III
rent ceux d'un sage , et d'un bon citoyen. Il acquit d'une part deux terres considérables, celle de Lumigny dans la Brie , et celle de Voré dans le Perche, avec le dessein de les habiter et de les cultiver; et d'autre part, il épousa mademoiselle de Ligniville, nièce de madame de Graffigny, grande personne de vingt-huit ans, n'ayant pour toute fortune que beaucoup de beauté, pour toute science que beaucoup d'esprit naturel , et pour caractère toute la noblesse de sentimens de son mari (i). Ce fut avec ces douces provisions que le philosophe gagna sa Thébaïde, au grand étonnement des âmes communes, qui ne lui pardonnaient pas de préférer aux avares calculs de l'Hôtel-des-Fermes le, bonheur, le repos, la jouissance de soi-même, et des occupations de son goût.
Sa vie fut dans ses terres, comme à Paris, un enchaînement de bienfaits. Introduire l'aisance et le travail en fondant ime manufacture et des mé-
(i) Fontenelle, qui avait alors bien près de cent ans, n'en fit pas moins sa visite à la nouvelle mariée. Comme Helvétius le pressait de s'asseoir, en lui faisant remarquer que madame Helvétius se tenait debout par égard pour lui : u Ah , ah ! dit le galant écrivain de la Pluralité des mondes , c'est un astre qui se lève pour moi , mais qui se couche pour vous. » On tient cette petite anecdote de la bouche de madame Helvétius.
tiers, fixera ses frais un habile chirurgien, établir des secours pour les infirmes et en porter luimême aux malades, éteindre les procès, concilier les différends, réparer le tort des saisons, étaient ses soins habituels. Il aimait les visages contens , et plus d'une fois, dans les fêtes de village, il acheta tout le fond de la foire pour le distribuer auxassistans. Il apprend un jour que ses gens d'affaires poursuivent un gentilhomme du voisinage qui se plaint de sa dureté; il court à ce débiteur, lui donne sa quittance , et le force d'accepter une pension nécessaire à l'éducation de ses enfans. Ce trait a été transporté et applaudi au théâtre, dans une jolie comédie de M. Andrieux. L'exercice de la chasse, dont la force de son tempérament lui faisait un besoin , mettait seul une lacune dans la vie philosophique du seigneur de Voré. Ce goût passionné se peignit jusque dans les habitudes de son château, où l'heure du dîner s'annonçait aux convives, non par le son monastique de la cloche, mais par une salve de mousqueterie. Amoureux de la chasse, il dut en être jaloux, et voir avec l'impatience d'un rival les entreprises des braconniers. Aussi , comme chasseur , il les poursuivait à grand bruit, et comme philosophe humain il payait secrètement leurs amendes. Quelquefois madame Helvétius, à l'insu de son mari, indemnisait encore les délinquans ; en sorte qu'une con-
damnation manquait rarement crétre pour eux une bonne fortune. J'ai dit tous les crimes de la féodalité dans les domaines d'Helvétius.
Chaque hiver le ramenait à Paris , où il fréquentait et recevait alternativement les sociétés du baron d'Holbach et de madame Geoffrin. Il paraît que sa conversation y manquait de la brillante légèreté et de la verve originale qui en signalaient les coryphées. Préoccupé de ses travaux particuliers, ii ramenait les esprits aux questions qui en étaient l'objet, et chassait aux idées dans les salons de Paris , avec la même constance qu'aux bétes fauves dans les forêts du Perche. Le bouffon Galiani le compare , dans une de ses lettres , au sénateur Pococurante ^ personnage apathique du roman de Candide , et cette plaisanterie , sous la plume du pétulant Napolitain, est un témoignage parfait de la modération , de la bonne foi , et de l'égahté d'ame d'Helvétius. Aussi, lorsqu'il rentrait dans son cabinet avec le butin fait dans les cercles, et que la tâche de l'auteur commençait, il sentait le besoin de rompre l'équilibre trop complet de ses facultés. On dit qu'à l'exemple de Crébillon et du père Maimbourg , il montait les ressorts de son ame par des excitations factices, telles qu'une action véhémente, une obscurité soudaine, une marche précipitée. Ce n'est pas qu'il cherchât dans cette tourmente des effets im-
SUR CLAUDE-ADRIEN HELVÉTIUS. SSy
péiueiix, car toujours sa composition s'achevait avec lenteur et maturité; et, non moins difficile que Buffon , il a refait jusqu'à vingt fois quelques chapitres de ses œuvres. Le livre fameux de VEsprit fut ainsi élaboré dans les sept années qui suivirent l'abdication financière de son auteur.
