‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 359 sur 788 · C.ONCF.r.NANT IIKP.ACLUIS · texte numérisé non relu

C.ONCF.r.NANT IIKP.ACLUIS

Louis Racine, lils de radiiiir:ible Jean Racine, a fait uil traité de la poésie dranialique. avec des remarques sur les tragéilios de son illustre père. Voici comme il s'exprime sur VHérfirliim de Corneille.

0 On croirait deNuirtrouvi-i- quelque ressMiiblance entre Hnaetîm et Allinlie, parce qu'il s'agit dans ces pièces de rèiiieltre sur un trùne usurpé un prince à qui ce trùne appartient, et ce prince a été ^auvé du carnage dans son enfance. Ces deux pièces n'ont cependant aucune res.semblance entre elles, non-seulement parce qu'il est bien différent de vouloir remettre sur le trône un prince en âge d'agir par lui-même ou un enfant de Imitans, mais parce que Corneille a conduit son action d'une manière si singulière et si compliquée, que ceux qui l'ont lue plusieurs fois, et même l'ont vu représenter, ont encore de la peine à l'entendre, et qu'on se lasse à la fm

D'un diverlissenient qui f.iit une fatigue.

Dans llérai'tiii.% sujet et incidents, tout est de l'invention du génie fécond de (Corneille, qui, pour jeter de grands intérêts, a multiplié des incidents peu vraiseoiblables. Croira-l-on une mère capable de livrer son propre lils à la mort pour élever sous ce nom le lils de l'eraiiereur mort? Est-il vraisemblable que deux princes, se croyant toujours tous deux ce qu'ils ne sont pas, parce qu'ils ont été changés en nourrice, s'aiment tendrement, lorsque leur naissance les oblige à se détester, et même à se perdre .' Ces choses ne sont pas impossibles; mais on aime mieux le merveilleux qui naît de la simplicité dune action que celui que peut produire cet amas confus d'incidents extraordinaires. Peu de personnes

connaissent lleractiiis; et qui ne connaît pas Athalic?

CI II y a d'ailleurs de grands défauts iians lUh'icliiis. Toute l'action est conduite par un personiuige subalterne qui n'intéresse point : c'est la reconnaissance (jui fait le sujet, au lieu que la reconnaissance doit naître du sujet, et causer la péripétie. Dans llcraclius, la péripétie précède la reconnaissance. La péripétie est la mort de Phocas : les deux ]irinces ne sont reconnus qu'après cette mort; et, comme alors ils n'ont plus à le craindre, qu'importe au spectateur qui des deux soit Héraclius.' il me parait donc que le poète qui s est conformé aux principes d'Vristote, et qui a conduit sa pièce dans la simplicité des tragédies grecques, est celui qui a le mieux réussi. »

.J'avoue que je ne suis pas de l'avis de M. Louis Racine en plusieurs points. Je crois qu'une mère peut livrer son lils à la mort pour sauver le fils de son empereur; mais, pour rendre vraisemblable une action si peu naturelle, il faudrait que la mère eût été obligée d'en faire serment, qu'elle eût été forcée par la religion, par quelque motif supérieur à la nature : or c'est ce qu'on ne trouve pas dans VHeraclins de Pierre i;orneille: Léontine même est d'un caractère absolument incapable d'une piété si étrange; c'est une intrigante, et même une trèsméchante femme, qui réserve Héraclius à un inceste : de tels caractères ne sont pas capables d'une vertu surnaturelle.

Js ne crois pas impossible ([u'IIéraclius et Mariian aient de l'amitié l'un poar l'autre: je remarque seulement que cette amitié n'est guère théâtrale et qu'elle ne produit aucun de ces grands mouvements nécessaires au théâtre.

A l'égard du dénoûmont, je crois que le critique a entiere.Tient raison: mais je ne conçois pas comment il a voulu faire une comparaison à'Alhnlie et A' lleructius, si ce n'est pour avoir une occasion de dire qu Hérnclius lui paraît un mauvais ouvrage.

