‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 165 sur 788 · SCÈNE Ifl · texte numérisé non relu

SCÈNE Ifl

i'auline:, stratomce.

' l'AULl.NE.

Va, néglige mes pleurs, cours et te précipite Au-devaiit de la mort que les dieux m'ont prédite; Suis cet agent fatal de tes mauvais destins, Qui peut-être te livre aux mains des assassins, [mes : Tu vois, ma Slratonice, eu quel siècle nous som- Voilû notre pouvoir sur les esprits des hommes; Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet [fait. De l'amour qu'on nous offre et des vœux qu'on nous Tant qu'ils ne sont qu'amants nous sommes souve-

[raines.

Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines; Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour.

STRATOMCE.

l'olyeucte puur vous ne manque point d'amcur; S'il ne vous traite ici d'entière conlidence. S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence ; Sans vous en affliger, présumez avec moi Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi; Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause. 11 est bon qu'un mari nous cache quelque chose. Qu'il soit quelquefois libre et ne s'abaisse pas A nous rendre toujours compte de tous ses pas : [ses; On n'a tous deux qu'un cœur qui sent mêmes traver- Mais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses, Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez 1 'Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine; Il est Arménien, et vous êtes Romaine,

Et vous pouvez savoir que nos deu.\ nations N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions. Un songe en notre esprit passe pour ridicule. Il ne nous laisse espoir ni crainte ni scrupule; Mais il passe dans Rome avec autorité Pour fidèle miroir de la fatalité. •

rAULl.\E.

Quelque peu de crédit que chez vous il obliennc. Je crois que ta frayeur égalerait la mienno. Si dételles horreurs t'avaient frappé l'esprit. Si je t'en avais fait seulement le récit.

STRATO.MCE.

\ raconter ses maux souvent on les soulage.

l'AUirXE.

Écoute ; mais il faut le dire davantage.

Et que, pour mieux comprendre un si triste discours.

Tu saches ma faiblesse et mes autres amours :

Une femme d'honneur peut avouer sans honte

Ces surprises des sens que la raison surmonte;

Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,

Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combattu.

Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage D'un chevalier romain captiva le courage; Il s'appelait Sévère : excuse les soupirs Qu'arrache encore un nom trop cher à mes désirs.

Str,ATO.MCE.

Est-ce lui qui naguère, aux dépens de sa vie. Sauva des ennemis votre empereur Décie, Qui leur tira mourant la victoire des mains, Et fit tourner le sort des Perses aux Romains? Lui, qu'entre tant de morts immolés à son niattrc, Un ne put rencontrer, ou du moins reconnaître; A qui Drcie enfin, pour des exploits si beaux. Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux?

PAULINE

Ilélas! c'était lui-même, et jamais notre Rome N'a produit plus grand cœur ni vu plus honnête Puisque tu le connais, je ne t'en dirai rien, [homme Je l'aimai, Stratonice; il le méritait bien. .Mais que sert le mérite où manque la fortune? L'un était grand en lui, l'autre faible et commune; Tiop invincible obstacle, et dont trop rareiuent Triomphe auprès d'un père un vertueux amant!

' STRATOXICE.

La digne occasion dune rare constance!

PAULINE

Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir, Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.

Parmi ce grand amour que j'avais pour Sévère, J'attendais un époux de la main de mou père. Toujours prête à le prendre, et jamais ma raison N'avoua de mes yeux l'ainiable trahison : 11 possédait mon cœur, mes désirs, ma pensée; Je ne lui cachais point combien j'étais blessée; Nous soupirions ensemble et iilcurioiis nos malheurs! Mais au lieu d'espérance il n'avait que des pleurs; Et, malgré des soupirs si doux, si favorables, Mon père et mon devoir étaient inexorables.

ACTI- I, SCÈN1-: IV.

F.iiliii je iiuilliii Itomo et ce parfait aiiiaiit |

Pour suivre ici mon père en scm (^onverneiuent; i

Et lui, déï^esp'ré, s'en alla dans l'armée

Oiierclier d'un beau trépas l'illiistrc renommée.

