EXAMEN DE POLYEUCTE
victoires, ou pour d'autres bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour nièuie; mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les inagisirals et les corps de ville, et c'est ce qui en fait différer l'exécution. Nos acteurs n'avaient ici aucune de ces assemblées à faire.
Il suffisait de la présence de Sévère et de Félix, et du ministère du grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun besoin de remetlie ce sacrifice à un autre jour. D'ailleurs, comme Félix craignait ce favori, qu'il croyait irrité du mariage de sa fille, il était bien aise de lui donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui é'ail pûê^ible, et de tàcber, durant son peu de séjour, à gagner son esprit par une prompte complaisance et montrer tout ensemble une impatience d obéir aux volontés de l'enjpereur.
L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, ([ui est assez exacte, puisque tout s'y passe dans une salle ou anticbambre commune aux appartements de Félix et de sa fille. Il semble que la bienséance y soit un peu forcée pour conserver cette unité au second acte, en ce que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Sévère, dont elle devrait attendre la visite dans son cabinet. A quoi je réponds qu'elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui : l'une, pour faire plus d'honneur à un homme dont son père redoutait l'indignation et qu'il lui avait commandé d'adoucir en sa faveur; l'autre, pour rompre plus aisément la conversation avec lui, en se retirant dans ce cabinet, s'il ne voulait pas la quitter à sa prière, et se délivrer, par cette retraite, d'un entretien dangereux pour elle, ce qu'elle n'eût pu faire si elle eût reçu sa visite dans son appartement.
Sa confidence avec Stratonice, touchant l'amour qu'elle avait eu pour ce cavalier, me fait faire une réflexion sur le temps qu'elle prend pour cela. Il s'en fait beaucoup sur nos théâtres d'affections qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le secret justement au jour de l'action qui se présente, et non-seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un autre pour le déclarer, mais lore même que vraisemblablement on s'en est dû ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait confidence. Ce sont choses dont il fa'ut instruire le spectateur en les faisant apprendre par un des acteurs à l'autre; mais il faut prendre garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu lieu de les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, et que quelque occasion tirée du sujet
oblige celui qui les récite à rompre enfin un silence qu'il a gardé si longtemps. L'inf;inle. dans le Cid. avoue à Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui, et l'aurait pu faire un an ou six mois plus tût. Cléopà- Ire, dans Pompée, ne prend pas des mesures plus justes avec Charmion: elle lui conte la passion de César pour elle, et comme
Ctiaque jour ses i-ourriers Lui porlenl t-n tribut ses vœux et ses lauriers.
Cependant, comme il ne paraît personne avec qui elle ait plus d'ouverture de cœur qu avec cette Charmion,il y a grande apparence que c'était elle-même dont cette reine se servaifpour introduire ces courriers, et qu'ainsi elle devait savoir déjà tout ce commerce entre César et sa maîtresse. Du moins il fallait niarquer quelque raison qui lui eût laissé ignorer jusque-là tout ce qu'elle lui apprend, et de quel autre ministère cette princesse s'était servie pour recevoir ses courriers. Il n'en va pas de même ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour lui faire entendre le songe qui la trouble, et les sujets qu'elle a de s'en alarmer; et, comme elle n'a fait ce songe que la nuit d'auparavant et qu'elle ne lui eût jamais révélé son secret sans cette occasion qui l'y oblige, on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confidence plus tôt qu'elle ne la faite.
Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, parce que je n'avais personne pour la faire ni pour l'écouter, que des païens qui ne la pouvaient ni écouter ni faire que comme ils avaient fait et écouté celle de Néarque, ce qui aurait été une répétition et marque de stérilité, et. en outre, n'aurait pas répondu à la dignité de l'action principale, qui est terminée par là. Ainsi j'ai mieux aimé la faire connaître par un saint emportement de Pauline, que cette mort a convertie, que par un récit qui n'eût point eu de grâce dans une bouche indigne de le prononcer. Félix son père se convertit après elle; et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si ordinaires dans les martyres, qu'elles ne sont pas de ces événements rares et singuliers qu'on ne peut tirer en exemple; et elles servent à mettre le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans cela j aurais eu bien de la peine à retirer du théâtre dans un état qui rendît la pièce complète, en ne laissant rien à souhaiter à la curiosité de l'auditeur.
