‹ Œuvres de P. e. LemonteyChapitre 38 sur 40 · NOTICE SUR C.-A. HELVÉTIUS · texte numérisé non relu

NOTICE SUR C.-A. HELVÉTIUS

d'ame, la candeur et la bienfaisance de son époux. Dans ces jardins d'Auteuil, déjà chers aux muses par le séjour de Molière et de Boileau , elle groupa autour de sa vieillesse une élite d'hommes distingués par la supériorité des talens et du caractère, et tels qu'Helvétius les aurait choisis lui-même. Franklin, qui par un ingénieux badinage la nomme dans ses lettres Notre-Dame-d' Auteuil ^ a exprimé par ce mot le patronage délicat et généreux dont Texercice charma sa vie et se prolongea encore dans les largesses de son testament. La considération publique, si clairvoyante dans ses jugemens , s'était reposée sur la pléiade philosophique d'Auteuil. Lorsque les bords du Nil rendirent à la France le vainqueur de l'Italie , il vint plusieurs fois i, dans la retraite de madame Helvétius , chercher les suffrages imposans qui naissaient sur ce petit coin de terre. Mais les sages d'Auteuil, qui avaient d'abord souri à la fortune du jeune libérateur, replièrent leurs suffrages dès qu'ils virent Tambitieux consul corrompre le pouvoir qu'il avait reçu de la France, par le pouvoir qu'il lui dérobait.

IMéeàSainl-WanondeCondé, en 1 728; morte à Paris le 3r janvier 180 3.

De tous les témoins nécessaires, celui qu'on est le moins obligé de croire , est sans contredit Tenfant qui raconte les détails de sa naissance. Ainsi, nous nous permettrons de douter, malgré le récit de mademoiselle Clairon, que, née avant terme pendant le carnaval, elle ait été baptisée à la hâte, au milieu d'une salle de bal , par le curé et son vicaire, déguisés en arlequin et en gille. Il n'était pas besoin de cette fable pour signaler la vocation qui la fit comédienne. Ni la misère, ni les coups, îii l'ignorance, ne purent l'en détourner, et sa volonté eut à cet égard la ténacité de l'instinct. En général, depuis le berceau jusqu'à la tombe, mademoiselle Clairon n'a dû qu'à elle-même tout ce qu'elle a valu.

Cependant , elle trouva un premier obstacle dans l'espèce de contradiction que la nature avait mise entre ses dispositions morales et ses formes extérieures. Cette jeune Flamande portait dans sa

petite et délicate stature un caractère énergique et passionné, et sous les jolis traits d'une physionomie vénitienne , cachait une grande cervelle cV homme ^ comme on le disait de la reine Elisabeth. Mais elle subit d'abord la loi des apparences ; et , nëe avec la mine d'une soubrette , force lui fut d'en accepter les rôles. Elle y débuta, dès l'âge de treize ans , à la Comédie Italienne , et continua de les remplir dans des troupes de province , à Rouen , à Lille , à Gand , à Dunkerque , en figurant aussi , selon l'usage, dans des divertissemens de chant et de danse. Sa voix acquit une telle étendue, qu'elle fut appelée à l'Opéra pour doubler mademoiselle Lemaure , la première cantatrice du temps. Mais son inexpérience en musique la fit rentrer, malgré ses succès, dans la classe des soubrettes. Un ordre de débuter à la* Comédie Française . sous le tablier de Marton , fut donné à celle qui ne devait bientôt être con~ nue dans les couhsses que par le sobriquet pompeux de reine de Carthage ; elle payait pour sa jolie figure, comme Philopœmen pour sa mauvaise mine.

Les sept années qui s'écoulèrent entre les deux débuts de mademoiselle Clairon à la Comédie Italienne et à la Comédie Française forment dans sa vie ime période assez nébuleuse, qui laisse néanmoins entrevoir la légèreté de sa conduite. Sa

