Oeuvres de P. et Th. Corneille
TiEi.r.K TonNEiiLE iinquit à Roiion, on 1(100, de Pierre Conii'ille, inaîlre des eaux et forêts en la vicomte de llouen, et de Marliie le Pesant. Il fit ses études aux jésuites de Rouen, et il en a toujours conservé une extrême reconnaissance pour toute la Société.
H se mit d'abord au barreau, sans goût et sans succès : mais une petite occasion lit éclater en lui un génie tout différent; et ce fut l'amour qui la fit naître. Un jeune liomnio de ses amis, amoureux d'une demoiselle de la même ville, le mena chez elle : le nou\eau-venu se rendit plus agréable que l'introducteur. Le plaisir de cette aventure excita dans M. Corneille un talent qu'il ne connaissait pas; et sur ce léger sujet il fit la comédie de ilclilc, qui parut en 1025. On y découvrit un caractère original; on conçut que la comédie allait se perfectionner; et. sur la confiance qu'on eut du non\el auteur qui paraissait, il se forma une nouvelle troupe de comédiens.
Je ne doute pas que ceci ne surprenne la plupart des gens qui trouvent les six ou sept premières jiiéces de M. Corneille si indignes de lui, qu'ils les voudraient retranclier do son recueil et les faire oublier à jamais. Il est certain que ces pièces ne sont pas belles; mais, outre qu'elles servent à l'iiistoire du théâtre, elles servent beaucoup aussi à la gloire de M. Corneille. '
H y a une grande différence e.itre la beauté de l'ouvrage et le mérite de l'auteur. Tel ouvrage qui est firt médiocre n'a pu partir que d'un génie sublime; et tel autre ouvrage qui est assez beau a pu partir d'un génie assez médiocre. Chaque siècle a un certain degré de lumières qui lui est propre. Les esprits médiocres demeurent'au-dessous de ce degré; les bons esprits y atteignent; les excellents le passent, si on le peut passer. Un lionimo né a\ ec des talents est naturellement porté par son siècle au point de perfection où ce siècle est arrivé : l'éilucatio;! qu'il a reçue, les exemples qu'il a devant les yeux, tnut le conduit jusque-là. Mais, s'il va plus loin, il n'a plus rien d'é-
tranger qui le soulienne, il ne s'nppnie que sur ses propres forces, il dev ienl supérieur aux secours dont il s'est servi. Ainsi deux auteuis, dont l'un surpasse extrêmement l'antre par la beauté de ses ouvrages, soiit néanmoins égaux en mérite, s'ils se sont également élevi's chacun au-dessus de son siècle. Il est vrai que l'un a été bien plus haut que l'autre; mais ce n'est pas qu'il ait eu plus de force, c'est seulement qu'il a pris son vol d'un lien pins élevé. Par la même raison, de deux auteurs dont les ouvrages sont d'une égale beauté, l'un peut être un homme fort médiocre, et l'autre un génie sublime.
Pour jugerde la beauté d'un ouvrage, il suffit donc de le considérer en lui-même; mais, pour juger du mérite de l'auteur, il faut le comparer à son siècle. Les premières pièces de BI- Corneille, comme nous avons déjà dit. ne sont pas belles: mais tout autre qu'un génie extraordinaire ne les eût pas faites. Mélilc est divine, si vous la lisez après les pièces de Hardy, qui l'ont immédiatement précédée. Lethé.-itre y est sans comparaison mieux entendu, le dialogue mieux tourné, les. mouvements mieux conduite, les scènes plus agréables; surtout, et c'est ce que Hardy n'avait jamais attrapé, il y règne un air assez noble, et la conversation des honnêtes gens n'y est pas mal représenl^'C. Jusque-là on n'avait guère connu que le comique le plus bas ou un tragique assez plat; on fut étonné d'entendre une nouvelle langue.
Le jugement que l'on porta de Melitc fnt que cette pièce était trop simple et avait trop peu d'événements. M. Corneille, piqué de cette critique, lit Cli~ landrc, et y sema les incidents et les aventures avec une très-vicieuse profusion, jilus pour censurer le goût du public qv.': pour s'y accommoder. Il parait qu'après cela il lui lut permis de revenir à son naturel. La Galerie du l'alais, la Veuve, la Siiivaiite, la Placc-lioiiale, sont plus raisonnables.
Nous voici dans le temps où le théâtre devint florissant par la faveur du cardinal de Iticlielieu. Les
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priiicos et li's ministros n'nnt rjn".-! cuniDiaiHliT qu'il SI! fnniip des |)oc'los, des pciiilrrs, loul ro (|ii ils vnucJioiit, et il s'en foi'mo. il y a une infiiiité du g''iiii's de diflerenles espèces qui n'iitteiulent, pour se déelarei', que leurs ordres on jilutùl leurs grâces. La nature est toujours prête à servir leurs goftts.
Ou reconiiuenea alors à étudier le Ihéâtre des anciens et à soupçonner qu'il pouvait y avoir des règles. Celle des vingt-quatre lieun.'sfut une des premières dont on s'avisa; maison n'en faisait pas encore trop grand cas. Témoin la manière dont M. Corneille luiniCme en parle dans la préface de Clilandrc, imprimée en U'52. « Que, si j'ai l'enfermé cette pièce dans la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Melile, on que je me sois résolu à m'y atlaclierdorénavanl. Aujourd'hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la mi'prisenl : pour moi, j'ai voulu seulement montrer que, si je m'en éloigne, ce n'est pas faute de la connaître. »
>'e nous imaginons pas que le vrai soit victorieux dès qu'il se nionirc: il l'est à la fin, mais il lui faut du temps pour souuiettre les esprits. Les règles du poème dramatique, inconnues d'abord ou méprisées, quelque ti'mps après combattues, ensuite reeues à demi, et sous des conditions, demeurent enfin maîtresses du théâtre. Mais l'éiioque de rétablissement de leur empire n'est propreuient qu'an tenqis de Cinna.
