‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 335 sur 788 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

CLÉOPATHn, .\NTIÛC1ILS, SIÎLEUCUS, LAOMC.r:.

CLIÔOPAIRE.

.Mes enfants, prenez place. Enfin voici le jour

S» doux à mes souhaits, si cher à mon amour.

Où je puis voir briller sur une de vos tètes

Ce que j'ai conservé parmi tant de lempêles,

Et vous remettre un bien, après tant de malheurs.

Qui m'a coûté pour vous tant de soins et de pleurs.

Il [leut vous souvenir quelles furent mes larmes

Ouaiid Tryphon me donna de si rudes alarmes,

ijue. pour ne vous pas voir exposés à ses coups,

Il fallut me résoudre à me priver de vous.

ijuelles peines depuis, grands dieux! n'ai-je souffertes!

Chaque jour redoubla mes douleurs et mes pertes.

Je vis votre royaume entre ces murs réduit;

Je crus mort votre père; et, sur un si faux bruit.

Le peuple mutiné voulut avoir un maître.

J'eus beau le nommer lâche, ingrat, parjure, trailre,

II fallut satisfaire à son brutal désir.

Et, de peur qu'il n'en prît, il m'en fallut choisir.

Pour vous sauver l'État que n'eussé-je pu faire?

Je choisis un époux avec des yeux de mère.

Votre oncle Antiochus, et j'espérai qu'en lui

Votre troue tombant trouverait un appui;

.Mais, à peine son bras en relève la chute,

Que par lui de nouveau le sort me persécule :

Maître de votre Élat par sa valeur sauvé.

Il s'obstine â remplir ce Irùne relevé :

Qui lui parle de vous attire sa menace.

II n'a défait Tryphon que pour prendre sa place;

Et de dépositaire et de libérateur

II s'érige en tyran et lâche usurpateur.

.•^a main l'en a puni : pardonnons â sou ombre;

Aussi bien en un seul voici des maux sans nombre.

Nicanor votre père, et mon premier époux... Mais pourquoi lui donner encor des noms si doux, Puisque, l'ayant cru mort, il sembla ne revivre Que pour s'en dépouiller afin de nous poursuivre? Passons, je ne me puis souvenir sans trembler Du coup dont j'empêchai qu'il nous pût accabler : Je ne sais s'il est digiu' ou d'honneur ou il'e limi', ■

liODOCUNi:.

S'il plut ;iiix dieux nu non, s'il fut justice ou ciiuic;

M;iis, soitcrinn:' ou justice, ilvst certain, mes fils,

(Jue mon amour pour vnus lit tout ce que je lis :

Ki celui des grandeurs ni celui de la vie

Ne jeta dans mon ca^ur cette aveugle furie.

J'étais lasse d'un trône où d'éternels lualhi'urs

Me ccmblaient. cliai|iii' jour de nouvelles douleurs.

Ma vie est presque usée, et ce reste inutile

l^lipz mon frère avec vous trouvait un sftr asile :

Mais voir, après douze ans et de soins et de maux,

L'n père vous ôter le IVuit de mes travaux 1

Mais voir votre couronne après lui destinée

Aux enfants qui naîtraient d'un second hyménée!

A cette indignité je ne connus plus rien;

Je me crus tout permis pour garder votre bien.

Recevez donc, mes lils, de la main d'une mère.

Un trône racheté par, le malheur d'un père.

Je crus qu'il fit lui-njéme un crime en vous l'ôtanl,

Kt. si j'en ai l'ait un en \ous le rachetant,

Haigne du juste ciel la honte souveraine.

Nous en laissant le fri,iit, m'en réserver la peine,

Ne lancer que sur moi les foudres mérités.

Et n'épandre sur vous que des prospérités!

ASTlOCllDS.

Jusques-ici, madame, aucun ne met en doute Les longs et grands travaux que notre amour vous Et nous croyons tenir des soins de cet amour [coûte; Ce doux espoir du trône aussi hieii que le jour; [die Le récit nous en charme et nous fait mieux compreii- Quelles glaces tous deux nous vous en devons rendn'; Mais, afin qu'à jamais nous les puissions bénir, Épargnez le dernier à notre souvenir; Ce sont fatalités dont l'âme embarrassée A plus qu'elle ne veut se voit souvent forc^ e. Sur les noires couleurs d'un si triste tableau , Il faut passer l'éponge ou tirer le rideau : Un fils est criminel quand il lesexanune; Et, quelque suite enfin que le ciel )' destine, .l'en rejette l'idée et crois qu'en ces iiialheurs Le silence ou l'oubli nous sied mieux que les pleurs. Nous attendons le sceptre avec même espérance, Mais, si nous l'attendons, c'est sans impatience : Nous pouvons sans régner vivre tous deux contents; C'est le fruit de vos soins, jouissez-en longtemps : 11 tombera sur nous quand vous en serez lasse; Nous le recevrons lors de bien meilleure grâce; Et l'accepter sitôt semble nous reprocher De n'être revenus que pour vous l'arracher.