Le reste, tu le sais. Mon abord en ces lieuK

We lit \oir Polycucte, et je |.lus à ses yeux;

El, comme il est ici le clief de la noblesse,

Mon père fut ravi qu'il nie prît pour maîtresse,

Et par son alliance il se crut assuré

D'être pins redoutable et plus considér.':

11 apinouva sa llainme et conclut l'hy menée;

Et moi, comme à son lit je me vis destinée.

Je donnai par devoir à sou affection

Tout ce que l'autre avait par incliiuiliou.

Si tu peux en douter, juge-le par la crainte

Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte.

STRATONICE

Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez. Mais (|uel songe, après tout, tient vos sens alarmés?

PAULIXC.

Je l'ai vu celte nuit ce mallieureux Sévère, La vengeance à la main, l'œil ardent de colère : 11 n'était point couvert de ces tristes lambeaux (Ju'unc ombre désolée emporte des tombeaux; 11 n'était point percé de ces coups pleins do gloire (Jui. retranchant sa vie, assurent sa mémoire; 11 semblait triomphant et tel que sur son char Victorieux dans Home entre notre César.

Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue : « Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due. Il Ingrate, m'a-t-il dit; et, ce jour expiré, « Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré.» A ces mots j'ai frémi, mon âme s'est troublée ; IJisuitc des chrétiens une impie assemblée. Pour avancer l'effet de ce discours fatal, A jeté Poljeucte aux pieds de son rival. Soudain à son secours j'ai réclamé mon père; Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère : J'ai vu mon père même, un poignard à la main, Entrer le bras levé pour lui percer le sein : Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images; L^ sang de Polyeucte a satisfait leurs rages. Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tné. Mais je sais (jn'à sa mort tous ont contribué. Voilà quel "îst mon songe.

SITIAIOMCE.

11 est vrai qu'il est triste, Mais il l'>-.ut que votre âme à ces frayeurs résiste : La vision, de soi, peut faire quelque liorreur, Mais r,on pas vous donner une juste terreur, [un père Pouvez-vous craindre un mort, pouvez-vous craindre Qi'i chérit votre époux, que votre époux révère, Et dont le juste choix vous a donnée à lui Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr aiipui?

l'AlLl.VE.

Il m'en a dit autant et rit de mes alarmes; Mais je crains des chrétiens les complots et les char- Et que sur mon époux leur troupeau ramassé [nies, Ne venge tant de sang que mon père a versé.

sTnATDXici;.

Leur secte est insensée, inipio et sacrilège, El dans sou sacrifice use de sortilège; Mais sa fureur ne va i|u'à briser nos autels; Elle n'en veut (jn'aux dieux, ql non pas n\\\ mortel.;. Quelque sévérité ([ue sur eux on déidoie. Ils souffrent sans murmure et meurent a\i'c joie; Et, depuis qu'on les traite en criminels d'Etal, On ne peut les charger d'aucun assassirtat.

PADLIXE.

Tais-toi, mou père vient.

scÈNi: IV

FliLI.X, ALBLN, PÂlJLI.NE, .STRA lOMCi:.

FÉLIX

Ma fille, que Ion songe En d'étranges frayeurs ainsi que loi me plonge! Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher!

PACLlNE.

Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher?

FÉLIX

Sévère n'est point mort.

PAULI.XE

Quel mal nous l'ail sa vie?

FEUX

Il est le favori de l'empereur Décie.

TAULINE.

Après l'avoir sauvé des mains des ennemis, l/espoir d'un si haut rang lui devenait permis; Le destin, aux grands cœurs si souvent mal propice. Se résout quelquefois à leur faire justice.

FÉLIX

Il \ieiit ici lui-même.

FAILINE.

11 vient?

FÉLIX

Tu le vas \oii.

PACLI.NE.

C'en est trop; inaiscommentle pouvez-vous sa\uir?

FÉLIX

Albin l'a rencontré dans la proche campagne; Un gros de courtisans en foule l'accompagne. Et montre assez quel est son rang et son crédit : Mais, Albin, ri'dis-lui ce que ses gens t'ont dit.

ALBIN

Vous savez quelle fut cette grande journée

Que sa perte pour nous rendit si fortunée.

