MARTYR
TRAGÉDIE CHRÉTIENNE EN CINQ ACTES •IC-iO
PRÉFACE DE VOLTAIRE
nuand on passe de Ciniia à Polyeurle, on se trouve dans un monde tout différent; mais les grands poètes, ainsi que les grands peiiilres, savent traiter tous lessujets. C'est une chose assez connue que, Corneille ayant In sa tragédie de Polyeiicie chez madame de Rambouillet, où se rassemblaient alors les esprits les plus cultivés, cette pièce y fut condamnée d'une voix unanime, malgré lintérèt qu'on prenait à l'auteur dans cette maison : Voilure fut dé|)uté de toute l'assemblée ]iour engager. Corneille a ne pas faire représenter cet ouvrage. Il est difficile de dé- Ujèler ce qui put porter les hommes du royaume qui avaient le plus de goût et de lumières à juger si singulièrement. Furent-ils persuadés qu'un martyr ne iiouvait jamais réussir sur le théâtre'? c'était ne pas connaître le peuple. Croyaient-ils que les défauts que leur saga?ilé leur faisait remarquer révolteraient le public' c'était tomber dans la même erreur qui avait trompé les censeurs du Cid : ils examinaient le Cid par l'exacte raison, et ils ne voyaient pas qu'au spectacle on juge par sentiment. Pouvaient-ils ne pas sentir les beautés singulières des rôles de Sévère et de Pauline'.' Ces beautés d'un genre si neuf et si délicat les alarmèrent peut-être : ils purent craindre qu'une femme qui aimait à la fois son amant et son mari n'intéressât pas; et c'est précisi'ment ce qui fit le succès de la pièce. On trouvera diins les remarques' quelques anecdotes concernant ce jugement de Ihotel de llanibouiUet. Ce qui est étonnant, c'est que tous ces chefs-d'œuvre se suivaient d'année en année. Ciima fut joué au conimencement de 1630, et Polyeuck en lOill. 11 est vrai que Lope de Vega, Carnier, Caldéron, composaient encore plus \ ite, ilanles pede in uno ; mais,
* Coinineiitiiires sur Corneille.
quand on ne s''asservit à aucune règle, qu'on n'est gèni' ni par la rime, ni par la conduite, ni par aucune bienséance, il est plus aisé de faire dix tragédies que de faire Cinna et Pûlyeiicle.