beauté, sa profession , son indigence, son naturel enjoué et voluptueux , entraînèrent facilement une aussi jeune fille , abandonnée sans appui et sans conseils au milieu du sauvage désordre des comédiens de province. Sa mère , d'un esprit borné et d'un tempérament brutal, avait quitté le Hainault pour Paris , et s'y était violemment opposée aux goûts dramatiques de sa fille. Mais cette pauvre ouvrière ayant obtenu, à la suite de son enfant, une place de buraliste de théâtre, était devenue une véritable mère de coulisses , corrompait sa fille par intérêt , après l'avoir battue par scrupules, et lui donnait autant de mauvais exemples qu'elle lui avait prodigué d'austères châtimens. Durant ces folles années , aussi dignes pour le moins de pitié que de censure , mademoiselle Clairon reçut une atteinte qui a fait le tourment de sa vie. Un nommé Gaillard de La Bataille , mécontent de ses procédés , eut l'atroce bassesse de publier un roman licencieux dont elle était l'héroïne. Ce libelle, où quelques vérités nagent dans des flots de calomnies , m'a paru un journal de mauvais lieu , sans esprit, sans gaieté, sans invention , mais que son titre de Fiétillon, si facile à retenir, et si plaisamment expressif, a préservé de l'oubli (1). L'envie est si peu

(1) Histoire de mademoiselle Cron^jl, dite Fré tillon, ae-

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délicate dans le choix de ses armes, que cette ignoble rapsodie a été réimprimée plus souvent qu'un bon livre. Mademoiselle Clairon n'a pas compté un seul triomphe dans sa longue carrière, que ce maudit nom de Frétillon ne soit aussitôt sorti de quelque part pour humilier la superbe.

Ses débuts au Théâtre Français eurent tout le merveilleux des métamorphoses. Quoique désignée pour doubler mademoiselle Dangeville dans l'emploi des soubrettes, elle devait, à la forme des réglemens , se montrer aussi dans quelques personnages tragiques. Or , la néophyte , substituant l'accessoire au principal, n'exigea pas seulement que son premier début se fît dans la tragédie , mais choisit le rôle de Phèdre , qui était le triomphe de mademoiselle Dumesnil. Son droit et son opiniâtreté firent taire les réclamations, et l'on n'attendit plus qu'une issue burlesque de cet acte de démence, où Lisette devait soutenir, aux yeux d'un public prévenu, le poids de la couronne et les feux de l'inceste. Le jour de l'épreuve justifia l'audace de l'entreprise. Le succès fut complet, et l'admiration universelle. Une autre Clairon sembla naître. On n'avait connu que son masque ; c'est son ame qui débuta. Chacun fut

trice de la comédie de Rouen, écrite par elle-ménîe. Deux voînmes in-i8, divises en quatre parties.

frappé du grandiose de sa petite taille; et sa physionomie piquante étonna par sa majesté. Cette illusion était due à deux qualités de l'actrice, un organe plein , sonore , le plus beau qui eût retenti sur la scène française, et une ame de feu que dirigeait une profonde intelligence. Les hommes de notre temps se feront une idée de ce prestige, s'ils ont vu cette infortunée Maillard qui débuta , il y a quinze ans, au Théâtre Français, où bientôt elle s'éteignit , consumée par ses passions ; et s'ils se rappellent comment cette jeune fille, si petite et si jolie, s'élevait par enchantement à la taille héroïne de Roxane et d'Hermione, et d'une voix tonnante, que je crois encore entendre, envoyait Bajazet à la mort , et foudroyait l'assassin de Pyrrhus. Mademoiselle Clairon soutint par d'autres rôles l'enthousiasme qu'elle avait excité dans Phèdre. Sa réception se fit sans obstacle et sans délai. Pendant vingt-deux années qu'elle occupa la scène , sa réputation alla toujours croissant, et le public fut constamment de l'avis de Voltaire lorsqu'il écrivait : Je suis Claironlen.

La postérité reconnaîtra les services que mademoiselle Clairon a rendus à l'art théâtral. La première elle en fit une science, et tendit toujours à la perfection , c'est-à-dire à l'expression de la vérité par des moyens nobles et de vives émotions. Secondée par Le Kain, elle abolit les costumes de

fantaisie qui confondaient dans une commune mascarade les peisonnages de tous les temps et de tous les pays. On ne vit plus se mêler, dans la même pièce, telle que Cinna ou Andrornaque ^ les acteurs vêtus en courtisans de Louis XIV, aux actrices parées en maîtresses de Louis XY (i), et