Il faut bien pourtant qu'il y ait de grandes beaulés dans Héraclius. puisqu'on le joue toujours avec

ilÉUACLlUS.

applaudissement quand il se trouve des acteurs convenables aux rôles.

Les lecteurs l'claiiés se sont aperçus sans doute qu'une tragédie écrite d'un style dur, iné/al, rempli de solécistnes, peut réussir an théâtre par les situations, et qu'au contraire une pièce parfaitement écrite peut n'être pas lulérée à la représentation. Esllier, par exemple, est une preuve de cette vérité : rien n'est plus élégant, jdus correct, que le style d'Estker; il est même (pielquefois touchant et sublime ; mais, quand celte pièce fut jouée à Paris, elle ne lit aucun effet; le théâtre fut bientôt désert. Ce>t sans doute que le sujet est bien moins naturel, moins vraisemblable, moins intéressant que celui d'Heracliiis. Quel roi qu'.-Vssuérus, qui ne s'est pas fait informer, les six premiers mois de son mariage, de quel pays est sa femme; qui fait égorger toute une nation, parce qu'un homme Je cette nation n'a pas fait la révérence à son vizir; qui ordonne ensuite à ce vizir de mener par la biide le cheval de ce même homme, etc. !

Le fond d'Hcruclius est noble, théàlral, attachant : et le fond d'£s//u'r n'élail fait que pnur des petites filles de couvent et pour tlatter madame de Maintenon.

A MONSEIGNKUR SÉGLIEIl

CHANCELIER Dli J'BAXCt.

MoNSEIGNEl'R,

Je sais que cette tragédie n'est pas d'un genre assez relevé pour espérer légitimement que vous y daigniez jeter les yeux, et que, pour offrir quelque chose à Votre Grandeur qui n'en fût pas entièrement indigne, j'aurais eu besoin d'une jiarfaile peinture de toute la vertu d'un Caton ou d'un Sénèque; mais, comme je tâchais d'amasser des forces pour ce grand dessein, les nouvelles faveurs que j'ai reçues de vous m'ont donné une juste impatience de les publier; et les applaudissements qui ont suivi les représentations de ce poème m'ont fait présumer que sa bonne fortune pourrait suppléer à son peu de mérite. La curiosité que son récit a laissée dans les esprits pour sa lecture m'a flatté aisément, jusques à me persuader que je ne pouvais prendre une plus heureuse occasion de leur faire savoir combien je vous suis redevable; et j'ai précipité ma reconnaissance, quand j'ai considéré qu'autant que je la différerais pour m'en acquitter plus dignement, autant je demeurerais dans les apparences d'une ingratitude inexcusable envers vous. Mais, quand même les dernières obligations que je vous ai ne m'auraient pas fait cette glorieuse violenqe, il faut que je vous avoue ingénument que les intérêts de ma propre réputation m'en imposaient une très-pressante nécessité, l.e bonheur de mes ouvrages ne la porte en aucun lieu où eLe ne demeure fort douteuse et où l'on ne se délie, avec raison.

de ce qu'en dit la voix publique, parce qu'aucun d'eux n'y fait connaître l'honneur que j'ai d'Ctr.' connu de vous. Cejiendant on sait par toute l'Euiope l'accueil favorable que Votre Grandeur fait aux gens de lettres; que l'accès auprès de vous est ouvert et libre à tous ceux que les sciences ou les talents de l'esprit élèvent au-dessus du commun; que les caresses dont vous les honorez sont les marques les plus indubitables et les plus solides de ce qu'ils valent; et qu'enlin nos plus belh'S muses, que feu monseigneur le cardinal de llichelieu avait choisies d'j sa main pour en composer un corps tout d'esprit, seraient encore inconsolables de sa perte si elles n'avaient trouvé chez Votre Grandeur la même protection qu'elles rencontraient chez Son Éniinence.tjuell.' apparence donc qu'en quelque climat où notre langue puisse avoir entrée, on puisse croire qu'uji homme mérite quelque véritable estime si ses travaux n'y portent les assurances de l'état que vous cii faites dans les hommages qu il vous en doit? Trou- \ez bon. Monseigneur, que celui-ci, plus heureux que le reste des miens, affranchisse mon nom de la honte de ne vous en avoir point encore rendu, et que, pour affermir ce peu de réputation qu'ils m'ont acquis, il tire mes lecteurs d'un doute si légitini'-, en leur apprenant non-seulement, que je ne vous suis pas tout à fait inconnu, mais aussi même que voire bonlé ne dédaigne pas de répandre sur moi votre bienveillance et vos grâces : de sorte que. quand votre vertu ne me donnerait pas toules les passions imaginables pour votre service, je serais le plus ingrat de tous les hommes, si je n'étais toute ma vie irès-vérilablement. Monseigneur, votre trèshumble, très-obéissant et très-fidèle serviteur,

