‹ Œuvres de P. e. LemonteyChapitre 2 sur 40 · UL · texte numérisé non relu

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que le compagnon d'Hercule en conservait les flèches. Il perça le téméraire qui , ramenant l'antique licence au sein de l'urbanité française, avait osé rendre à Thalie le cynisme outrageant d'Aristophane. Dirigée ensuite contre de folles et lâches doctrines, sa Théorie du paradoxe offre dans son plan une conception vigoureuse et sans modèle, et peut être regardée comme le premier chefd'œuvre de la polémique, après les Lettres pros'inciales. L'oubli dans lequel est tombé le vaincu a presque desséché la palme du vainqueur; et ce doit être un avis pour les hommes de talent qui confient leur réputation à ces combats éphémères. Peu d'ennemis valent pour la gloire ces bons casuistes dont la Providence avait gratifié Pascal.

En mesurant la carrière de M. Morellet, en admirant la tenue de ses idées, on a droit de s'étonner qu'un talent d'une trempe aussi forte n'ait laissé aucun de ces monumens qui prennent place dans la littérature classique d'un peuple. Cet écrivain à qui le calme des champs n'inspirait que le désir du repos, retrouvait l'activité au milieu de ses livres. Mais la cloison qui enferme le cabinet d'un homme de lettres le défend mal contre les distractions du monde. Je n'ignore pas combien le commerce de sociétés élégantes et spirituelles peut ajouter aux: dispositions du littérateur, de goût, de saillies, de déhcatesse, et même de juge-

meritj mais sur une pente aussi douce, il faut un stoïcisme rare f>our s'arrêter où commence l'abus. N'a-t-on jamais, dans ce tourbillon séduisant, à regretter des fatigues frivoles, et des veilles sans méditation? Est-il inouï que des talens s'y soient efféminés, des enthousiasmes éteints, et d'heureux naturels corrompus par la mode et l'afféterie?

On peut craindre que pour plaire h ces cercles brillans, dont il fit et goûta long-temps les délices, M. Morellet n'ait trop dissipé en opuscules la substance d'une solide renommée. Observons que les grands hommes du dernier siècle profitèrent sobrement de cette dangereuse école, et que tous allèrent perfectionner dans la solitude les pensées dont le frottement des esprits de la capitale avait pu leur donner l'étincelle. Voltaire abrita son génie vers les bords du Léman; Montesquieu aux forets de la Brède ; Buffon dans la tour antique de Montbar; d'Aîembert sous le toit de la pauvreté; Rousseau dans le désert que traînait autour de lui sa farouche défiance ; il fallut qu'une infirmité séparât Delille des enchantemens du monde, et que, pour le livrer à la gloire, elle étendît sur ses yeux le bandeau de Milton et d'Homère.

La révolution surprit la France jouissant avec sécurité de ses triomphes littéraires. Je laisse aux historiens le pénible devoir d'expliquer les causes et les malheurs de ce terrible réveil. Des philoso-

phes seraient bien indignes de ce nom, si, apôtres de la justice et de la paix, ils ne détestaient les discordes civiles. Après avoir conseillé dans un temps convenable les réformes qui auraient prévenu ce fléau , ils n'eurent plus qu'à en subir la vengeance. M. Morellet voit périr ses amis les plus illustres, le duc de la Rochefoucauld, Bailly, Lavoisier, et Malesherbes ; Cabanis distribue aux siens le pain des proscrits, car dans les révohitions un peu de poison, obtenu par grâce, est le seul trésor qui attende les philosophes.

Déjà la spoliation et l'insulte ont prédit à M. Morellet une issue non moins funeste ; mais sa tête menacée ne reste pas long -temps cachée dans l'ombre. Il voit la misère, et des vieillards dont les fils ont fui la mort, et des enfans dont les pères l'ont subie; et il s'élance, quand la tempête gronde encore, pour défendre ces deux générations errantes sur des ruines. Il n'a pas, comme Vincent de Paule , la facile mission d'attendrir de jeunes femmes de la cour sur des enfans nus et en pleurs; il doit désarmer des ennemis encore ivres de haine et de terreur, encore haie tans dans une lutte effroyable contre toute l'Europe. Il n'a rien à prétendre, ni pour lui ni pour les siens; la justice est le seul dieu qui le presse. Ses soixante-dix ans se soulèvent de colère et de pitié; il publie de mois en mois six écrits pleins d'une verve et d'un

pathétique inconnus aux productions de sa jeunesse ; sa logique a des larmes , sa raison a des foudres ; et , par un dénouement aussi prodigieux que ses efforts , il obtient en faveur des victimes plus que ces temps désastreux ne permettaient d'espérer. Péril , talent , courage , persévérance et succès , rien n'a manqué à l'honneur de ce grand bienfait , pas même l'ingratitude.