Une des plus grandes obligations que l'on ait à M. Corneille est d'avoir purifie le théâtre. Il fut daliord entraîné par l'usage établi, mais il y résista au.'sitùt après; et depuis CliUmdrc, sa seconde pièce, ou ne trouve plus rien de licencieux dans ses ouvrages.
M. Corneille, après avoir fait un essai de ses forces dans ses six premières pièces, où il s'éleva déjà audessus de son siècle, prit tout à coup l'essor dans Màlcc, et monta jusqu'au tragique le plus sublime. A la v^érilé, il fut secouru par Sénèque; mais il ne laissa pas de faire voir ce qu'il pouvait p;ir luimême.
Ensuite il retomba dans la comédie, et, si j'ose dire ce que j'en pense, la chute fut grande. \,'llluxioii comique, dont je parle ici, est une pièce irrégulière et bizarre, et qui, par ses agréments, n'excuse point sa bizarrerie et son irrégularité. H y domine un personnage de Capitan qui abat d'un sourile le grand Soplii de l'erse et le grand Jlogol, et qui, une fois en sa vie, avait empêché le soleil de se lever à son heure prescrite, parce qu'on ne trouvait point l'aurore, qui était couchée avec ce merveilleux brave. Ces caractères ont été autrefois fort à la mode ; mais qui représentaient-ils'.' x\qui en voulait-on? Est-ce qu'il faut outrer nos folies jusqu'à ce point-là pour les rendre plaisantes? En vérité, ce serait nous faire trop d'honneur.
Xpri'iiMUiision comique, M. Corneille se rele\a plus grand et plus fort que jamais, et fit le Cid. .lamais pièce de théâtre n'eut un si grand succès. Je me souviens d'avoir vu en ma vie un homme de guerre et un mathématicien qui, de toutes les comédies du monde, ne connaissaient que le Cid. L'horrihle bar-
liarie oii ils vivaient n'avait pu eiiipècliiT le nom du Cid, d'aller jusqu'à eux. Jl. Corneille avait dans son cabinet celte pièce traduite en toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavonne et la turque. Elle était en allemand, en anglais, en ilanijuj, et, par une exactitude flamande, on l'avait rendue vers pour vers. Elle était en italien, et. ce qui est plus elonnant, en espagnol. Les Espagnols avaient bien voulu copier eux-mêmes une pièce dont l'original leur appartenait. M. Pélisson, dans son Histoire de l'.icadéinie, dit qu'en plusieurs provinces de France il était passé en proverbe de dire : « Cela est beau comme le Cid. » Si ce proverbe a péri, il faut s'en prendre aux auteurs, qui ne le goûtaient pas, et à la cour, où c'eût été très-mal parler que de s'en servir. sous le ministère du cardinal de liicbelieu.
Ce grand homrne avait la plus vaste ambition qui ait jamais été. La gloire de gouverner la France presque absolument, d'abaisser la redoutable maison d'Autriche, de remuer toute l'Europe à son gré, ne lui suffisait point : il y voulait joindre encore celle de faire des comédies. Quand le Cid par;it, il en fut aussi alaruii' ijuc s'il avait vu les Espagnols rlevant Paris. Il souleva les auteurs contre cet ouvrage, ce qui ne dut pas être fort difficile; et il se mit à leur tête. M. de Scudéry jjuhlia ses Ohereniioiis xur le Cid. adressées à l'Académie française qu'il en faisait jr.ge, et que le cardinal, son fondateur, sollicitait puissimment contre la pièce accusée. .Mais, afin que l'Académie pût juger, ses s'atuls voulaient que l'autre partie, c'est-à-dire M. Corneille, y consentît. On tira donc de lui une espèce de consentemeut qu'il ne donna qu'à la crainte de déplaire au cardinal, et qu'il donna pourtant avec assez de fierté. Le moyen de ne pas ménager un pareil ministre, et qui était son bienfaiteur! car il récompensait comme ministre ce même mérite dont il était jaloux comme poète; et il semble que cette grande âme ne pouvait pas avoir des faiblesses qu'elle ne réparât en niêinc temps par quelque chose de noble.
L'.Académie française donna se^ SciHimeiih .sur le Cid, et cet ouvrage fut digne de la grande réputation de celle compagnie naissante. Elle sut conserver tous les l'gards qu'elle devait et à la passion du cardinal et à l'estime prodigieuse que le public avait conçue du Cid ; elle salisfit le cardinal en ivi)renant exactement tous les défauts de cette pièce, et le public, en les reprenant avec modération et inème souvent avec des louanges.
Quand .M. Corneille eut une fois, pour ainsi dire, atteint jusq l'an Cid, il s'éleva encore dans les Iloraccs; enfin il alla jusqu'à Cinna et à Pohjeucte, audessus desquels il n'y a rien. «
Ces pièces-là étaient d'une espèce inconnue, et l'on vit un nouveau théâtre. Alors M. Corneille, par l'étude d'Arislole et d'Horace, par son expérience, par ses réflexions, et plus ee.core par sou génie, trouva les véritables règles du poème dramatique, et découvrit les sources du beau, qu'il a depuis ouvertes à tout le inonde dans les biscours qui sont à la lèle de ses comédies. De là vient qu'il est regardé comme le père du théâtre français. Il lui a