Cet ouvrage fit tant de scandale en naissant, qu'on le croirait criminel ; et , quoique moins lu qu'autrefois, il a conservé tant d'estime , qu'on le croirait irréprochable. En France, où la réputation des Hvres se fixe par des jugemens aussi sévères qu'absolus, le sort de celui -ci paraît un véritable phénomène. La partie où Helvétius définit les noms donnés à l'esprit, depuis le génie jusqu'au bon sens, est une sorte de métaphysique littéraire, pleine d'invention et de sagacité, qui est restée classique dans le monde savant. Les autres parties étincellent d'observations fines, de rapports piqnans. Les vertus, la gloire, l'ennui, l'ignorance, les préjugés, les passions, l'intérêt, l'orgueil, s'y décomposent par l'analyse. Les vérités de détail y sont semées à pleines mains, et quelques-unes méritent , par leur importance et leur nouveauté, l'honneur qu'on attache aux décou» vertes. Le style sans chaleur, mais sans déclamation, clair, précis, varié, plaît par sa mesure et sa pureté. L'attention A\\ lecteur est fréquemment soutenue par des anecdotes et des traits
gracieux ou spirituels , dont s'effarouchent les seuls pédans qui ne sauraient concevoir la philosophie sans longue barbe et sans manteau. Si Helvétius n'eût voulu que donner un supplément à La Bruyère, sa gloire serait sans tache. Mais , dans le pays où l'on tolère le moins les systèmes , il en fonda un sur trois bases fautives, un doute, une erreur et une équivoque. J'appelle un doute l'étendue qu'il prête à la sensibilité physique ^ sentier obscur où Locke et Aristote on t pu l'égarer (i ). J'appelle une erreur l'assertion que tous les hommes tiennent de la nature une égale aptitude; paradoxe au reste qui, augmentant l'importance de l'éducation, serait très - salutaire, s'il n'était insoutenable. Enfin, j'appelle une équii^oque cet intérêt personnel assigné comme seul mobile des jngemens et des actions des hommes, et qui nous rappelle V amour-propre Ae La Rochefoucauld, Vajnour de soi de Vauvenargues, et le- dogme de Vutilité établi par plusieurs moralistes anglais pour fondement de la politique, des lois et des mœurs. Dans la graiule ame d'Helvétius, le mot î}Cintérêt ne pouvait avoir le même sens que dans la bouche du vulgaire. C'est ainsi qu'une méprise
(i) Ainsi que Locke, Helvélius lut soupçonné de matérialisme ; mais dans le livre de V Homme ^ où il ne dissimulait lien , ayant protesté de son éloignement pour cette doctrine laiissc Cl avilissante, il est juste de l'en al)soudre.
SUR CLAUDE-ADRIEN HELVÉTIUS. Sdq
sur le mot de volupté a transformé l'austère Epicure en législateur des vices. Helvétius, ne se défiant pas assez de sa pente à tout généraliser, se mit en quelque sorte hors de son livre , et à force d'être impartial, se trouva trop indifférent. Il écrivit, pour ainsi dire, à son insu, un chapitre sur l'amitié, qui sera toujours foudroyé par quelques naïves paroles de Montaigne et de La Fontaine. Il prépara aux sophistes des résultats qui l'auraient effrayé, s'il les eût aperçus des hauteurs où planait son génie rêveur et méditatif. La philosophie des anciens avait bien pu porter un aride compas sur les devoirs de l'homme ; mais l'ame des modernes , ennoblie par des croyances épurées , exige plus d'illusion et de délicatesse dans les doctrines morales. Quelques-uns ont loué la dialectique avec laquelle Helvétius enchaîne les bases de son système. Mais quel prix cette unité artificielle ajoute-t-elle à un ouvrage où l'on ne saurait voir qu'un tissu dont la chaîne est de plomb et la trame est d'or?
