A LA REINE RÉGENTE
Madame,
Quoique connaissance que j'aie de ma faiblesse, quelque profond respect qu'imprime Votre Majesté dans les âmes de ceux qui l'apiirochent, j'avoue que j ■ me jette à ses pieds, ,<ans timidité, sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire, parce que je suis assuré de lui parler de ce qu elle aime le mieux. (Je n'est qu'une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui l'entretiendra de Dieu : la dignité de la matière est si haute, que l'impuissance de l'artisan ' ne la peut ravaler; et votre âme ruyale se plaît trop à cette sorte d'entriHien pour s'offenser des défauts d'un ouvrage où elle rencontrera le.~ délices de son cœur, irest par là, M-^dame, que j'espère obtenir de Votre Majesté le pardon (!\i long temps que j'ai attendu â lui rendre celte sorte d'hommage Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des vertus morales ou politic|ues, j'en ai toujours cru les tableaux trop peu dignes de paraître devant elle, quand j'ai considéré qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et quelques ornements dont l'artilice les put enrichir, elle en vo.\ait de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les choses proportionnées, il fallait aller à la pins haute es-
' La uj;;r'(lie de Potyeuae fut imprimée pour la ireniière fois fil Ï64i. Loui-s XllI olait mort fanuce piérédenle, lais.^ant les n'iies de l'étal entre les mains d'Anne d'.Vutriclie, 6a veuve, régente pendant la minorilé^dc son lits, qui fnt depuis Louis lé t^rand.
POLYRUCTK.
pèce, l'i n'enlii'preiuln' pas tli^ rii'ii oflVir ili; ccttii I iiaUuv ;'i une reine Irés-elirétionne. et qui l'est Ijeau- I coup plus encore par ses actions (|ue par son titre, à , moins que de lui oITrir un portrait des vertus chrétiennes dont I ainoiir ei la gloire de Dieu formassent les plus beaux traits, et qui rendit les plaisirs (]u'elle y jjourra prendre aussi propres à exercer sa piété ; qu'à délasser son esprit. C'est à cetle extraordinaire et admirable piété, Madajie, que la l'rance est rede valjle des bénédictions qu'elle voit tomber sur les premières armes de son roi; les heureux succès ; qu'elles ont obtenus en sont les rétributions éclatante* et des coups du ciel, qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les grâces que Votre Majesté a méritées. Notre perte .semblait infaillible après celle de notre grand monarque; touti> l'Europe avait tléjà pilié de nous et I s'imaginait que nous nous allions précipiter dans un extrèiiie désordre, parce i]u'elli" nous voyait dans une extrême désolation : cependant la prudence el ; les soins de Votre Majesté, les bons conseils (ju'elle ! a p;is, les grands coun:ges qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si puissamment dans tous les besoins de riilat, qne cette première année de la régence a non-seulement égalé les plus glorieuses de I l'autre règne, mais a même effacé, par la pri^e de Thionville, le souvenir du nialbeur qui, devant ses iiinrs, avait interrompu une si longue suite de \icloires. l'erniettez que je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée et que je m'écrie dans ce transport :
Que \os soins, grande reine, enfantent de miracles ! Bruxelles et Madrid en sont tout interdits; Et, si notre Apolloii me les avait prédits. J'aurais moi-même osé douter de ses oracles.
Sous vos commandements on force tous obstacles ; Ou |iiu te l'épouvaiile aux ciL'Ui'5 les plus hardis. Et ii.ir des coups d'essai vos lUats agrandis lies drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.
La victoire elle-même, accourant à mon roi ( l'.t nietlant à ses pieds Thionville et Hocroy, Fait retentir ces vers sur les bords de la Seine :
France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant,
Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine
r..ire un foudre eu les uiaiiis des armes d'un enf.uK.
II ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne laisse point ses ouvrages imparfaits : il les achèvera, Madame, et rendn non-seulement la régence de Votre Majesté, mais encore toute sa vie, un enchaînement coiitintiel de prospérités. Ce sont les vœux de toute la France, et ce sont crux que fait avec plus de zèle, MAriA.vE, de Votre .M;ijesté, le irès-humble, très-obéissant, trèslidi'le servileur et sujet,
COR.NEÎLLE.
AlUiÉGK
Itn MAr.TYHE de saint I'OLYEUCTE
ÉClllT PAU SIMÉON MÉTAI'IinASTE i;t mrror.Tt; p^n strnms.
L'ingénieuse tissure des lictions avr-c la vérité, oi'i consiste le plus beau secret de la poésie, produit d'ordinaire deux .suites d'effets, selon la diversité des csjirits qui la voient. Les uns se laissent si bien persuader à cet encliaînenient, qu'aussitôt qu'ils ont remarqué quelques événements véritables ils s'imaginent la même chose des motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent; les autres, mieux avertis de notre artilice, soupçonnent de fausseté tout ce qui n'est pas de leur conjiaissance; si bien que, quand nous traitons quelque histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur souvenir, ils l'attribuent tout entière à l'effort de notre imagination et la prennent pour une aventure (le roman.
L'un et l'autre de ces effets serait dangereux en cette rencontre : il y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle de ses saints, dont la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse devant ceux des hommes. Au lieu de saiiclilier notre théâtre par sa représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances si nous permettions que la crédulité des uns el la défiance des autres, également abusées par ce mélange, se méprissent également en la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal à propos à ceux qui ne la méritent pas, pendant que les antres la dénieraient à ceux à qui elle appartient.
