‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 207 sur 788 · SCENE PRi:.MlERE · texte numérisé non relu

SCENE PRi:.MlERE

CI,KOP.\TRE, CllAUMlUN.

CLÉOt'ATRE.

.le l'aime, mais l'éclat d'une si bellr flamme. Quelque brillant qu'il soit, n'éblouit point mon àme, El toujours ma vertu retrace dajis mon co'ur Ce qu'il doit au vaincu, bn'ilant pour le vainqueur. .\ussi qui l'ose aimer porte une àme trop haute Pour souffrir seulenieut le soupçon d'une tante; Et je le trailerais avec indignité Si j'aspirais à lui par une lâcheté.

«lAKMlON.

Quoil vous aimez César, et, si vous étiez crue, l-'Égypte pour Pompée armerait à sa vue. En prendrait la défense, et, par un prompt secours, l'u destin de Pharsale arrêterait le cours? L'amoui', certes, sur vous a bien peu de puissance.

CLÉOPAIRE .

Les princes ont cela de leur haute naissance; Leur àme dans leur sang prend des impressions Qui dessous leur vertu rangent leurs passions; Leur générosité .soumet tout à leur gloire : Tout est illustre en eux quand ils daignent se croire Et, si le peuple y voit quelques dérèglements. C'est quand l'avis d'autrui corrompt leurs senti- Ce malheur de Pompée achève la ruine. (ments. Le roi l'eût secouru, mais Photin l'assassine : Il croit cette âme basse et se montre sans foi ; .Mais, s'il croyait la sienne, il agirait en roi.

ClIABMinX.

Ainsi donc de César l'amante et l'ennemie...

CLKOl'ATr.E.

Je lui garde une llamme exemple d'infande. Un creur digne de lui.

CIIAUMIO.N.

■y^ous possédez le sien ?

CLÉOPAIBE.

Je crois le posséder.

CIIAFVIO.N.

Mais le savez- vous bien?

cLÉoi'Aint.

Apprends qu'une prince.v„ aimant sa renommée, Quand elle dit quelle aime, est sûre d'ftre aimée. Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris N'oseraient l'exposer aux hontes d'un mépris, ^otre séjour à liome enflamma son courage : Là j'eus de son amour le premier témoignage, bt depuis jusqu'ici chaque jour ses courriers .M'apportent en tribut ses vœux el ses lauriers. Partout, en Italie, aux (iaules, en Espagne, La fortune le suit et l'amour l'accompagne.

"fïD POMPÉE.

Son hras ne domple poijit de peuples ni île lieux Dont il ne rende lioiiimageau pouvoir di' nii's yus. Et, de la même main dimt il quitle l'épée Fumante encor du sang des amis de l'ompiV, Il trace des soupirs, et d'un style plaiiiliT Dans son champ de victoire il se dit mon captif. Oui, tout victorieux il m'écrit de Pharsale ; Et, si sa diligence à ses feux est éga'e. Ou plutôt si la mer ne s'oppose à ses feux. L'Egypte le va voir nie présenter ses vœux. 11 vient, ma Charmion, jusque dans nos nuuailles, Chej'cher auprès do moi le prix de ses batailles, M'offrir toute sa gloire et soumettre à mes lois Ce cœur et cette main qui commandent aux rois : Et ma rigueur, mêlée aux faveurs de la guerre. Ferait un malheureux du maître de la terre.

CHaBJIION.

J'oserais bien jurer que vos charmants appas Se vantent d'un pouvoir dont ils n'useront pas. Et que le grand César n'a rien qui l'importune Si vos seules rigueurs ont droit sur sa fortune. Mais (jui'lle est votre attente, et que prétendez-vous, Puis(]ue d'une autre femme il est déjà l'époux. Et qu'avec Calphurnie un paisible hyménée Par des liens sacrés tient son ànje enchaînée'?

CLÉOPATIIE.

Le divorce, aujourd'hui si commun aux Romains, Peut rendre en ma faveur tous ces obstacles vains : César en .sait l'usag.- et la cérémonie; l'n divorce chez lui lit place à Calphurnie.

CllAliMIUN.

Par cette même voie il pourra vous quitter.

CLÉOPATRE

Peut-être mon bonheur saura mieux l'arrêter;

Peut-être mon amour aura quelque avantage

Qui saura mieux que moi ménager son courage.

Mais laissons au hasard ce qui peut arriver.

Achevons cet hymen, .s'il se peut achever;

Ne diiràt-il qu'un jour, ma gloire est sans seconde

D'être du moins un jour la maîtresse du monde.

