports francs, et prépara l'abolition dés barrières qui formaient plusieurs Frances dans un seul royaume.

C'est lui qui sapa le privilège de la compagnie des Indes, si onéreux à FÉtat, et si funeste au commerce national. Il pressentit le danger de substituer à l'utile concurrence des particuliers la rivalité armée des compagnies. Aussi a-t-il pu voir un phénomène inouï dans les annales du monde : un comptoir de marchands étrangers qui a surpassé les invasions d'Alexandre, de Gengis et de Tamerlan, et qui, après avoir commencé dans l'Asie tributaire par le monopole de quelques denrées , a fini par y trafiquer des couronnes et des peuples. C'est lui qui, dans une extrême vieillesse, et député parla ville de Paris à la chambre législative.

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^^alcula ce que coûterait à l'agriciiUiire un impôt démesuré sur les fers exotiques, et, poussant les derniers soupirs d'un économiste, tempéra les lois fiscales qui vont ronger jusqu'au soc de la charrue.

Enfin l'on n'a pas oublié l'assaut qu'il soutint dans la discussion sur le commerce des blés contre deux adversaires dont le parfait contraste amenait sur le même théâtre ce que la France possédait de plus grave et de plus fantasque; l'un, M. Necker, déjà recommandable par son Éloge de Colbert, mais apportant sur la matière les préoccupations d'un écrivain , né dans une république sans territoire et sans laboureurs; l'autre, l'abbé Galiani, spirituel et sans bonne foi, jetant une lueur piquante sur les accessoires du problème , et laissant le fond dans l'obscurité. Par leur agrément, leur vogue, et leur inutilité , les Dialogues tant célébrés de cet Italien, rappellent ceux de Fontenelle sur la pluralité des mondes, et l'on n'apprendra pas mieux l'administration dans les uns que l'astronomie dans les autres. L'équitable Morellet exposa par une simple analyse les timides erreurs du pubiiciste genevois; mais il rompit sans ménagement les illusions du Protée napolitain. Son livre fonda les principes de commerce libre dont on ne s'est pas encore impunément écarté.

Dans ces ouvrages d'utilité spéciale , la manière

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de l'écrivain est forte, serrée, lumineuse; le raisonnement et la raison ne s'y font point la guerre, les propriétés de la langue philosophique y sont bien observées. Avare d'ornemens, elle permet seulement à l'ironie socratique de s'y introduire quelquefois. Mais ce champ ne suffît pas au zèle de l'auteur ; homme du monde autant que homme de lettres, il combat de sa parole comme de sa plume; et l'une commente avec abandon ce que l'autre a tracé avec justesse. Au travers de formes un peu rudes e, il épanche une ame sensible au bonheur des hommes, passionnée dans leur défense, et persuasive par sa propre conviction. Il remporta dans celte lice un avantage d'une telle importance qu'il semblait réservé à ces anciennes républiques, où le salut de la patrie était le devoir de tous. Montrons la page où l'histoire déposera ce beau souvenir.

L'événement le plus mémorable du siècle dernier fut sans contredit la paix qui donna au Nouveau-Monde un peuple indépendant, et qui, pour la France, répara les erreurs de la paix d'Aix-la- Chapelle et les affronts du traité de Paris. La négociation eut un caractère de franchise et de philanthropie, jusqu'alors inconnu dans les coutumes diplomatiques, et dont la cause doit à jamais honorer M. Morellet. Lié par des rapports intimes avec lord Shelburne ( depuis marquis de Lans-

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(lown), mis récemment à la tête du ministère britannique, il avait passé à Londres, et persuadé à son illustre ami que l'intérêt des nations s'accommode mieux d'une bienveillance mutuelle que des petitesses de l'égoïsme. Au moment où il eut signé la paix, le ministre anglais ne cacha point à M. de Vergennes l'éloquent missionnaire auquel il devait sa conversion. Ce fut en voyant la lettre où le marquis de Lansdown s'avouait si généreusement vaincu par le philosophe français (i), que le roi récompensa M. Morellet par une pension de 4j00o francs, sur les fonds des économats, bien étonnés sans doute d'avoir à payer de tels services.

Celui qui a cherché dans les combinaisons politiques le bien général , désire aussi de voir les hommes meilleurs, et passe naturellement de la réforme des lois à celle des mœurs. Les peuples graves ou mélancoliques tiennent en grande estime les écrivains qui les soulagent du poids de la morale en la déguisant sous des formes récréatives. Le premier mouvement des Espagnols et des

(i) Lord Shelburne disait, dans celle îetlre à M. de Vergennes, que Tabbé Morellet lui nvix'it libéralisé ses idées ; et j*eiî fais la remarque pour prouver que ces expressions de libéral, libéraliser, sur lesquelles l'esprit de parti s'est tant exerce, sont antérieures de plusieurs années à nos dissensions civiles.

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Anglais est de chercher des vues sérieuses dans les fictions les plus folles d'un Butler ou d'un Cervantes , d'un Sterne ou d'un Quevedo. La France , bien différente , est un pays familier, où l'on prend ordinairement au mot les moralistes enjoués, soit que leur but nous échappe , soit que par vanité le lecteur ne veuille pas avoir été trompé , même pour son plaisir. On a passé bien du temps avant de convenir que Rabelais n'était pas seulement un bouffon , Molière un plaisant , La Fontaine un bonhomme, et Voltaire un bel-esprit.

Sans se plaindre de cette lente justice , M. Morellet enferma des leçons d'une morale franche et raisonnable dans des cadres ingénieux, où il se montre l'émule de Swift et de Franklin. Il était famaliarisé avec les ouvrages du premier, dont il a traduit et développé divers fragmens ; et il a vécu dans l'intimité du second. Comparé à Swift, il lui cède pour la verve et l'invention ; mais il le surpasse par la bonne foi et la pureté des sentimens. Sa manière plutôt brusque et bienveillante exclut surtout la malice de cœur qui gâte le rire du satirique anglais. Quant à Franklin , l'homme sans égal pour rendre populaires les pensées fines, et pour donner au sens commun la pointe de la nouveauté , on dirait qu'il s'est fait entre lui et M. Morellet un échange de leurs qualités, en telle sorte qu'on retrouve plus de l'esprit français dans l'in-

suroé d'Amérique , et plus du quaker dans l'académicien de Paris.

La science grammaticale, l'érudition bibliographique, la théorie des beaux-arts et la critique littéraire, fournirent aussi aux connaissances profondes et à la plume de M. Morellet, des exercices d'une singulière variété. Il écrivit sur la musique , avec un sentiment très-fin des ressources de l'art, tel qu'on devait l'attendre du premier Français que Piccini s'était honoré d'appeler son hôte et son ami. Des productions célèbres furent soumises par lui à des examens remplis de goût , de sel et d'enjouement, où l'on remarque cependant moins d'aptitude à sentir les beautés, que de sagacité à découvrir les fautes. Il en est un peu des procédés de la critique comme des lois pénales, dont l'habitude endurcit les ministres. Mais remarquons bien que cette sévérité ne doit s'entendre que des jugemens de l'esprit , et qu'elle n'approcha jamais du cœur qui avait pleuré avec tant d'affliction et si peu de faste la mort de madame Geoffrin, sa bienfaitrice.

Une antipathie , pour ainsi dire innée , armait M. Morellet, aussi-bien en politique qu'en morale et en littérature, contre les productions du faux esprit, de la déraison et du charlatanisme. Voltaire lui avait délivré ses lettres de marque ; et ceux qui le provoquèrent purent s'apercevoir

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