Où l'empereur captif, par sa main dégagé.

Rassura son parti déjà découragé,

Tandis que sa vertu succomba sous le nombre ;

Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre,

Après qu'entre les morts on ne put le trouver ;

Le roi de Perse aussi l'avait fait enlever.

Témoin de ses hauts faits et de son grand courage»

Ce monarque en voulut conuattre le visage;

On le mit dans sa tente, où, tout.peic:' de coups.

Tout mort qu'il paraissait, il fit mille jaloux;

Là, bientôt il montra quelque signe de \ie :

POLYEUCTE

O [uiiR-c gr'ni'reiiTv on l'iit l'àiiie ravie.

Et sa joie, pu di'pit do son dernier iiiaiheur,

Uu bras riiii le causait honora la valeur;

Il eu lit prendre soin, la cure en fut secrète;

Et, comme au bout, d'un mois sa santé fut parfaite.

Il offrit dignités, alliance, trésors.

Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts.

Après avoir comblé ses refus de louanges,

Il envoie à Décie en proposer l'écliangc;

Et soudain l'empereur, transporté de plaisir,

OflVe au l'erse son frère, et cent chefs à choisir.

Ainsi revint au camp le valeureux Sévère

De sa haute vertu recevoir,le salaire;

La faveur de Dépie en fut le digne prix.

De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris

Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire :

Lui seul rétablit Tordre et gagne la victoire,

Mais si belle, el si pleine, et par tant de beaux faits.

(Ju'on nous ufft'c tribut, et nous faisons la paix.

L'enipereui', qui lui montre une amour iiillnie.

Après ce grand succès l'envoie en Arménie;

Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux.

Et par un saprifice en rendre hommage aux dieux.

rÉLi\.

0 ciell en ijuel état ma fortune est réduite!

ALUIN.

Voilà ce que j'ai su d'un homme de ;a suite, Et j'ai couru, seigneur, pour vous y disposer

riii.ix.

Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t" épouser; L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose, C'est iin prétexte faux dont l'amour est la cause.

PAL'LI.Xf.

Cela pourrait Itien être; il m'aimait chèrement.

rikix.

Que ne permettra-t-il à son ressentiment? Et jusques à quel point ne porte sa vengeance? Une juste colère a\ec tant de puissance? 11 nous perdra, ma fille.

rACLlNE.

Il est trop généreux.

rÉLix.

Tu veux flatter en v;in un père malheureux: Il )ious perdra, ma fille. Ah! regret qui me tm- De n'avoir pas aimi- la vertu toute nue! Ali! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi; Ton courage était bon, ton devoir l'a trahi : (Jue ta rébellion m'eût été favorable!

(Ju'elle m'eût garanti d'un état déplorable! Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnait sur lui; Ménage en ma faveur l'amour qui le possède, Et d'où provient ujon mal fais sortir le remède.

PAULINE

Moi! moi! que je revoie un si puissant vainqueur Et m'expose à des yeux qui me jiercent le coeur! Mon père, je suis femme et je sais ma faiblesse ; Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse Et poussera sans doute, en dépit de ma foi.

Quelque soupir indigne et de vous et de moi. Je ne le verrai point.

rtux.

Itassure un peu ton àmc.

PAUIl.NE.

Il est toujours aimable, et je suis toujours fonimt; Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu, Je n'ose m'assurer de toute ma vertu.

Je ne le verrai point.

FklIX.

11 faut le voir, ma fille, Ou lu trahis ton père et toute ta famille.

PAIXINE.

C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez; .Mais voyez les périls où vous me hasardez.

FEUX

Ta \ertu m'est connue.

fACLlNE.

Elle vaincra sans doute:

Ce n'est pas le succès que mon âme redoute ; Je crains ce dur combat et ces troubles puissants Que fait déjà chez moi la révolte des sens; Mais, puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aiun . Souffrez que je me puisse armer contre moi-même. Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.

FÉIIS.

Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir:

Rappelle cependant tes forces étonnées

Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées.

l'AlLlXE.

Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments Pour servir de \ ictime à vos commandements.

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