Tandis que son noble dévouement adoucissait tant d'infortunes, M. Morellet , dépouillé de l'aisance que de longs travaux lui avaient honorablement acquise , restait en proie aux besoins de l'âge avancé , et à ceux d'une famille intéressante que soutenait sa tendresse. Dans un état social renversé par un choc subit, la richesse et l'indigence, les rangs et les professions avaient changé de place , et l'on se souviendra long-temps des métamorphoses qui sortirent de ce chaos ; celle de M. Morellet ne fut pas la moins singulière.

INous n'étions pas alors dans cette île où les naufragés réparaient leurs pertes en récitant des vers; les plus doux accens de Ducis et de Parny n'auraient touché que les échos. Il fallait des plaisirs assortis à ces temps monstrueux, il fallait des rêves sauvages et des images fantastiques à des cerveaux encore troublés, pour ainsi dire, du tournoiement révolutionnaire. C'est dans la patrie de Richardson et de Fielding , que des esprits dé-

lirans nous apprêtaient ces absurdes merveilles. La nécessité contraignit M. Morellet à se ranger parmi les traducteurs de ces étranges romans. Le démon bizarre qui préside aux révolutions dut bien s'applaudir d'avoir réduit le littérateur du sens le plus parfait, le critique du goût le plus sévère, à prêter notre langue aux spectres et aux somnambules d'outre-mer.

Parmi les épreuves auxquelles la dureté des événemens soumit M. Morellet , vous ne me pardonneriez pas , Messieurs , d'omettre celle qu'il affronta pour l'intérêt de l'Académie. Du sein de cette illustre compagnie , qui subsistait comme un témoignage vivant de la haute politique du cardinal de Richelieu et de la magnificence éclairée de Louis XIV, une voix infidèle s'éleva pour en provoquer la ruine. Tout se taisait alors devant Finquiète passion des nouveautés ; M. Morellet seul osa combattre une agression dénaturée ; et comme, dans le cœur de cet écrivain , les affections et les devoirs ne se séparaient jamais, il fut heureusement inspiré. Sa réponse à votre adversaire parut très-remarquable , même à cette époque d'espérance et d'imagination , où se débordaient sur nous tous les flots de l'éloquence.

Bientôt de plus pressans dangers exigèrent \\n plus grand courage. Quand les émissaires d'un pouvoir destructeur vinrent fermer les portes de

l'Académie, M. Morellet, accoutumé à rester le dernier sur la brèche , avait déjà soustrait à leurs regards et déposé dans sa propre maison vos archives , vos registres , et le titre mênie de votre création. Quoique ce trésor de la science fût sans valeur pour des barbares, il n'est pas douteux que leur jurisprudence n'eût fait suivre de la mort la découverte de ce pieux larcin. Quelle féîe ce fut pour ce vieillard , lorsque dix années après il put rentrer dans l'Académie renaissante, et lui rapporter ses dieux domestiques arrachés au pillage des Yandales! combien son cœur fut ému en se retrouvant avec ses anciens confrères, sauvés comme lui du naufrage pour continuer la dynastie des muses françaises! c'était Ducis , le poète des douleurs paternelles, qui courba sous le joug les monsfres indomptés de Shakspeare; Delille, semant avec la facilité d'Ovide des vers dignes de Virgile; La Harpe, épurant par ses leçons la littérature enrichie par ses œuvres; Suard, prononçant avec grâce les arrêts du goût ; Boufflers , coupable de deux excès , s'il peut y en avoir dans l'esprit et dans la bonté; Choiseul-Gouffier, qui, entouré du double cortège de la puissance et des arts , fit voir aux Grecs un nouveau Périclès moins étranger qu'eux aux souvenirs d'Athènes.

A côté de ces illustres vétérans, paraissaient de plus jeunes athlètes. S'il est vrai que les instru-

mens de la pensée se fortifient dans les agitations du corps social , la gloire des lettres n'avait rien à craindre de ses nouveaux appuis. Une douce vanité persuade aux vieillards que le genre humain décline avec eux; mais M. Morellet fut bien exempt de cette faiblesse. On l'entendit, au contraire 5 dans ses derniers jours , proférer ces paroles , qui furent en quelque sorte les adieux de sa voix mourante : «Je suis content des progrès de « la raison. » C'est auprès de vous , Messieurs , qu'il apprenait à tout espérer de ce siècle que ses cheveux blancs ont vu commencer. Il se plaisait à compter dans vos rangs l'infatigable milice de l'esprit humain, poètes, orateurs, historiens, moralistes , ceux qui associent à l'étude grammaticale les hautes spéculations de l'entendement, ceux qui appliquent aux sciences les fermes les plus pures du langage, et les chantres de l'épopée, et les favoris des deux muses dramatique's. Son attachement vous avait surtout distingué, Monsieur (ï); il chérissait dans vous l'urbanité d'un homme aimable , les affections d'un ami vrai , et le talent peu commun d'un poète toujours naturel avec élégance , toujours ingénieux avec noblesse. En ramenant une vue générale sur le doj en dont vous regrettez la perte, nous pouvons dire

(i) M. Gampenon , directeur de l'Acadcmico

de lui: cœur sincère et bienveillant, homme de conscience et de courage , écrivain correct et mé = thodique , tête saine et gouvernante , l'ardeur qu'il mit à faire le bien^ lorsqu'il s'agissait de réveiller l'indolence des routines , fut de la fermeté à empêcher le mal quand vint le règne pétulant des choses inusitées. Ses idées en économie politique touchèrent quelquefois au génie; des actions de sa vie allèrent jusqu'à l'héroïsme: les unes et les autres furent constamment empreintes de modération, car j'appelle ainsi l'union de la sagesse et de la force. Il suffit de quelques caractères semblables , jetés par intervalles sur la terre , pour protester au nom de la Providence contre les invasions de la sottise ou les représailles de la barbarie.

