‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 342 sur 788 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

.VNTIOCUUS, SÉLEUCUS, liODOUL.NL".

ANTIOCni'S.

Ne vous offensez pas, princesse, de nous voir De vos yeux à vous-même expliquer le pouvoir. Ce n'est pasd'aujourd'hui que nos cœurs en soupirent: A vos premiers regards tous deux ils se rendirent; Mais un profond respect nous lit taire et brûler; £l ce même respect nous force de parler.

L'heureux moment approche où votre destinée Semble èlre aucunement à la notre enchaînée. Puisque d'un droit d'aînesse incertain parmi nous La nôtre attend un sceptre, et la vôtre un époux. C'est trop d'indignit'' que notre souveraine De l'un de ses captifs tienne le nom de reine; Notre amour s'en offense, et, changeant cette loi, Remet à notre reine à nous choisir un roi. Ne vous abaissez plus à suivre la couronne: Donnez-la, sans souffrir qu'avec elle on \ùus d.mne; Réglez notre destin qu'ont mal réglé les dieux; Notre seul droit d'ainesse est de plaire à vos yeux :

L'ardeur qu'allume en nous une flainmu si pure Préfère votre choix au choix de la nature, lit vient sacrifier à votre électioji Toute notre espérance et notn' ambition.

Prononcez donc, madame, et faites nn monarque: .Nous céderons sans honte à cette illustre marque; Et celui qui perdra votre divin objet Uemeureni du moins votre premier sujet; Son amour immortel saura toujours lui dire Que ce rang près de vous vaut ailleurs un empire; Il y mettra sa gloire, et, dans un tel malheur, l.'lii'ur de vous obéir llattera sa douleur.

nniioocM;.

Princes, je dois beaucoup à cette déférence De votre anjbition et de votre espérance; Et j'en recevrais l'offre avec quelque plaisii' Si celles de mon rang avaient droit de choisir. Comme sans leur avis les rois disposent d'elles Pour affermir leur tjône ou finir leurs querelles. Le destin des États est arbitre du leur. Et l'ordre des traités règle tout dans leur cœur. C'est lui ((ue suit le mien, et non jjas la couronne : J'aimerai l'un de vous, parce qu'il me l'oi-dninie; Du secret révélé j'en iirendrai le pouvoir. Et mon amour pour naître attendra mon devoir. iV'altendez rien de plus, ou votre attente est vaine. I,e choix que vous m'offrez appartient à la reine; J'entreprendrais .sur elle à l'accepter de vous. Peut-être on vous a tu jusqu'où va son courrons; Mais je dois par épreuve assez bien le connaître Pour fuir l'occasion de le faire renaître. Que n'en ai-je souffert et que n'a-t-elle osé! Je veux croire avec vous que tout est apaisé;, >lais craignez avec moi que ce choix ne ranime Celte haine mourante à quelque nouveau crime : Pardonnez-moi ce mot qui viole un oubli Que la paix entre nous doit avoir éttibli. Le feu qui semble éteint souvent dort sous la cendre; Oui l'ose réveiller peut s'en laisser surprendre; Et je mériterais qu'il me pût consumer Si je lui fournissais de quoi se rallumer.

SÉLEDCt'S.

Pouvez-vous redouter sa haine renaissante, S'il est en votre main de la rendre impuissanle'? raites un roi, madame, et régnez avec lui; Son courroux désarmé demeure sans appui. Et toutes ses fureurs sans effet rallumées .Ne pousseront en l'air que de vaines fumées. Mais a-t-elle intérêt au choix que vous ferez, Pour en craindre les maux que vous vous (iginez? La couronne est à nous; et, sans lui faire injnie. .<ans manquer de respect aux droits de la nature. Chacun de nous à l'autre en peut céder sa part. Et rendre à votre choix ce qu'il doit au Iiasard. Qu'un si faible scrupule en notre faveur cesse : Votre inclination vaut bien un droit d'aînesse. Dont vous seriez traitée avec trop de rigueur. S'il se trouvait eoniraire aux vœux de votre cœur. Un vous applaudirait quand vous seriez à plaindre;

tlODOGUNE.

Pour \ous faire régner ce serait vous cuiilraiiuJre, Vous donner la couronne en vous lyrannisant, Et verser du poison sur ce noble i)rcsent. Au nom de ce beau feu qui tous deux, nous consume, Princesse, à notre espoir ôtez cette anrertume : Et permettez i|uc l'heur qui suivra votre époux Se puisse redoubler à le tenir de vous.