L'accueil des philosophes fut sévère pour le livre De Z'^'^p/^/^. Leur goût sentit moins les choses excellentes dont il abondait, que la droiture de leur jugement ne fut choquée des erreurs qui en occupaient les sommités. On prétend aussi qu'ils n^ se virent pas sans quelque dépit atteints par le premier essai d'un auteur qu'ils avaient jus-
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qu'alors classé dans leurs rangs comme un amateur et un Mécène. Turgot , Buffon, Morellet, eurent de la répugnance pour ses paradoxes. Le roi de Prusse écrivit: «Son ouvrage, quoique rempli d'esprit, ne m'a ni persuadé ni convaincu. » Rousseau et Voltaire le combattirent, le premier avec éloquence et respect; le second, avec une légèreté moqueuse. La persécution , dont je vais bientôt parler, attira l'attention générale sur un livre à la perfection duquel il n'a manqué que de mieux ressembler à son auteur. Le public fit sans peine le départ de ce qu'il contenait de vrai et de faux, et jamais écrit n'est resté dans la main des lecteurs plus sainement jugé , après surtout qu'un théologien, le prieur Gauchat, en eut exprimé le renin, dans un écrit intitulé : Catéchisme du livre de V Esprit. Tout semblait fini dès long- temps, lorsque l'auteur du Cours de littérature en recommença sans utilité une énorme réfutation , où ce critique a usé de son rare secret de faire aimer tout ce qu'il déteste.
Quoique Helvélius n'eût point attaché à son livre le nom de l'auteur il n'entendit pas le publier furtivement. Il demanda un privilège, et le chancelier lui nomma pour censeur M. Tercier, membre de l'Académie des inscriptions, et premier commis des affaires éfrangères. C'était en tous pointsunhomme considérable, qui avait rendu de
grands services à la reine et au roi Stanislas son père , et avait souffert pour eux une dure captivité en Russie. On devait à son talent tous les mémoires politiques employés à l'instruction du dauphin. Il était le principal artisan de la paix d'Aix-la-Chapelle, et en avait apporté le traité à Versailles. Sans doute, il ne goûta pas toutes les opinions d'Helvétius, et son approbation fut une simple formule dénuée des éloges qui étaient alors en usage; mais il pensa qu'un gros volume in -4% mis liors de la portée du peuple , et ne devant être lu que par des esprits en état de l'apprécier, ne pouvait être pernicieux. Les paradoxes de l'auteur lui semblèrent un système de fantaisie, tel que les Grecs oisifs en voyaient chaque jour naître et tomber sous les portiques d'Athènes. Mais, enfin, il crut que dans un pays très-civilisé, qu'on ne prétendait pas gouverner comme un cloître, il fallait laisser^ hors du sanctuaire des vérités révélées, et loin des chaires de renseignement public, un champ d'exercice et d'hypothèses pour les esprits d'un certain ordre. L'événement le justifia; car, plus les éditions du livre d'Helvétius se sont multipliées, moins il a été dangereux; tant le vrai, le chimérique et le répréhensible y ont été bien discernés.
La prudence de M. Tercier échoua contre de fatales circonstances. Le royaume était déchiré
par des haines de parti, le bras d'un assassin venait de frapper le monarque, et l'État soutenait, sans gloire, une guerre funeste. Le livre d'un homme aussi considéré qu'Helvétius parut un digne élément de discorde, et l'émulation des jansénistes et (!es jésuites enflamma l'autorité contre cet écrit, dont l'auteur lui-même avait, sans défiance, fait hommage à la famille royale et aux premiers personnages de la cour. Si Helvétius avait outré les principes pour paraître singulier, on outra les conséquences pour le montrer coupable. Touché des larmes de sa mère et du péril de M. Tercier, il signa en vain deux soumissions successives. La Sorbonne censura l'ouvrage; un arrêt du conseil en révoqua le privilège; l'archevêque le condamna par un mandement daté du lieu de son exil, d'où ce prélat inflexible refusait à autrui l'indulgence dont il avait besoin lui-même; enfin 5 il eut à essuyer un jugement de l'inquisition romaine, et une lettre apostolique du pape Clément XIIL Pour compléter la ligue, l'affaire était poursuivie au parlement contre l'auteur. Les jansénistes voulaient sa tête, et les jésuites son déshonneur; et tel était alors le chaos de nos lois, que le tribunal pouvait en effet très-légalement l'immoler ou le flétrir, l'avertir ou l'absoudre. Mais on reconnut la puissance de l'opinion publique sur un corps qui appartient, par ses habi-
tildes, à un monde élégant et cultivé. Non-seulenient Helvétius ne fut ni nommé ni assigné, mais une troisième rétractation, qu'un jésuite lui avait surprise, demeura ensevelie au greffe. L'ouvrage seul fut condamné au feu, et confondu, à dessein, dans le nombre d'une dizaine de brochures inconnues. Helvétius se démit de sa charge de maître-d'hôtel de la reine, qu'il avait gardée par complaisance pour sa famille. Quant à M. Tercier, le zèle fit taire la reconnaissance, et on le dépouilla de sa place au département des affaires étrangères (i). Mais , par une de ces contradictions familières aux gouvernemens faibles, tandis que d'un côté Louis XV le destituait , de l'autre il le créait directeur de sa correspondance secrète; et il lui conserva, toute sa vie, cette confiance intime qu'avaient eue auparavant le prince de Conti et le comte de Broglie.