(i) Voici quelques particularités inconnues sur cette révolution des costumes. La représentation de V Orphelin de la Chine ^ au mois d'août lySS, en offrit la première idée. La manie des productions chinoises en étoffes , en meubles et en quincailleries, avait rendu si populaire la connaissance des vêtemens de cette nation, qu'il parut également impossible de montrer sur la scène des Chinois habillés en Français ou en magots. Joseph Vernet venait d'exposer ses premières marines y et la variété des costumes étrangers qu'il avait peints sur les ports de Marseille et de Toulon était surtout admirée. Les amis de Voltaire, qui déjà vivait sur le territoire de Genève , engagèrent ce peintre à dessiner pour la nouvelle tragédie des costumes mixtes, juste assez chinois et assez français pour ne pas exciter le rire. Vernet eut cette complaisance , et mademoiselle Clairon fit , dans son personnage d'Idamé , quelque altération à l'ancienne routine. La décoration présentait un superbe palais d'ordre corinthien, dont chaque colonne portait , sur son chapiteau de feuilles d'acanthe , le magot accroupi d'un mandarin occupé à lire. Cette tentative n'eut point alors de suites; mais une autre épreuve de l'année suivante fut décisive. Mademoiselle Clairon était venue donner quelques représentations à Marseille, lorsque le maréchal de Richelieu y débarqua tout couvert des lauriers de Mîshon. Le jour que le vainqueur se rendit au spectacle, elle l'em-

dès loi s les couleurs locales plus respectées invitèrent les acteurs et les écrivains dramatiques à moins s'écarter du naturel. Mademoiselle Clairon elle-même changea son premier jeu trop emporté, et y substitua une manière raisonnée, où de plus grands effets naissaient de causes plus simples , comme ces liqueurs généreuses qui s'adoucissent en vieillissant, et perdent leur âpreté en gardant leur force. Cette réforme était le fruit d'études opiniâtres qui décelaient du jugement, de la sagacité, et une contention d'esprit peu commune. Chacun de ses rôles fut confronté par elle à l'histoire, à la philosophie morale, à la connaissance

brassa et le complimenta au haut de Fescalier, dans le costume d'Alzfre, c'est-à-dire en belle robe de soie mordorée , avec un soleil appliqué en lames d'or sur la poitrine, et un petit panier circulaire ou tonnelet chargé de pompons jon-^ quille. Le jour suivant, elle joua Zaïre dans une parure non moins ridicule , et fut poignardée sur un canapé français , et fort embarrassée après sa mort dans un énorme ])anier de cour chamarré d'or et d'argent. Le soir, ellesoupait, suivant, son usage , chez le duc de Villars , gouverneur de la province, avec le maréchal de Richelieu et son état-major ; elle se trouva placée à table à côté d'une dame grecque, que M. Ouys, riche négociant et auteur de T^ojages en Italie eJ en Grèce avait épousée à Constantinople. Après les éloges que méritait son jeu, celte dame témoignaà mademoiselle Clairon ses regrets de ne pas lui avoir proposé pour le rôle de Zaïre un des habillemens grecs qu'elle avait apportés de son pays.

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du cœur humain , et lui fit découvrir dans les pièces des effets et des intentions dont les auteurs étaient eux-mêmes les plus étonnés. Une tête naturellement poétique, une oreille sensible à l'euphonie, un débit fidèle aux moindres beautés, la rendaient précieuse aux gens de lettres. Le goût des arts du dessin et de la statuaire antique présidait à sa démarche , à ses attitudes , à l'expression de ses traits. Elle poussa l'amour de l'exactitude jusqu'à s'assurer, par des leçons d'anatomie, du mouvement des muscles faciaux et des règles du jeu muet; et telle fut son ardeur scientifique, qu'elle dédaigna de s'apercevoir que de loin comme

L*actrice fut vivement frappée de cette idée ; et, comme elle devait jouer la pièce une seconde fois, non-seulement madame Guys lui envoya un de ses costumes byzantins, mais elle vint elle-même l'habiller. Le public applaudit cette nouveauté avec transport, et madame Guys en prit occasion de faire présent à mademoiselle Clairon d'un ajustement oriental complet, dont une magnifique pelisse faisait partie. De retour à Paris , mademoiselle Clairon s'empressa de renouveler une expérience dont le bon sens et la nécessité furent si fortement sentis, que la réforme devint générale pour les deux sexes. La poudre, les mouches , les chignons, les paniers , les fonlanges , et mille autres fantaisies modernes, furent bannis du costume tragique: les héroïnes de la Grèce et de Rome, les reines de Carthage et de Babylone , les sauvages du Pérou et de la Scandinavie, n'eurent plus rien à démêler avec l'Ai-? manach des Modes.

de près le plus parfait des épouvantails doit être une femme anatomiste.

