‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 346 sur 788 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

CLKOrATnE, ANTIOCHUS, LAO.NICE.

CLÉOrATRE.

Eh bien, Anliochus, vous dois-je la couronne?

ANTIOCIIBS.

Madame, vous savez si le ciel me la donne.

CLÉOPATRE

Vous savez mieux que moi si vous la méritez.

iSTlOClllS.

Je sais que je péris si vous ne m'écoutez.

CLÉOPATRE

Un peu trop lent peut-être à servir ma colère,

Vous vous êtes laissé prévenir par un frère :

Il a su me venger quand vous délibériez,

Et je dois à son bras ce que vous espériez.

Je vous en plains, mon lils, ce malheur est extrême;

t'est périr en effet que perdre un diadème.

Je n'y sais qu'un remède, encore est-il fâcheux.

Étonnant, incertain, et triste pour tous deux;

Je périrai moi-même avant que de le dire :

Mais enfin on perd tout quand on perd un empire.

ANTIOCIIUS.

Le remède à nos maux est tout en votre main. Et n'a rien de fâcheux, d'étonnant, d'incertain; Votre seule colère a fait notre infortune. Nous perdons tout, madame, en perdant Rodogune : Nous l'adorons tous deux; jugez en quels tourments Nous jette la rigueur de vos commandements.

L'aveu de cet amour sans doute vous offense ; Mais enfin nos malheurs croissent par le silence, Et votre cœur, qu'aveugle un peu d'inimitié, S'il ignore nos maux n'en peut prendre pitié. Au point où je les vois, c'en est le seul remède.

CLÉOPATRE

Quelle aveugle fureur vous-même \ous possède! Avez-vous oublié que vous parlez à moi? Ou si vous présumez être déjà mon roi?

AKTIOCHDS.

' Je tâche.avec respect à vous faire connaître Les forces d'un amour que vous avez fait naître.

CLEOPATRE

Moi, j'aurais allumé cet insolent amour!

ANTIOCIILS.

Et qui'l autre prétexte a fait notre retour?

Nous avcz-vous mandés qu'.ifin qu'un droit d'aînesse

Donnât â l'un de nous le trône et la prinresse?

Vous avez liien fait plus, \ous nous l'avez fait voir;

Et c'était par vos mains nous mettre en son pouvoir.

Qui de nous deux, madame, eût osé s'en défendre.

Quand vous nousordonniezà tous deux d'y prétendre?

Si sa beauté dès lors n'eût allumé nos feux.

Le devoir auprès d'elle eflt attaché nos vœux.

Le désir de régner eût fait la même chose ;

Et, dans l'ordre des lois que la paix nous impose.

Nous rlevions aspirer à sa possession

Par amour, par devoir ou par ambition.

Nous avons donc aimé, nous avons cru vous plaire;

Chacun de nous n'a craint que le bonheur d'un frère ;

Et, cette crainte enfin cédant à l'amitié.

J'implore pour tous deux un moment de pitié.

Avons-nous dû prévoir cette haine cachée

Que la foi des traités n'avait point arrachée?

CLÉOPATRE

Non, mais vous avez dû garder le souvenir

Des hontes que pour vous j'avais su prévenir.

Et de l'indigne élat où votre Rodogune

Sans moi, sans mon courage, eût mis votre fortune

Je croyais que vos cœurs, sensibles à ces coups.

En sauraient conserver un généreux courroux.

Et je le retenais avec mcf douceur feinte,

Afin que, grossissant sous un peu de contrainte.

Ce torrent de colère et de ressentiment

Fût plus impétueux en son débordement.

Je fais plus maintenant : je presse, sollicite.

Je commande, menace, et rien ne vous irrite.

Le sceptre, dont ma main vous doit récompenser.

N'a point de quoi vous faire un moment balancer;

Vous ne considérez ni lui ni mon injure;

L'amour étouffe en vous la voix de la nature :

Et je pourrais aimer des fils dénaturés!

ANTIOCHUS

La nature et l'amour ont leurs droits séparés; L'un n'ùte point à l'autre une âme qu'il pussède.

CLÉOPATl'.E.

Non, non; où l'amour règne il faut que l'autre cède.

ANTIOCUUS.

Leurs charmes à nos cœurs sont également doux. Nous périrons tous deux s'il faut périr pour vous; Mais aussi...

CLÉOPATRE

Poursuivez, fils ingrat et rebelle.

ASTIOCHUS.

Nous périrons tous deux s'il faut périr pour elle.

Périssez, périssez! Votre rébellion

Mérite plus d'horreur que de compassion.

Mes yeux sauront le voir sans verser une larme.

Sans regarder en vous que l'objet qui vous charme ;

Et je triompherai, voyant périr mes fils,

liODOGU.NI'.

De SCS luldnileurs et de mes ennemis.

AMIOCIIUS.

Eh bien, Iriomphez-en, (pie rien ne vous retienne. Votre main trcniMe-l-clle? y voulez-vous la mienne? Jladume, commandez, j(! suis pnH d'oliéir; Je percerai ce cœur qui vous ose trahir : Heureux si par ma mort je puis vous satisfaire Et noyer dans mon sang toute ^utre colère. Mais, si la dureté de votre aversion Nomme encor notre amour une rébellion.

Du moins souvenez-vous qu'elle n'a pris pour armes Que de faibles soupirs et d'impuissantes larmes.

CLÉOPATRK.

.Ab ! que n'a-t-elle pris et la llamnie et le fer! Que bien plus aisément j'en saurais triompher! Vos larmes dans mon cœur ont trop d'intelligence; Elles ont presque éteint cette ardeur de vengeance! Je ne puis refuser des soupirs à vos pleurs; Je sens que je suis mère auprès de vos douleurs. C'en est fait, je me rends, et ma colère expire. Itodogune est à vous aussi bien que l'empire ; Rendez grâces aux dieux qui vous ont fait l'aîné : l'ossédez-la, régnez.

ANTIOCIIUS.

0 moment fortuné !

0 trop heureuse fin de l'excès de ma peine ! Je rends grâces aux dieux qui calment votre haine. Madame, est-il possible?

CLÉOP^TRE.

* En vain j"ai résisté,

La nature est trop forte, et mon cœur s'est dompté. Je ne vous dis plus rien, vous aimez votre mère, Et votre amour pour moi taira ce qu'il faut taire.

ANTIOCIIUS.

{Juoi! je triomphe donc sur le point de périr! La main qui me blessait a daigné me guérir!

CLÉOPATRE

Oui, je veux couronner une flamme si belle. Allez à la princesse en porter la nouvelle ; Son cœur comme le vôtre en deviendra charmé : Vous n'aimeriez pas tant si vous n'étiez aimé.

AKTIOCHUS.

Heureux Antiochusl heureuse Rodogune!

Oui, madame, entre nous la joie en est commune.

CLÉOPATRE

Allez donc; ce qu'ici vous perdez de moments Sont autant de larcins à vos contentements; Et ce soif, destiné pour la cérémonie, l'era voir pleinement si ma haine est finie.

ANTIOCHUS

Et nous vous ferons voir tous nos désirs bornés A vous donner en nous des sujets couronnés.

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