La persécution jeta sur le livre De V Esprit un éclat démesuré. Il fut aussitôt traduit et vanté sans restriction , quoique par des causes diffé-
(i) Le duc de Choiseul ne consentit qu'avec regret l\ la destitution de Tercier, qu'exigea la cabale , et il continua de l'employer à des travaux particuliers, La collection de ses mémoires politiques se trouve aux archives des Affaires Étrangères, et y forme quinze volumes in-folio manuscrits. 11 mourut le 21 janvier 1767, et non 1766, comme disent les diclionaairi s.
rentes , en Angleterre, en Allemagne , en Italie. Les Anglais ne partagèrent point nolre'éloignement pour des hardiesses systématiques ; les bons Allemands ne livrèrent point à de rigoureuses interprétations les écrits d'un honnête homme; et les Italiens, accoutumés par une vieille civilisation à médiocrement estimer la nature humaine, furent prêts à s'écrier, avec madame du Deffant : « On ne fait tant de bruit contre Helvétius, que parce qu'il a révélé le secret de tout le monde. » Enfin arriva du fond du Nord, par l'organe du président de l'Académie dePétersbourg, l'hommage d'une naïve admiration. La gloire européenne de l'auteur l'il» lustra dans sa patrie; et les philosophes, qui l'avaient traité froidement comme émule, l'idolâtrèrent comme martyr. Sa maison devint un de ces sanctuaires obligés où tout voyageur doit, sous peine de barbarie , apporter au moins le tribut de sa curiosité. On devait prévoir ces résultats d'une attaque irréfléchie. Les systèmes n'ont d'autres juges que le temps et l'opinion ; et l'on s'est plus d'une fois repenti d'avoir devancé leur décision par d'impérieuses bévues. Il est aussi utile de discuter les doctrines, que pernicieux de leur faire .violence; car on ne les opprime jamais sans honte, si elles sont vraies, ni sans imprudence, si elles sont fausses.
Après la signature de la paix, Helvétius recueil-
lit, dans deux voyages, les fruits de sa célébrité. Le roi d'Angleterre lui fit un accueil distingué. Les princes d'Allemagne le comblèrent de marques d'honneur, et le roi de Prusse les surpassa, en' ne lui permettant pas d'avoir d'autre logement que son palais, ni d'autre table que la sienne. Cette intimité inspira au monarque une profonde estime pour son liote, et six ans plus tard, il écrivait à d'Alembert : «J'ai appris la mort d'Helvétius avec une peine infinie : son caractère m'a paru admirable. On eût, peut-être, désiré qu'il eût moins consulté son esprit que son cœur (i). » De son côté, Helvétius n'oublia pas qu'il était Français sous les lambris de Potsdam , et profita des bontés de Frédéric, pour tenter la réconciliation des deux cours. Le succès de ses premières ouvertures fut tel , qu'il se hâta d'en informer les ducs de Cboiseul et de Praslin, par l'entremise du ministre de Parme. Encouragé par leur réponse, il s'occupa de deux objets : l'un , plus urgent, était la nomination concertée d'ambassadeurs agréables aux deux puissances; et l'autre, plus délicat, la proposition de la Prusse à la France, de s'unir, sans délai, avec l'impératrice de Russie, par un traité de commerce, nécessaire pour mettre un frein à l'ambition britannique. Helvétius avait en
(i) LeUre du 26 janvier 1772.