Par le soin , la profondeur et la perfection de son jeu , mademoiselle Clairon fut l'actrice d«s connaisseurs, des lettrés, des gens de goût, tandis que mademoiselle Dumesnil entraînait la multitude par quelques éclairs admirables qui jaillissaient d'un débit nu, précipité, incorrect et sans couleur. Celle-ci est, disait-on, l'interprète de la nature, et l'autre est l'enfant de l'art. Mais il faut laisser à Dorât ces antithèses de rhéteur. Ce n'est pas sans art que mademoiselle Dumesnil donnait par ses négligences plus de relief aux élans de son ame; et l'art n'était, chez mademoiselle Clairon, que la règle et l'ornement d'une nature non moins riche qu'énergique. Aussi remarque-t-on , comme un témoignage de la franchise de son jeu, qu'elle excella surtout dans les rôles analogues à son propre caractère , vain, enthousiaste, altier et véhément. Ce caractère lui fit presque autant d'ennemis que ses talens. Mais , si elle en eut les torts et les ridicules, elle en recueillit aussi les avantages, le respect de soi-même, l'amour de la gloire, le désintéressement, la véracité, le goût du noble et du beau; enfin, comme elle l'a écrit elle-même, la force ^ le courage^ et le cœur d'un galant homme. On peut dire d'elle, et c'est un assez rare éloge, que, dans le cours entier de sa

vie, toutes les fois qu'elle eut un parti à prendre, elle choisit le plus généreux. Ne soyons donc point surpris si elle eut des amis enthousiastes, nonsfiulenient dans les hommes , mais parmi les femmes, entre lesquelles on peut citer la duchesse de ViUeroi , la femme de l'intendant de Paris , Berthier de Sauvigny , et la princesse Gallitzin, qui la fit peindre par Wanloo dans un tableau magnifique, que Louis XV voulut enrichir d'une bordure de cinq mille francs, et que le comte de Val belle fit graver. Une médaille fut aussi frappée en son honneur. La sculpture modela ses traits; et deux charmantes épîtres de Voltaire lui assurèrent l'immortalité mieux que le marbre et le bronze.

Mademoiselle Clairon , enivrée de ces hommages, s'indigna du contraste de sa gloire avec l'abaissement de sa profession, et résolut d'abord de soustraire les gens de théâtre à l'excommunication religieuse. Il est vrai que cette rigueur n'a pas lieu dans les autres pays catholiques , et Ton remarque que les mœurs des comédiens y sont infiniment meilleures qu'en France , résultat qui prouve , d'un côté , l'avantage des pratiques du culte, et de l'autre, le danger de la sévérité gallicane. Notre Église avait des prélats d'un esprit assez élevé pour apprécier cette considération , si elle leur eût été soumise. Il paraît que mademoi-

selle Clairon voulut l'emporter par d'autres voies. Elle inspira si mal un jurisconsulte inhabile , appelé Huerne de La Motte, que son Mémoire fut lacéré par la main du bourreau, et l'auteur rayé du tableau des avocats. Un siècle indifférent ne vit, dans la démarche de l'actrice, qu'une bouffée d'orgueil ; et ses camarades se rirent d'un zèle qui les touchait peu. Je crois cependant qu'au milieu de sa vanité, mademoiselle Clairon écoutait aussi quelques pieux scrupules , dont les femmes d'un cœur droit et d'une imagination vive ne s'affranchissent jamais entièrement. Aujourd'hui, les gens de théâtre mus de sentimens religieux trouvent un refuge dans les communions évangéliques, qui n'étaient pas alors autorisées par les lois de l'État comme elles le sont maintenant.

Mademoiselle Clairon échappa aux censures ecclésiastiques autrement qu'elle ne l'avait prévu. Un acteur du Théâtre Français s'étant donné en spectacle par un procès scandaleux contre son chirurgien, ses camarades payèrent sa dette, et arrêtèrent de ne plus communiquer avec lui. Cette résolution fit manquer une représentation de la tragédie du Siège de Calais , et causa un assez grand tumulte, à la suite duquel les principaux acteurs furent emprisonnés au Fort4'Evéque. Mademoiselle Clairon y resta durant cinq jours , et tint pendant vingt- un jours les arrêts chez elle.