La philosophie aurait mal payé les services de M. Mprellet, si elle l'eût exposé sans défense aux coups du sort. L'accident affreux qui, à l'âge de quatre-vingt-huit ans, fractura son corps , prouva combien il était supérieur aux souffrances. Ses membres captifs et douloureux ne purent altérer ni l'activité de ses travaux , ni l'indépendance de son ame, ni le noble intérêt dont le remplissaient ses deux idoles, la patrie et la vérité. Il s'était en quelque sorte préparé à cette victoire, par ses triomphes siir la vieillesse, sur ce dernier don que la nature vend cher à ses favoris.

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Ceux-là s'abusent étrangement qui comptent apprendre dans les livres à supporter la vieillesse. Résultat nécessaire de ce qui Fa précédée , elle • arrive telle que nous nous la sommes faite. Il est des vies pleines et généreuses auxquelles s'ajoutent les années , non comme un poids du temps, mais comme un degré d'honneur. Ainsi , la carrière de M. Morellet fut embellie, vers son terme, par je ne sais quoi de libre et de satisfait qui annonce l'accomplissement d'une bonne et utile destinée. On observa en effet plus de souplesse et de couleur dans le style de ses derniers écrits ; son goût pour la musique sembla se rajeunir; comme Socrate vieillissant, il composa des vers.

Plus d'une fois , je me suis figuré que je lisais les détails de sa vie intérieure dans un fragment de Plutarque, tant il me semblait exister de rapports naturels et d'antique analogie entre la manière du peintre et la physionomie du modèle. Je pénètre dans l'asile studieux habité par notre sage , et je contemple avec curiosité les artifices ingénieux qu'il inventa pour l'économie du temps et du mouvement. Il m'offre lui-même, sous le mâle extérieur d'un disciple de Xénocrate , un mélange piquant de candeur et de pénétration , de grands souvenirs et de simplicité. Il vient de tracer d'une main furtive quelques pages de son commentaire sur Rabelais, et je vois s'attacher à ses lèvres ce

rire du vieillard, attribut d'un esprit ferme qui a jugé les choses de la terre. Ici , Tenviroiinent et l'écoutent de nombreux amis , dont par de solides vertus il mérita la fidélité, une famille attentive qui reconnaît ses bienfaits , des voyageurs distingués qu'attire sa réputation, des femmes d'un noble caractère, dignes des plus purs attachemens. Les voilà retrouvés ces entretiens des sages , ces banquets où l'instruction s^épanche en vives saillies! Voilà ces chastes gaietés qui ne vieillissent point, parce qu'elles sortent de l'ame ! Le philo' sophe salue l'anniversaire de sa naissance par des chants d'une raison aimable et d'une grâce anacréontique ; tout s'enivre de sa joie; et ces fêtes du savoir et de l'amitié se renouvellent autour du vieillard, jusqu'au moment où vaincu par la nature , il laisse sa lyre échapper de ses mains , et son ame immortelle s'envoler avec ses chants.

Il n'est pas besoin de fiction pour penser que M. Morellet fut heureux. Il le fut à la manière des âmes élevées, par le bien qu'il fit, et par le bien qu'il voulut faire. S'il souffrit des maux de la France, il vécut assez pour en voir le dédommagement qu'il avait désiré. Il a joui avec ivresse du retour de nos princes légitimes , et tout porte à croire que ce sentiment, dont la vivacité tint désormais la plus grande place dans les intérêts de sa vie , en a aussi prolongé la durée.

aB ELOGE DE MORELLET.

Qui de nous, Messieurs, n'a partagé ces profondes émotions de reconnaissance pour le monarque qui, réunissant la sainteté des droits, la puissance du malheur, et les trésors de l'expérience, a ramené la paix et les lois sur cette terre glorieuse ? Que ne doivent pas Içs lettres à celui qui les éleva au rang de consolatrices des rois , et qui eût été votre oracle dans la vie privée, comme il est votre protecteur sous la pourpre royale ? Placé par ses bienfaits dans le petit nombre des souverains que le monde reconnaît pour législa-

teurs , il a su rendre inséparables la stabilité du trône et la liberté du peuple. Son génie n'a demandé ce pacte conciliateur ni aux vaines théories, ni aux traditions surannées; il l'a trouvé tout écrit dans les lumières du siècle et dans le vœu de la France, de même que l'œil de Phidias avait aperçu d'avance dans le bloc de Paros le dieu que son ciseau allait faire respirer.

DE

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