CoruXElLLE.

AU LECTEUR

Voici une hardie entreprise sur l'histoire, dont vous ne reconnaîtrez aucune chose dans retle tragédie, que l'ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas et lléraclius. J'ai falsifié la naissance de ce dernier; mais ce n a été qu'en sa faveur et pour lui en donner une plus illu.stre, le faisant fils de l'empereur Maurice, bien qu'il ne le fût que d'un préteur d'.\frique du même nom que lui. J'ai prolongé la durée de l'empire de son prédécesseur de douze années, et lui ai donné un fils, quoique l'histoire n'en parle point, mais seulement d'une fille nommée Domitia, qu'il maria à un Priscus ou Crispus. J'ai prolongé de même la vie de l'im» pératrice Constantine, et, comme j'ai fait régner oe tyran vingt ans au lieu de huit, je n'ai fait mourir cette princesse que dans la quinzième année de sa tyrannie, quoi qu'il l'eût sacrifiée à sa sûreté avec ses filles dès la cinquième. Je ne me mettrai pas en peine de justifier cette licence que j'ai prise; l'évé-. nement l'a assez justifiée, et les exemples des anciens

HfiltACI.IlIS.

qiio j':ii nipporlés sur I{odoç]nnc scnililiMit l'iuilorisi'r sutTisaiiiiiii'nt; jiuiis, à parler sans lard, je no vuuilrais pas conseiller à personne de la tirer en exemple. C'est beaucoup hasarder, et l'on n'est |ias tnujours heureux: et, dan» un dessein de cette nature, ce iju'un bon succès fait passer pour une inf^éniense hardiesse, un mauvais le fait prendre pour une témérité ridicule.