Révoltée de ce traitement, elle donna sa démission, et l'autorité, alarmée de sa perte, vint négocier avec elle. Mais l'héroïne, plus inflexible dans son repos qu'Achille sous sa tente, ne se laissa point apaiser, et ia levée de l'excommunication des Comédiens, qu'elle avait bien voulu mettre pour condition à sa rentrée, n'ayant pu s'accomplir, elle quitta le théâtre à l'âge* de quarante-deux ans, dans le plus grand éclat de son talent, et laissant un vide qui ne fut pas rempli ; car les inspirations de mademoiselle Dumesnil se bornaient à peu de rôles, et lui étaient trop personnelles pour servir de modèle. Mademoiselle Clairon, devenue indépendante, fit le pèlerinage de Ferney ; et le petit théâtre du patriarche fut ébranlé de ses accens. Elle consentit à reparaître deux fois sur le théâtre de la cour, à l'occasion du funeste mariage de Louis XVI. On la vit aussi, dans une nombreuse assemblée réunie chez elle, se montrer sous le vêtement d'une prétresse d'Apollon, et couronner le buste de Voltaire en récitant un hymne de Marmontel. Le public se fût probablement moins moqué de cette fête prétentieuse, si l'ode eût été meilleure. Le soin que prit mademoiselle Clairon de former pour la scène Larive et mademoiselle Raucour, fut le dernier service de sa carrière théâtrale. Elle donna aussi quelques leçons à l'avocat-général Hérault de Se-

chelles, mais sans pouvoir animer l'idole; car je ne me souviens pas d'avoir connu de plus bel homme, ni de plus mol orateur.

La vie privée d'une actrice touche par trop de points aux actes de sa profession, pour qu'elle n'en partage pas souvent la publicité. On sait déjà quels tributs la jeunesse de mademoiselle Clairon paya dans les provinces aux séductions de son métier, et peut-être aux causes premières de son talent. Des indiscrets ont trahi les faiblesses moins excusables qui la suivirent dans une situation plus indépendante. On croirait qu'ils nous parlent, dans leurs confidences, de cette Ninon de l'Enclos qui charma ses intimités par tant de passion , de volupté, d'enjouement, de franchise, de désintéressement, par tout ce qui enchaîne les hommes, hormis la constance. Marmontel, Guymond de La Touche, Du Belloy, reçurent la part qu'elle fit aux muses dans les affections de son cœur. Son amour pour le comte de Valbelle, qui se prolongea pendant dix -neuf années, et son attachement au margrave d'Anspach, qui en dura dix-sept , eurent une célébrité , pour ainsi dire , historique. Ils s'élèvent dans la vie de mademoiselle Clairon , comme deux poëmes épiques entre beaucoup d'œuvres mêlées.

Le comte de Valbelle, plus jeune qu'elle de sept à huit ans, en fut si éperdument épris, qu'il m. '25

la sollicita pendant treize ans d'accepter sa main, et obtint même le consentement de la marquise de Valbelle, sa mère. Mais mademoiselle Clairon, qui l'aimait avec tendresse et sincérité, se refusa constamment à cette haute fortune par des motifs qui honorent la fierté et la délicatesse de son caractère. Ce jeune officier, d'un grand nom et d'une rare beauté, mêlait aux grâces brillantes d'un courtisan français une ame efféminée, un esprit frivole, et les goûts magnifiques d'un grand seigneur. Dans un moment de gène, où ses dissipations le compromettaient, mademoiselle Clairon vendit ses effets les plus précieux , et lui prêta pour dix années une somme de quatre-vingt-dix mille francs. Devenu , par la mort de son frère aîné, le chef de sa famille et possesseur d'une immense fortune, il retourna en Provence, où, dégagé des conseils de son amie , il afficha une dissolution effrénée. Son superbe château de Tourves fut un théâtre si fameux de faste, de corruption et de galanterie, que les bourgeois de la contrée n'en prononçaient le nom qu'en rougissant. Mais , à Paris , où tout se peint en beau, on publiait que ces orgies et ces fêtes , si mortelles aux bonnes mœurs, n'étaient que les simples jeux d'un troubadour opulent et spirituel , jaloux de restituer à la terre galante des Provençaux l'ancienne institution des cours damour. Je ne tairai

pas que, du sein de ce désordre, M. de Valbelle fit à l'Académie française le foiîds d'un prix annuel pour l'encouragement des gens de lettres, et qu'à ce noble réveil on reconnut l'ancien ami de mademoiselle Clairon , et tout ce qu'elle avait pu semer de littéraire dans un cœur aussi léger f i).