Saint l'olyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi, beaucoup ont plutôt appris le nom â la comédie qu'à l'église. Le Marlyrolcyc romain en fait mention sur le Iode fi'vrier, mais en deux mots, suivant sa coutume; Baronius. dans ses Annales, n'en dit qu'une ligne; le seul Surins, ou plutôt Mosander, qui l'a augmenté dans les dernières impressions, en rapporte la luort assez au long sur le neuvième de janvier : et j'ai cru qu'il était de mon devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été â propos d'en rendre la repiésenlation agréable, afin que le plaisir pfit insinuer plus doucement l'utilité et lui servir comme de véhicule pour la porter dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donnercette lumière pour démiller la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnatire ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit seulement. divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier nous apprend :
l'olyeucte et Néarque étaient deux cavaliers étroitement liés ensemble d'amitié; ils vivaient en l'an 251), sous l'empire de Décins; leurdemenre était dans .Mélitèiie, capitale d'Arménie; leur religion différente, .\eariine étant chrétien, et l'olu'ucte suivant encore la secte des gentils, mais ayant tontes les qualités dignes d'un cbriHien, et uni' Liiaiule in-
iiù
POLYi:UCTE.
clination à lé devenir. L'empereur ayant faitiuiltlii'iun l'dit très-rif^nureiix contre li's chrétiens, celte publicaliun donna un grand tronble à Néarque, non pour la crainte des supplices dont il élait uienacé, mais pour l'appréhension qu'il eut que leur amitii; ne souffrît (jnelque sé])aratiou ou refroidissement par cet édit, vu les peines qui y étaient proposées à ceux de sa religion et les honneurs promis à ceux du parti contraire: il en conçut un si profond déplaisir, que son ami s'en aperçut; et, l'ayant obligé de lui en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son cœur: Ne craignez poiiit, lui dit-il, que l'édit de l'empereur nous désunisse; j'ai vu cette nuit le Christ que vous adorez; il m'a dépouillé d'une robe sale pour me revèiir d'une autre toute lumineuse et m'a fait monter sur un cheval ailé pour le suivre : cette vision m'a résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps que je médiie ; le seul nom de chrétien me manque: et vous-même, toutes les fois que vous m'avez parlé de votre grand Messie, vous avez pu remarquer que je vous ai toujours écouté avec respect: el. quand vous m'avez lu sa vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses actions et de ses discours. 0 Néarque, si je ne me croyais pas indigne d'aller à lui sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâce de ses sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités I i\éarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où il était par l'exemple du bon larron, qui en un moment niérita le ciel, bien qu'il n'eiit pas reçu le baptême, aussitôt notre martyr, plein d'une sainte ferx eur, prend l'édit de l'empereur, crache dessus et le déchire en morceaux qu'il jette au vent; et, voyant des idoles que le peuple portait sur les épaules pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portaiejit, les brise contre terre et les foule aux pieds, étonnant tout le monde et son ami même par la chaleur de ce zèle, qu'il n'avait pas espéré.
Son beau-père Félix, qui avait la commission de l'empereur pour persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même ce qu'avait l'ail son gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille perdus, tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait donner par ses bourreaux surtout le visage • mais, n'en ayant pu venir à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de voir si ses larmes n'auraient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un mari que n'avaient eu ses ar- Ufices et ses rigueurs. Il n'avance rien davantage par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissait beaucoup de pa'iens, il le condamne à perdre la tète. Cet arrêt fut exécuté sur l'heure; et le saint martyr, sans autre baptême que de son sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à ceux qui renonceraient à eux-mêmes pour l'amour de lui.
\'oilà en peu de mots ce qu'en dit Surius : le songe de Pauline, l'amour de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la victoire de l'empe-
reur, la dignité do Félix que je fais gouverneur d'.\rménie, la mort de ^éarqne, la conversion de Félix et de Paulin^, sont des inventions études emliidiissements de théâtre, ba seule victoire de l'empereur contre les Perses a quelque fondement dans l'histoire; et, sans chercher d'autres auteurs, elle est rapportée par .Vf. Coeffetcau dans son Histoire romaine; mais il ne dit pas, ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrilices de remercîment en Arménie.
Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art ou non, les savants en jugeront; mon but ici n'est pas de les justilier. mais seuliMnent d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire.
PERSONNAGES
l'I'.LlX, séiiJti'ur romain, ;;(mverni.'Ui- d'.irménic. l*l)L\ F.L'CTr, seigneur arnn'-iiicn, f:rnHre rie Félix. SCVi^IlE, chevalier romain, f.ivori d,; l'empereur Oéeic. ^É.\RQUK, seigneur arm''nien. ami de l'olye'.irti'. PAULINE, lillerif Kélis, ri femni.; de rolyeuclc. STIIATOMCI., confidenle de l'aidiiie. ALISI.N, ronlidcnt de Félii.
FAIîlAX, domesiique de Sévère.
r.l.ÈU.N, domesiique de Félix.
TllûlS GArîtES.
I.a scène est ù Uélitène, cipilale d'Arménie, dans le palais de Fcli\.