outre, par le conseil de Grimm , invoqué les bons offices de la duchesse de Saxe-Gotha , femme d'un esprit supérieur, en qui le roi de Prusse avait une grande confiance, et la princesse acceptait la mission avec joie , et promettait le concours des États protestans de l'Allemagne; mais l'ascendant de l'Autriche dans le cabinet de Versailles, et l'aversion personnelle de Louis XV pour Frédéric, rendirent vaines tant de salutaires intentions. Helvétius reçut , au mois de septembre 1 765 , l'ordre du duc de Choiseul , de ne plus donner suite à cette négociation, qui avait duré près de cinq mois.
Le retour d'Helvétius à Paris ne fut pas le terme de ses relations avec le roi de Prusse. Ce prince invita le philosophe à lui procurer quelques hommes capables de régir ses impôts, et sortis de cette brillante école de financiers que le cardinal de Fleury avait attachée aux entrailles de la France. Helvétius, qui connaissait les adeptes de son ancienne profession ^ en forma une compagnie, pour laquelle il obtint de notre gouvernement les passe-ports nécessaires à sa transplantation. Quand on se rappelle avec quelle exactitude ces habiles gens fauchèrent la Prusse, il faut louer dans la complaisance d'Helvétius l'acte d'un bon Français et une belle représaille de la guerre de Sept-Ans. On dit néanmoins que Frédéric se lassa
plus tôt de nos philosophes que de nos raaltô tiers; mais il est permis de croire que ses sujets firent tout le contraire.
Depuis l'exécution judiciaire de son premier ouvrage , Helvétius en composait secrètement un second. Si on se fût borné à l'éclairer par la critique, il est probable qu'un écrivain d'un cœur aussi droit eût adouci ce qui avait alarmé dans ses opinions. Mais, aigri par l'injustice qu'il croyait avoir essuyée, il renonça même aux ménagemens dont on ne lui avait pas su gré. Ce n'est pas qu'il espérât de la tolérance, dans un pays où l'on était réduit à faire imprimera Genève l'Esprit des Lois comme un livre d'hérésie, et où l'interdiction frappait des ouvrages aussi évklemment inoffensifs que V Histoire de Louis XI ^ par Duclos, et V Histoire de Sobieski^'par l'abbé Coyer. Mais, ne voulant ni compromettre son repos, ni ajourner après sa mort une production qu'il jugeait utile, il imagina d'envoyer son manuscrit à Nuremberg, et d'en publier là une traduction allemande , comme composition originale. On voit , par sa correspondance avec M. Hume, qu'il eut de même le dessein de se cacher sous le masque d'une traduction anglaise. Sa mort prématurée, qui arrêta l'accomplissement de ces deux projets , ne fut pas tout-à-fait imprévue. Helvétius aimait profondément sa patrie; et, si quelquefois sa plume en
gourmande les institutions , on sent dans ses reproches le dépit d'un amant, et non l'ingratitude d'un fils. Les parlemens étaient à ses yeux Tunique refuge de la liberté française, et leur destruction le frappa d'un découragement mortel. On le vit reprendre alors le poème qu'il avait commencé dans sa jeunesse, comme dernier amusement d'une vie qui s'éteint. Sa constitution altérée par le chagrin, ne put résister à une attaque de goutte qui Fenleva, dans la for ce de l'âge, à la république des lettres, que son caractère honorait, au culte de sa famille, dont il était chéri à tous les titres, et à la foule des infortunés que soutenait sa bienfaisance. Il laissait une veuve dont je parlerai bientôt, et deux filles qu'on surnommait dans la société les Étoiles ^ et qui épousèrent les comtes de Meun et d'Andlau. J'ai connu aussi un vieillard , mort depuis quelques mois à l'âge de quatre-vingtun ans, et qui passait pour fils naturel d'Helvétius et d'une mère allemande. L'origine paternelle se trahissait en lui, par la ressemblance des beaux traits de son visage, par sa passion pour la vie champêtre , et par la vigueur de sa vieille ame trempée de philosophie.