Plusieurs traits de la conduite de cette actrice, rentrée dans la vie commune , avaient trahi ce besoin d'occuper le public, dont ne se guérissent jamais les âmes qui ont une fois goLité l'ivresse des applaudissemens. Depuis la désertion du beau commandant de la Provence, elle cultivait quel-

(1) M. de Valbelle avait été nommé commandant de la Provence. Ce que j*ai dit de sa magnificence et de la dépravation de ses mœurs est confirmé par le témoig^nage des habitans du pays. Voici d'ailleurs ce que lui écrivait mademoiselle (lairon, dans une lettre datée d'Auspach , le 20 février 1 ^'^4 : « Pourquoi rester dans des lieux où vous avez le faste le plus « ruineux, où tout le monde vous hait au fond de Famé? A « trois femmes près , vous m'avez dit les avoir eues toutes. ' Espérez-vous qu'elles vous pardonnent tant de légèretés? « Espérez-vous que des maris outragés, des amans négligés

« pour vous, puissent jamais être vos amis? Renoncez à

« des chimères d'ostentation qui dégradent votre grandeur «4 réelle ; ayez dans vos affaires l'ordre dont votre âge, voire « esprit, votre honneur vous font un devoir ; quittez des lieux « où vous ne pouvez faire que des fautes funestes au repos de « vos vieux jours et à la gloire de io^ vos momens. Prenez " une eompagn !' qui vous honore , etc. » Une triste Oitjdité

ques branches de l'histoire naturelle , lorsque la conquête d'un prince souverain vint la distraire de ce loisir philosophique, plus convenable à la maturité de son âge. Le margrave d'Anspach, de retour dans ses Etats, ne put supporter l'absence de son amie, et la conjura de venir habiter sa cour. Mademoiselle Clairon se rendit à ses prières réitérées, et lui sacrifia toutes les habitudes de son existence. Elle avait cinquante ans lorsqu'elle partit, et soixante -sept lorsqu'elle revint en France; d'où l'on peut raisonnablement conclure que si leur union avait admis dans son berceau

détruisit tout cet enchantement. Le comte de Valbelle mourut, à quarante-six ans, usé par les plaisirs; son corps fut entreposé dans une écurie; son beau château de Tourves a été' rasé, la révolution a confisqué la somme de 24,000 fr. qu'il avait léguée a l'Académie française, par son testament du 6* février 1779, pour que le revenu en fût chaque année assigné par elle à un homme de lettres qui aurait fait ses preuves, ou qui donnerait seulement des espéiances. 11 n'était resté du nom de Valbelle qu'un fils naturel du frère aîné , dont la naissance avait été voilée par son introduction dans une famille étrangère. A la suite d'un procès célèbre au parlement d'Aix, il fut mis en possession de la plupart des grands biens que les Valbelle lui avaientlégués; mais ce jeune homme, d'une extrême beauté , d'un caractère facile, d'un esprit médiocre, et qui avait quitté son nom de Cossigny pour celui de ses bienfaiteurs, fut cruellement immolé sous le règne de la terreur.

quelque chose de terrestre , le temps avait du ] elevet' à la dignité platonique. On s'explique, au reste, l'ascendant extraordinaire des maîtresses de princes sur leurs amans, si l'on considèr#que, par le vice tle leu)* propre éducation , ceux-ci ne sont guère, eux-mêmes, que des femmes médiocres.

Christian - Frédéric - Charles - Alexandre , margrave d'Anspach et de Bareuth , qui possédait quatre noms et deux principautés , n'avait pas un seul enfant pour en hériter. L'aigle prussienne dévorait de ses l'egards cette proie qui devait lui échoir. Le margrave découragé, faible, mélancolique, tâchait de s'étourdir par les plaisirs, et menaçait de s'éteindre, comme le dernier des Médicis, dans une honteuse apathie. Mademoiselle Clairon osa rajeunir ce règne expirant, et rendre au prince abattu le sentiment de ses nobles devoirs. Il voyait en elle sa maîtresse, son philosophe et son premier ministre. Née treize ans avant lui, elle eût presque été sa mère, et il lui en donnait le nom; ce qui n'empêcha pas mademoiselle Clairon, tant que la margrave vécut , d'en essuyer des accès de jalousie. Des tracasseries et des noirceurs de cour ne purent l'arrêter dans le plan qu'elle suivit avec courage , lumières et persévérance. Les dettes anciennes et nouvelles furent acquittées, les impôts adoucis, l'agriculture utilement