J'ai de l'ambition, et, soit vice ou verlu.

Mon cœur sous son fardeau vent bien être ahallu;

J'en aime la chaleur et la nomme sans cesse

La seule passion digne d'une princesse.

Mais je veux que la gloire anime ses ardeurs.

Qu'elle mène sans honte au faîte des grandeurs:

Et je la désavoue alors que sa manie

Nous présente le trône avec ignominie.

i\e t'étonne donc plus, Charmion, de me voir Défendre encor Pompée et suivre mon devoir : Ne pouvant rien de plus pour sa vertu séduite. Dans mon âme en secret je l'exhorte à la fuite. Et voudrais qu'un orage, écartant ses vaisseaux. Malgré lui l'enlevât aux mains de ses bourreaux. Mais voici de retour le fidèle Achorée, Par qui j'en aii|)rendrai la nouvelle assurée.

se km: II

ci.i';op.\TOE, ACiiorŒi:. <;!i.\i!Min>'.

CLÉI)[ATI1K.

En est-ce déjà fait, et nos bords malheureux ."•ont-ils déjà souillés d'un sang si généreux?

Acnor.ÉK.

Madame, j'ai couru par votre ordre au rivage; J'ai vu la trahison, j'ai vu toute sa rage; Du plus grand des mortels j'ai vu trancher le soit : J'ai vu dans son malheur la gloire de sa mort; Et, puisque vous voulez qu'ici je vous raconte La gloire d'une mort qui nous couvre de honte, Ecoutez, admirez et plaignez son trépas.

Ses trois vaisseaux en rade avaient mis voiles bas; Et, voyant dans le port préparer nos galères. Il croyait que le roi, touché de ses misères. Par un beau sentiment d'honneur et de devoir. Avec toute sa cour le venait recevoir; .'\Iais, voyant que ce prince, ingrat à ses mérites. N'envoyait qu'un esquif rempli de satellites, 11 soupçonne aussitôt son manquement de foi Et se laisse surprendre à quelque peu d'effroi ; Enfin, voyant nos bords et notre flotti; en armes, . 11 condamne en son cœur ces indignes alarmes. Et réduit tous les soins d'un si pressant ennui A ne hasarder pas Cornélie avec lui :

<i N'exposons, lui dit-il, que celte seule tête « A la réception que l'Egypte m'apprête; *

Il Et, tanilis que moi seul j'en courrai le danger. Il Songe à prendre la fuite afin de nie venger. ., « Le roi Jnha nous garde une foi plus sincêri'; « (;hez lui tu trouveras et mes fils et ton père; « Mais, quand tu les verrais descendre chez Pluton, » -Ne désespère point, du vivant de Calon. » Tandis que leur amour en cet adieu conteste, Achillas à son bord joint son esquif funeste. Septime se préseiite, et lui tendant la main, Le salue empereur en langage romain; Et, comme député de ce jeune monarque, « Passez, seigneur, dit-il, passez dans cette barque; j.; « Les sables et les bancs cachés dessous les eaux '\ « Rendent l'accès mal sûràde plusgrandsvaisseaux.» \

Ce héros voit la fourbe, et s'en moque dans l'âme : ' Il reçoit les adieux des siens et de sa femme, ,;

Leur défend de le suivre et .-^'avance au tréiias ^

Avec le même front qu'il donnait les États; La même majesté sur son v isage empreinte Entre ces assassins montre un esprit sans crainte; Sa vertu tout entière à la mort le conduit; Son affranchi Philippe est le seul qui le suit: C'est de lui que j'ai su ce que je viens de dire ; Mes yeux ont vu le reste, et mon cœur en soupire. Et croit que (lésar même à de si grands malheurs Ne pourra refuser des soupirs et des pleurs.

CLÉOI'ATRE.

N'épargnez pas les miens; achevez. Arborée, L'iiisloire d'une mort que j'ai déjà pleurée.

ACTi; II, SCÈNE III.

AniOBEE.

On rniiiiMii^ et (lu poil nous le voyons venir, Sans (|ue ]>;is un trenire eux daigne l'entiTtenir. O mépris lui fait voir re qu'il en doit attendre. Sitôt qu'on a pris terre, on l'invite à descendre; Il se lève; et soudain pour signal Acliillas, Derrière ce héros, tirant son coutelas, Septiine et trois des siens, lâches enfants de Rome, l'erceiitàcoups pressés les flancs de ce grand hoiume, Tandis (iirAehillas même, épouvanté d'hori-eur, Ite ci's (|iuitre enragés admire la fureur.

ri éllI-ATRK.