La mémoire d'Helvétius fut moins enrichie par la publication posthume de son poème du Bonheur^ que par un essai intéressant sur sa vie et ses ouvrages , dont M. de Saint-Lambert Taccom-
pagna. Le manuscrit envoyé à Nuremberg , et intitulé de VHomme^ parut ensuite. Le style, plus chaud et moins orné que celui de F Esprit ^ s'y anime de l'indignation de l'auteur. Helvétius essaie de justifier ses premières opinions , et les étend à l'éducation des hommes et à la police des gouvernemens. Quoique la sagesse soit loin d'applaudir à toutes ses vues^ quelques-unes méritent un sérieux examen , et ne respirent pas l'indiscrétion du novateur. Si cet ouvrage n'a jamais atteint à la renommée du précédent, c'est que la persécution lui manqua. Bien plus hostile et plus empreint de ces témérités qui courroucèrent justement la viedlesse du roi de Prusse, il ne tut cependant pas poursuivi, soit que l'expérience eût rendu l'autorité mieux avisée, soit que l'amour de la vérité ait en effet plus de patience que les factions; car, depuis la croisade contre le livre De V Esprit ^ un grand mouvement avait changé le scène politique, et montrait les jésuites chassés , les jansénistes mal affermis , le nouveau parlement baffoué comme usurpateur, et la cour aux pieds d'une femme pour qui le nom d'aventurière eût presque semblé une flatterie.
Par une exception assez rare , la gloire d'Helvétius a reçu un nouvel éclat de l'édition complète de ses œuvres. L'abbé La Roche, qui la donna en 1795, fit preuve de discernement par m. 24
le choix des écrits posthumes de l'auteur, tels que ses jugemens sur V Esprit des Lois et sur la constitution de l'Angleterre, et cent soixante Réflexions^ morales ou politiques, extraites de ses manuscrits. Il me semble que dans ces/ragmens, moins entachés de paradoxes que ses grands ouvrages, et remarquables par le jet de la pensée, le tour concis de l'expression, et la touche d'un esprit du premier ordre , on retrouve la finesse de Tobser» vation jointe à la grandeur des vues, et quelque chose aussi de cette science de l'avenir qui est un attribut du génie. Ceux qui croyaient Helvétius maîtrisé par des principes trop absolus, l'entendront, au contraire, professer qu'il faut se défier des fausses idées d'une perfection impossible à la multitude, et que les bons gouvernemens se forment avec une extrême lenteur par le temps , l'expérience et les lumières (i). Sa politique conciliait ainsi la force et la modération , comme firent tous les grands philosophes, et Rousseau lui-même, si hardi dans le Contrat social^ où il n'agite que des théories , et si timide dans le Gouvernement de Pologne ^ où il s'agit d'opérer sur des hommes. Quand je me suis demandé quel sort attendait Helvétius si le cours naturel de sa vie
(i) Helvétius, t. XTV^ réflexions i48* et i53e. Édition de Didot , 1795.
Feût amené jusqu'au sein de notre révolution , je n'ai plus douté qu'il n'y eût partagé la fin déplorable de ses illustres amis , les Malesherbes et les Lavoisier (1). Mais la capricieuse démocratie qui l'aurait immolé vivant , voulut l'honorer mort ; elle donna son nom à la rue Sainte- Anne ^ qu'il avait habitée à Paris; et je crois qu'aujourd'hui cette prérogative lui est disputée. Ceci me rappelle que la ville de Londres avait aussi une rue Sainte- Anne dont le nom fut changé, pendant la guerre civile, non sans de graves querelles pour un incident si puéril. Cette controverse populaire , plaisamment racontée dans un des plus agréables chapitres du Spectateur ^ nous laisse la preuve consolante qu'il y a au moins communauté de folie entre la Seine et la Tamise.
Le nom d'Helvétius fut surtout dignement gardé par sa veuve, qui lui survécut près de trente années et refusa l'alliance de Turgot et de Franklin. Cette femme respectable, morte à quatre-vingts ans , dans la dernière année du dixhuitième siècle , faisait revivre , avec l'originalité piquante qui lui était propre, la grandeur
(i) CeUe conjecture est d'autant moins douteuse que les fanatiques du temps ne tardèrent pas à briser solennellement dans leur club le buste d'Helvétius , afin de se consoler de îic pouvoir plus faire tomber sa tête.