protégée; la ville d'Anspaoh s'embeîlit d'une fontaine monumentale, et Vhospice Clairon éiernisa le nom de sa fondatrice. Jamais une telle sollicitude 4e l'avenir et du bonheur des peuples n'avait illustré les adieux d'une dynastie moilVante. Mais le cabinet de Berlin, qui avait d'autres vues, ne songea qu'à terminer ce drame de dix-sept ans , où l'actrice française l'importunait, depuis surtout que le margrave, devenu veuf, pouvait se remarier convenablement à sa dignité, ainsi que mademoiselle Clairon le lui conseillait, et se donner des héritiers directs. Des femmes séduisantes eurent la mission d'attaquer par les voluptés le cœur du prince, et n'y réussirent que trop bien. L'Égérie aux cheveux gris fut rassasiée de dégoûts, et céda la place aux coquettes diplomatiques; elle rendit fièrement au «margrave le peu qu'elle avait consenti à en recevoir, et rentra dans sa patrie, moins riche qu'elle n'en était sortie. Cependant, au bruit de la prochaine abdication du prince, mademoiselle Clairon, qui ne poiivait souffrir le déshonneur de ceux qu'elle avait aimés, lui écrivit, pour l'en détourner, une lettre toute romaine, et telle que le vieux Corneille l'aurait dictée. Ce fut en vain. Le margrave, privé de l'amie sincère qui seule faisait son ame et sa force , vendit ses États pour une pension , et descendu au rang de mari de lady Craven , cacha daiis

Londres un front dépouillé d'honneur et de couronne. Ce lâche dénoûment fut le plus bel éloge de mademoiselle Clairon. Son souvenir est resté cher aux pays qu'elle gouverna; car le peuple de Franconie ne s'est pas cru obligé de payer par des épigrammes les bienfaits d'une favorite , et ces bonnes gens n'ont pas eu l'esprit d'être ingrats (i).

Mademoiselle Clairon revit Paris aux approches d'une révolution qui commençait à en boulever-

(1) Milady Graven a publié récemment des mémoires de sa vie , où elle semble ignorer la réputation qui la suit en Europe , et où Ton ne trouve pas un mot digne de foi sur le margrave d'Anspach et sa vieille amie. Quoique issue d'un pa ys où le sexe timide n'aime pas franchir les bornes à moitié, elle a outré la dissimulation qu'imposent aux femmes ces sortes de confessions publiques. Voici en effet, depuis leur origine, la poétique commune des mémoires féminins. Dans les matières où elles ne sont point inte'ressées, les dames auteurs montrent de la pénétration , de la justice et de la franchise jusqu'à l'indiscrétion ; mais , dans ce qui les touche personnellemeiît , il entre si peu de vérité, et ce peu qui pénètre est si déguisé, qu'un silence absolu serait moins trompeur. Je suis loin d'inîputer à fausseté cette feinte perpétuelle; car on citerait nombre d'honnêles femmes qui ont sincèrement et complètement oublié le temus où elles furent autre chose. Soit sfiace d'en haut , soit bienfait de l'amour-propre, soit révolution organique de tempérament, le fait peut paraître plaisant , mais il est réel.

ser les habitudes ; elle chercha daiîs la tourmente à s'entourer de quelques-uns de ces débris d'anciennes amitiés, si précieux à la vieillesse. Phis tard elle publia un livre , qu'elle appelle improprement ses Mémoires. Ce qu'on y remarque le plus, c'est un style plein d'ame, de mouvement, de conscience, un style qui est bien à elle, et honore singulièrement; une femme à qui la première éducation avait manqué. Ce qu'elle y dit de son art , quoique bien incomplet, sera lu avec fruit, et annonce du sens, de la sagacité, de la précision. Elle juge autrui sévèrement, mais avec bonne foi ; elle a une grande idée de ses talens et de ses succès ; mais , comme elle s'en forme une bien plus grande encore de l'étendue et des difficultés de son art, il y a dans sa vanité même une sorte de modestie qui fait qu'elle intéresse et ne choque pas. Quant aux événemens personnels à l'auteur, la curiosité publique n'a pas été satisfaite : un petit nombre de faits tronqués et décousus ne sont pas le récit piquant et varié qu'on attendait d'une vie si pleine et si agitée, d'un caractère si supérieur à ceux qui l'entouraient, d'une observatrice douée d'un esprit si vif et si indépendant ; mais on y trouve en revanche ce qu'on n'attendait pas, des réflexions nobles et touchantes; une morale pure, raisonnable, religieuse; des conseils sur l'éducation des femmes, qui soutiendraient le pa-

SUR MADEMOISETXE CLAIRON. SgS

rallèle avec les meilleurs écrits de la marquise de Lambert; et comme la prêcheuse fait en même temps d'assez bonne grâce l'aveu de ses torts , le langage de la vertu n'est dans sa bouche ni sans attrait, ni sans naturel.