IKIDIIGU.NK.

Ce beau feu vous aveugle autant l'nnitne il \ous brûle; £t, tâchant d'avancer, son effort vous recule. Vous croyez que ce choix que l'un et l'autre atleinl Pourra faire un heureux sans faire un mécontent; Et moi, quelque vertu que votre cœur prépare, Je crains d'en faire deu.x si le mien se déclare; Non que de l'un et l'autre il dédaigne les vœux; Je tiendrais à bonheur d'elle à l'un de vous deux; Mais souffrez que je suive eulin ce qu'on m'ordonne : Je me mettrai trop haut .s'il faut (jue je me donne; Quoique aisément je cède aux ordres de mon roi. Il n'est pas bien aisé de ra'obtenir de moi. Savez-vousquelsdevoirs, quels travaux, quels ser\i- Voudront de mon orgueil exiger les caprices'.' [ces. Par quels degrés de gloire on nie peut mériter? En quels affreux périls il faudra vous jeter'? Ce cœur vous est acquis après le diadème. Princes; mais gardez-vous de le rendre à lui-nièmc. Vous y renoncerez jient-ètre pour jamais (Juand je vous aurai dit à quel prix je le mets.

SKLEUCHS. [vices

(Juels seront les devoirs, quels travaux, quels ser- Uont nous ne vous fassions dainoureux sacrifices'? Et quels affreux périls pourrons-nous redouter Si c'est par ces degrés qu'on peut vous mériter?

AMIOCHUS.

Princesse, ouvrez ce cœur et jugez mieux du nôtre; Jugez inieu.'i du beau feu qui brûle l'un et l'autre. Et dites hautement à quel prix votre choix Veut faire l'un de nous le plus heureux des rois.

llDDOGUMi.

Princes, le voulez-vous?

AMIOCilUS.

C'est notre unique envie.

nODllCU.NIi.

Je verrai cette ardeur d'un repentir suivie.

SÉLEUCUS

Axant ce repentir tous deux nous périrons.

BODOGDNE.

Enfin vous le voulez?

SÉLEUCUS

Nous vous en conjurons.

ROD0GU^E

Eh bien donc! il est temps de me faire connaître. J'obéis à mon roi, puisqu'un de vous doit l'être; Mais, quand j'aurai parlé, si vous vous en plaignez, J'atteste tous les dieux que vous m'y contraignez, Et que c'est malgré moi qu'à moi-même rendue J'écoute une chaleur qui m'était défendue; (Ju'un devoir rappelé me rend un souvenir Que la foi des traités ne doit plus retenir.

Trcmbhîz, princes, tremblez au nom de\otreppp\ Il est mort, et |)our mni, ]jar les mains d'uin- meie. Je l'avais oublié, sujette à d'autres lois; Mais, libre, je lui rends enfin ce que je dois. C'est à vous de choisir mon amour ou ma haine. i J'aime les fils du roi, je hais ceux de la reine : lîéglez-viius la-dessus; et, sans plus nie presser, Voyez auquel des deux vous vuulez renoncer. H faut prendre parti, mon choix suivra le vôtre : Je respecte autant l'un que j'' déteste l'autre. Mais ce que j'aime en vous du sang de ce grand roi, S'il'n'esl digne de lui, n'est pas digne de moi. Ce sang que vous portez, ce trône qu'il vous laisse, Valent bien que pour lui votre cœur s'intéresse. Votre gloire le veut, l'amour vous le prescrit. Qui peut contre elle et lui soulever votre es]irit? Si vous leur piôféiez une mère cruelle. Soyez cruels, ingrats, parricides comme elle ; Vous devez la punir, si xous la condamnez; Vous devez l'imiter, si \ous la soutenez. Quoi! cette ardeur s'éteint I l'un et l'autn' soupire! J'avais su le prévoir, j'a\ais su le prédire.

ANTlUCllUS.

Princesse...

RODOGUME.

Il n'est plus temps, le mot en est lâché. Quand j'ai voulu me taire, en vain je l'ai tâché. Appelez ce devoir haine, rigueur, colère; Pour gagner Ilodogune il faut venger un père; Je me donne à ce prix : osez me n.^ériter; Et voyez qui de vous daignera m'accepter. Adieu, princes.

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