NOTICE SUR JEANNE D'ALBRET
avec Antoine de Bourbon, soit la bâtardise de Henri IV , qui en était issu. On remarqua lors de ce mariage avec le duc de Clèves, que le roi avait tellement chargé sa victime d'or et de diamans , qu'elle succomba sous le poids de ce luxe barbare, et que le connétable se vit en murmurant obligé de la porter dans ses bras à l'autel.
Son peuple, son fils et son Dieu se partagèrent les affections de Jeanne d'Albret. Comme reine , elle gouverna avec sagesse et douceur, encouragea l'agriculture, les bonnes études et les bonnes mœurs; conserva et agrandit les établissemens de Marguerite , et laissa dans le Béarn une mémoire encore adorée. Comme mère , elle mérita l'éternelle reconnaissance des Français. C'est en chantant une chanson béarnaise qu'elle donna le jour à Henri IV; c'est par une éducation mâle et populaire qu'elle l'arma contre le sort; c'est par un choix d'instituteurs habiles, entre lesquels elle fut toujours ellemême le premier et le plus vigilant, qu'elle le prépara au trône. Gloire à la femme qui a opéré dans son fils un prodige qui ne s'était point encore vu, la réunion d'un héros et d'un bon roi ! Comme chrétienne, elle fut l'honneur et l'appui du culte évangélique. Les leçons de sa mère , l'injustice du saint-siège envers s^. maison, et le scandale des moeurs ecclésiastiques, l'avaient poussée vers la doctrine des réformés. Elle contribua également à in. 16
Ja propager par raiitorité de ses vertus, et par les productions de sa plume que distinguaient une logique entraînante et une concision nerveuse. Elle se montra dans sa croyance, comme dans tous les actes de sa vie, smcere, constante et magnanime. L'impudent Garasse, le prince des calomniateurs, n'a osé lui supposer d'autre tort que d'avoir, en î)rodantune tapisserie de son palais, substitué une tête de renard à celle d'un prêtre qui célébrait la messe.
Ses chagrins les plus vifs furent l'ouvrage de l'époux qu'elle avait choisi par tendresse , et que l'histoire a flétri de ses mépris. Antoine de Bourbon , léger, crédule, indécis, voluptueux, incapable de tenir son rang à la cour de France, y demeura opprimé par les Guise , et exposé au poignard dont le débile François II avait promis de le frapper. Il finit par se vendre à ses ennemis, et sacrifia sa rehgion et sa femme à l'appât des plus grossières séductions , telles que la principauté de Sardaigne , la main de la trop célèbre Marie Stuart, la perspective des couronnes d'Ecosse et d'Angleterre. Catherine deMédicis, qui haïssait Jeanne d'Albret, comme le vice doit haïr la vertu , joignit à ces folles illusions les pratiques de son art; on sait qu'elle dressait elle-même à l'espionnage et à i'impudicité un essaim de filles d' honneur j destiné à la défaite de ses ennernis. L'ingrat Antoine préparait son
SUR JEANNE D'AEBRET. 'i[{^
divorce, lorsqu'il fut blessé au siège de Rouen, et termina ses jours avilis entre les bras de la concubine (i) tirée pour lui du sérail de Catherine.
Jeanne d'Albret vit alors se conjurer contre elle les plus terribles adversaires, l'Espagne, la cour de Rome et la France. Philippe II conçut l'horrible dessein de la faire enlever et périr avec son fils ; déjà son or avait payé et disposé les artisans de ce crime. La reine de Navarre dut son salut a la noble pitié d'Elisabeth de France, troisième femme de Phihppe, qui put la prévenir à temps de cet infernal complot, et tromper l'espoir de l'inquisition qui attendait sa double proie la torche à la main.
De son côté , le pape Pie lY excommunia la reine de Navarre, la déclara déchue du trône, et l'assigna par un monitoire à comparaître en personne devant lui, afin que son procès lui fût fait par le saint-office. Mais, sans se déconcerter, elle dénonça à tous les souverains de l'Europe cet attentat emprunté des siècles les plus barbares. Sa vi<^ueur et son éloquence obtinrent un plein succès, et l'animadversion générale éteignit dans la main du pontife des foudres qui n'étaient plus de saison.
Mais Catherine de Mëdicis, qui mêlait à un esprit faible et brouillon un cœur faux et sanguinaire retombait toujours par ses propres ruses dans la
(i) Mademoiselle du Rouet de La Bcraudière.
guerre civile, et s'en consolait en dirigeant ses vengeances contre Jeanne d'Albret. Le féroce Montluc fut surtout chargé d'environner de pièges cette malheureuse veuve, et, se flattant de la saisir vivante, il s'écriait déjà d'une voix cynique, et en vrai soldat de Médicis : Je veux connaître s'il fait, aussi bon avoir affaire avec une reine qu'avec les autres femmes. Jeanne d'Albret , poussée à bout , conduit enfin son fils au camp des opprimés, et montre tout ce que peuvent le courage d'une mère, l'exaltation de la piété, et les mouvemens d'une ame forte et généreuse. Après la défaite de Jarnac, la mort du prince de Condé et la blessure de Coligny, c'est elle qui harangue et rallie l'armée, qui devient famé du parti, reprend ses Etats envahis un instant, négocie avec les cours, anime les guerriers, et veille jur Henri IV. Son héroïsme et ses talens réduisent ses ennemis à faire la paix. Mais la paix telle qu'on peut l'attendre de la politique des médians.
La fourberie prit la place de la violence; Jeanne d'Albret fut appelée à la cour de France , et on lui offrit pour son fils la plus belle des filles de Henri II. Elle résista long-tetxps , et quand elle céda ce ne fut point par conviction , mai») par condescendance pour des amis aveuglés, qui commençaient à calomnier sa prudence. Sa mort suivit de près son arrivée. Selon le bruit général, elle fut em-