Cependant, je dois le dire, ce qui fit le plus de bruit dans son livre, fut l'histoire de son revenant; elle y raconte les tours malicieux que lui a joués, durant quelques années , l'ombre d'un jeune Breton qu'elle avait sans pitié laissé mourir d'amour. On reconnut, dans ce récit fait sérieusement et de bonne foi , l'effet naturel de ces visions que la physiologie a si bien expliquées de nos jours ; et, comme en même temps elle citait des témoins, on ne douta pas que ses amis, s'amusant de sa faiblesse, n'eussent été bien aises de lui persuader que le décès d'un pauvre amoureux ne suffit pas pour en débarrasser une cruelle. Elle écrivait d'ailleurs cinquante ans après l'événement, et ne pouvait que traduire les impressions d'une jeunesse irréfléchie. Je crois enfin qu'elle n'eût point mis au jour cette billevesée, si, à l'époque où parut son écrit, les contes de voleurs et de revenans n'eussent été le passe-temps favori des sociétés de la capitale. Un salon presque obscur, ou un pavillon de jardin éclairé par la lune , contenait l'auditoire; alors, tour à tour et avec l'accent de la conviction , quelques personnes racontaient les

aventures les plus étranges et les plus terribles. Au milieu de ces douteuses ténèbres, j'ai entendu des hommes et des femmes à la mode exceller dans ces narrations fantastiques; et un cercle de jolies têtes, tout récemment échappées au glaive de l'anarchie , goûtait le plaisir nouveau d'avoir peur sans danger.

Outre ses Mémoires, mademoiselle Clairon a écrit une énorme quantité de lettres ; le comte de Valbelle en avait pour sa part reçu quinze cents. La perte de ces lettres est fort regrettable , si l'on en juge par le petit nombre de celles qui nous restent, où la critique la plus difficile ne saurait méconnaître la pureté de la diction, la hauteur des sentimens, et surtout une verve entraînante.

L'épreuve du malheur confirma la sincérité de la morale que mademoiselle Clairon tenait de l'expérience et de la réflexion. Dépouillée de sa fortune par les violences révolutionnaires , sa vieillesse soutint avec dignité un état voisin de l'indigence , et y conserva ces formes théâtrales qui étaient devenues pour elle une seconde nature (i). On sait que, dans la vie privée, elle resta

(i) Les habitudes de mademoiselle Dumesnil étaient, au contraire , prodigieusement bourgeoises. Mademoiselle Clairon aimait, dans ses propos railleurs, à dépeindre sa rivale quittant le scoplre de Cléopâtrey?oz/r donner a manger à ses poules.

en effet toujours reine et actrice , et que , clans son livre, elle recommande aux comédiens cette bizarre illusion comme une précaution essentielle de l'art , imitant par là beaucoup de beaux esprits qui ont composé des poétiques à l'usage de leurs défauts. Cette habitude majestueuse la servit merveilleusement vers le déclin de sa vie dans une entrevue très-singulière au château de la Maimaison, qui mit en présence l'ancienne reine de la Comédie et le roi nouveau de la république française. Je me souviens d'avoir fait, avec quelques personnes, une visite à mademoiselle Clairon dans l'année qui précéda sa mort. Je trouvai une trèspetite vieille, sèche, ridée et maladive; sa personne offrait tous les signes de la caducité , à l'exception de sa voix grave , ferme et sonore , sans aigreur et sans dureté. Elle s'exprima avec lenteur et majesté, en termes purs et bieu choisis, sur les détails domestiques dont nous avions à lui parler. Ayant aperçu un enfant qui était venu avec nous, elle prononça ces paroles avec solennité : Faites approcher cet enfant ; il sera bien aise un jour de dire quil a vu mademoiselle Clairon , et quelle lui a parlé. J'avais peine à cacher le sourire que provoquait le contraste entre le ton et la matière de ses discours ; mais comme tout ce qui est extraordinaire sans être affecté finit par intéresser, l'accent ingénumenl dramatique de la petite

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