riN HE LEXAÎIEN H F. POLÏEICTE,
POMPÉE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
A MOiNSElGNUUR
L'ÉMINENTISSIME CAR1)I^AL MÂZAIilN
MO.NSEIGNEUR,
Je présente le grand Pompée à Voire Éminence, c"esl-à-dire le plus grand personnage de l'ancienne Home au plus illuslre de la nouvelle; je mets sous la protection du premier ministre de notre jeune roi un héros qui, dans sa bonne fortune, fut le protecteur de beaucoup de rois, et qui, dans sa mauvaise, eut encore des rois pour ses ministres. Il espère de la générosité de Votre Eminence qu'elle ne dédaignera pas de lui conserver cette seconde vie que j'ai tâché de lui redonner, et que, lui rendant celle justice qu'elle fait rendre par tout le royaume, elle le \engera pleinement de la mauvaise politique de la cour d'Egypte. Il l'espère, et avec raison, puisque, dans le peu de séjour qu'il a fait en France, il a déjà su de la voix publique que les maximes dont vous vous servez pour la conduite de cet Étal ne sont point fondées sur d'autres principes que ceux de la vertu. 11 a su d'elle les obligations que vous a la France de l'avoir choisie pour votre seconde mère, qui vous est d'autant plus redevalile, que les grands services que vous lui rendez sont de purs effets de votre inclination et de votre zèle, et non pas des devoirs de voire naissance. Il a su d'elle que Rome s'est acquittée envers notre jeune monarque de ce iju'ellc devait à ses prédécesseurs, par le présent qu'elle lui a fait de votre personne. Il a su d'elle enlin (|ue la solidité de voire prudence et la netlelé de vos lumières ejifanlenl des conseils si avantageux pour le gouvernement, qu'il semble que ce soit vous à qui, par un esprit di: prophétie, notre Virgile ait adressé ce vers il y a plus de seize siècles :
Tu ic'jjeri: impcrio iiopulos, Uomane, niomerilo.
Voilà, monseigneur, ce que ce grand homme a appris en apprenant à parler français :'
Pauca, sed a pleno vciiiundLi peclorc vcii.
El. comme la gloire de \'olre Éminence est assurée sur la lidélilé de celte voix publique, je n'y mêlerai point la faiblesse de mes pensées ni la rudesse dîmes expressions, qui pourraient diminuer quelque chose de son éclat; et je n'ajouterai rien aux célèbres témoignages qu'elle vous rend, qu'une profonde vénération pour les hautes qualités qui vous les ont acquis, avec une protestation très-sincère et très-inviolable d'être toute ma vie, monseigneur, de Votre Eminence, le irès-humble, très-obéissant, et irès-fidèle serviteur,
CoriNEIUt.
AU LECTEUR
Si je voulais faire ici ce que j'ai fait en mes deux derniers ouvrages, el te donner le texte ou l'abrégé des auteurs doni cette histoire est tirée, afin que tu pusses remarquer en quoi je m'en serais écarté pour l'accommoder au théâtre, je ferais un avant-propos dix fois plus long que mon poème, et j'aurais à rapporter des livres entiers de presque tous ceux qui ont écrit l'histoire romaine. Je me contenterai de l'avertir que celui dont je me suis le plus servi a été le poète Lucain, dont la lecture m'a rendu si amoureux de la force de ses pensées et de la majesté de son raisonnement, qu'aiin d'en enrichir notre langue j'ai fait cet effort pour réduire en poème dramatique ce qu'il a traite en épique. Tu trouveras ici cent ou deux cents vers traduits ou imités de lui'. J'ai lâché de suivre ce grand homme dans le reste el de prendre son caractère quand son exemple m'a manqué : si je suis demeuré bien loin derrière, tu en jugeras. Cependant j'ai cru ne te déplaire pas de te donner ici trois passages qui ne
' C'est ic huilièmc livre de I.ucaiu qui a fuurni à Corneilie Je hiijel de l'ompée. I.e succès de celle tragédie détermina Bijébcuf à tiaduire la Vharaale.