Vous qui livrez la terre aux discordes civiles. Si vous vengez sa mort, dieux, épargnez nos villes! N'imputez rien aux lieux, reconnaissez les mains; Le crime de l'Egypte est fait par di's Romains. Mais que fait'et i|ue dit ce généreux courage?

ACi:oi;éc.

D'un des pans de sa robe il couvre son visage, A son nuuivais destin en aveugle obéit. Et dédaigne de \oir le ciel qui le trahit. De peur que d'un coup d'u'il contre une telle offense II ne semble implorer son aide ou sa vengeance. Aucun gémissement à son cœur écliapiié Ne le liiontre, en mourant, digne d'être frappé : Immobile à leurs coups, en lui-même il rappelle Ce qu'eut de beau sa vie et ce qu'on dira d'elle. Et tient la trahison que le roi leur prescrit Tnqi au-dessous de lui pour y prêter l'esprit. Sa vertu dans leur ci iiiie augiueiite ainsi son lustre : Et son dernier soupir est un soupir illustre, Q)ui, de cette grande âme achevant les destins. Étale tout Pompée aux yeux des assassins. Sur les bords de l'esquif sa tète enlin penchée, Par le traître Seplime indignement trai;cliée. Passe au bout d'une lance en la main d'Arbillas, Ainsi qu'un grand trophée après de grands combats. On descend, et, pour comble à sa noire avenlure, On donne à ce héros la mer pour sépulture, Et le tronc sous les flots roule dorénavant Au gré de la fortune, et de londe, et du vent. La triste Cornélie, à cet affreux spectacle, l'ar de longs cris aigus tâche d'y mettre obstacle, Iléfend ce cher époux de la voix et des yeux. Puis, n'espérant plus rien, lève les mains aux cieux. Et, ( édanl tout à coup à la douleur plus iorle. Tombe, dans sa galère, évanouie ou morle. Les siens en ce désastre, à force de ramer, L'éloignent de la rive et regagnent la mer. Mais sa fuite est mal sûre; et l'infâme Septime, Qui se voit dérober la moitié de son crime. Afin de l'achever, prend six vaisseaux au port Et poursuit sur les eaux Pompée après sa mort. (Cependant Acliillas porte au roi sa conquête : Tout le peuple tremblant en détourne la tête; Un effroi gémirai offre à l'un, sous ses pas, Des abîmes ouverts pour venger ce trépas; L'autre entend le tonnerre; et chacu.n se figure Un désordre soudain de toute la nature;

Tant l'excès du forfait, troublant leurs jugements, Présente à leur terreur l'excès des rbàtimenls!

Philippe, d'autre pari, montr.int sur le rivage Dans une âme ser\ ile un généreux couraye. Examine d'un aul et d'un .soin curieux Où les vagues rendront ce dépôt iirécieux, [rendre. Pour lui rendre, s'il peut, ce qu'aux morts on doit Dans quelque urne chélive en ramasser la cendre, l't d'un peu de poussière élever un tombeau A celui qui du monde eut le sort le plus hrau. -Mais, comme vers l'Afrique on poursuit (jjini'lie, On voit d'ailleurs César venir de Tliessalie : Une llolle paraît qu'on a peine à compter...

Clioi'AIRK.

C'est lui-même, Acborée, il n'en faut point douter. Tremblez, tremblez, jiiéchants, voici venir la foudre; Cli'opâtre a de quoi vous mettre tous en poudre; César vient, elle est reine, et Pompée est vengé; La tyrannie est bas et le sort a changé.

Admirons cependant le destin des grands hommes, Plaignons-les et par eux jugeons ceque nous sommes.

Ce prince d'un sénal maître de l'univers. Dont le bonheur semblait au-dessus du revers. Lui que sa Rome a vu, plus craint que le tonnerre. Triompher en trois fois des trois parts de la terre, Ct qui voyait encore en ces derniers hasards L'un et l'aulre consul suivre ses étendards: Sitôt que d'un malheur sa fortune est suivie. Les monstres de rÉg\pte ordonnent de sa vie : On voit un Achillas, un Seplime, un Pliotin, Arbitres souverains d un si noble desliii ; Un roi qui de ses mains a reçu la couronne A ces pestes de cour lâchement l'abandonne. Ainsi finit Pompée: et peut-être qu'un jour César éprouvera même sort à son tour.

Rendez l'augure faux, dieux qui voyez mes larmes, Kt secondez partout et mes vœux et ses armes.

cinr.MinN.

.Madame, le rui vient, qui pourra vous ouïr.

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