StLEUCCS.

J'ajouterai, madame, à ce qu'a dit mon frère Que, bien qu'avec plaisir et l'un et l'autre espère. L'ambition n'est pas notre plus grand désir. Régnez, nous le verrons tous deux avec plaisir; Et c'est bien la raison que pour tant de puissance Nous vous rendions du mnins un peu d'obéissance. Et que celui de nous dont le ciel a fait choix Sous votre illustre exemple apprenne l'art des rois.

CLÉOI'ATRE.

Dites tout, mes enfants : vous fuyez la couronne.

Non que sou trop d'éclat ou son poids vous étonne; L'unique fondement de cette aversion, C'est la honte attachée à sa possession. Elle passe à vos yeux pour la même infamie, S'il faut la partager avec notre ennemie, Et qu'un indigue hymen la fasse retomber .'^ur celle qui venait pour vous la dérober. 0 nobles sentiments d'une âme généreuse!

0 fils vraiment mes fils! ô mère trop heureuse! Le sort de votre père enfin est éclairci :

11 était innocent, et je puis l'être aussi; Il vous aima toujours et ne fut mauvais père Que charmé par la sœur ou forcé par le frère; Et, dans cette embuscade où son effort fut vain, Itodogune, mes fils, le tua par ma main. .\insi de cet amour la fatale puissance Vous coù:e votre père, à moi mon innocence; Et, si ma main pour vous n'avait tout attenté. L'effet de cet amour vous aurait tout coûté. Ainsi vous me rendrez l'innocence et l'estime Lorsque vous punirez la cause de mon crime. De cette même main qui vous a tout sauvé. Dans son sang odieux je l'aurais bien lavé: .^lais, comme vous aviez votre part aux offense;, Je vous ai réservé votre part aux vengeances; Et, pour ne tenir plus eu suspens vos esprits. Si vous voulez régner le trône est à ce prix. Entre deux fils que j aime avec même tendresse. Embrasser ma querelle est lé seul droit d'aînesse :

1 a mort de liodogiine en nommera l'aîné.

Quoi! vous montrez tous deux un visage étonné! Uedoutez-vous son frère? Après la paix infâme Que même en la jurant je détestais dans l'âme. J'ai fait lever des gens par des ordres secrets [prêts; Qu'à vous suivre en tous lieux vous trouverez tout Et, tandis qu'il fait tête aux princes d'Arménie, Nous pouvons sans ]iéril briser sa tyrannie. Qui vous fait donc pâlir à cette juste loi? Est-ce pitié pour elle? est-ce haine pour moi? Voulez-vous l'épouser afin qu'elle me brave, Et mettre mon destin aux mains de mon esclave? Vous ne répondez point! Allez, enfants ingrats, Pour qui je crus en \a\n conserver ces Etats : J'ai fait votre oncle roi, j'en ferai bien un autre; Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre.

SliLECtrs.

.Mais, madame, voyez que pour premier exploit...

CLÉOPATliK.

Mais que chacun de vous pense à ce qu'il me doit. Je sais bien que le sang qu'à vos mains je demande N'est pas le digne essai d'une valeur bien grande; Mais, si vous me devez et le sceptre et le jour. Ce doit être envers moi le sceau de voire amour : Sans ce gage ma haine à jamais s'en défie; C'e n'est qu'en m'imitanl que l'on me justifie, l'ien ne vous sert ici de faire les surpris : Je vuus le dis encur. le Irône est à ce prix; Je puis en disposer comme de ma conquête; l'oint d'aîné, point de mi. (|u"eu mapportant sa tête;

^©lD)©ËyP3E

pi-Mnt d'aine, point <ie roi qui m'âpporlaxit s^

Putliépar Furne. à Pai-is-

ACTI' m. SnÈ.NE 1 j Et, puisque mon seul choix vous y peut élev.M-,

Pour jouir de mon crime il le f;ait achever.

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