Barouius, parlant de la mort de l'empereur Maurice, et de celle de ses fils, que Pliocas faisait immoler à sa vue, rapporte une circonstance très-rare, dont j'ai pris l'occasion de former le n(pud de celte tragédie, à qui elle sert de fondement. Cette nourrice eut tant de zèle pour ce malheureux prince, (|u'elle exposa son propre fils au supplice, au lieu d'un des ■tiens qu'on lui avait donné à nourrir. Maurice reconnut l'échange, et l'empêcha par une considération pieuse (|ue cette extermination de toute sa famille était un juste jugement de Dieu, auquel il n'eût pas cru satisfaire s'il eut souffert que le sang d'un autre eût payé pour celui d un de ses fils. Mais, quant à ce qui était de la mère, elle avait surmonté l'affection maternelle en faveur de son prince, et l'on peut dire que son enfant était mort pour son regard. Comme j'ai cru que cette action était assez généreuse pour mériter une personne plus illustre à la produire, j'ai fait de cette nourrice une gouvernante. J'ai supposé que l'échange avait eu son effet; et de cet enfant sauvé par la supposition d'un autre, j'en ai fait Héraclius. le successeur de Phocas. Bien plus, j'ai feint que cette Léontiu'i, ne croyant pas pouvoir cacher longlemps cet enfant que Maurice avait commis à sa lidélité, vu la recherche exacte que l'hocas en faisait faire, et se voyant même déjà soupçonnée et prête à être découverte, se voulut melire dans les bonnes grâces de ce tyran, en lui allant offrir ce petit prince dont il était en peine, au lieu duquel elle lui livra son propre lils Léonce. J'ai ajouté que par cette action Phocas fut tellement gagné, qu'il crut ne pouvoir remettre son fils .Martian aux mains d'une personne qui lui fût plus acquise, d'autant que ce qu'elle venait de faire l'avait jetée, à ce qu'il croyait, dans une haine irréconciliable avec les amis de Maurice, qu'il avait seuls à craindre. Celte faveur où je la mets auprès de lui donne lieu à un second échange d'iléraclius, qu'elle nourrissait comme son fils sous le nom de Léonce, avec Martian, que Phocas lui avait confié. Je lui fais prendre l'occasion de l'éloignement de ce tyran, que j'arrête trois ans, sans revenir, à la guerre contre les Perses ; et, à son retour, je fais qu'elle lui donne Uéraclius pour son fils, qui est dorénavant élevé auprès de lui sous le nonj de Martian. cependant qu'elle relient le vrai Martian auprès d'elle, et le nourrit sous le nom de son Léonce, qu'elle avait exposé pour l'autre. Comme ces deux princes sont grands, et que Phocas, abusé par ce dernier échange, presse Uéraclius d'épouser Pulchérie, fille de Maurice, qu'il avait réservée exprès seule de toute sa famille, afin qu'elle portât par ce mariage le droit et les titres de l'empire dans sa maison, Léontine, pour empêcher cette alliance intestueuse du frère et de la sœur, a\erlit Uéraclius

de sa naissance. Je ser.iis trop long si je voulais Ici toucher le reste des incidents d'un poème si embarrassé, et me contenterai de vous avoir donné ces lumières, afin que vous en puissiez commencer la lecture avec mcjins d'obscurité. Vous vous souviendrez seulement iiu'Uéraclius passe pcuir Martian, fils de Phocas, et Martian pour Léonce, fils de Léontine, et qu'Uéraclius sait qui il est. et ([ui est ce faix Léonce; mais que le vrai Martian, Phocasni Pulchérie n'en savent rien, non plus que le reste des acteurs, hormis Léontine et sa lille Eudoxe.

On m'a fait quelque scrupule de ce qu'il n'est pas vraisemblable qu'une mère expose son fils à la mort pour en préserver un autre ; â quoi j'ai deux réponses à faire : la |)remière, que notre unique docteur Aristote nous iiermet de mettre quelquefois des choses qui même soient contre la raison el l'apparence, pourvu que ce soit hors de l'action, ou, pour me servir des termes latins de ses interprètes, exlra fahidam, comme est ici celle supposition d'enfant, et nous donne pour exemple OEdipe, qui, ayant tué nn roi de Thèbes, l'ignore encore vingt ans après; l'autre, que l'action étant vraie du côté de la mère, comme j'ai remarqué tantôt, il ne faut plus s'informer si elle est vraisemblable, étant certain que toules les vérités sont recevahles dans la poésie, quoiqu'elle ne soit pas obligée à les suivre. La liberté i|u'elle a de s'en écarter n'est pas une nécessité, el la vraisemblance n'est qu'une condition nécessaire à la disposition, et non pas au choix du sujet ni des incidents qui sont appuyés de l'histoire. Tout ce qui entre dans le poème doitêtrecroyable; elil l'est, se- Inii Aristote, par l'un de ces trois nmyeus, la vérité, la vraisemblance, ou l'opinion commune. J'irai plus outre; et, quoique peut-être on voudra prendre celle ]uoposition pour un paradoxe, je ne craindrai point d'avancer que le sujel d'une belle tragédie doit être vraisemblable. La preuve en est aisée par le même Aristote, qui ne veut pas qu'on en compose une d'un ' ennemi qui tue son ennemi, parce que, bien que cela soit vraisemblable, il n'excite dans l'âme des spectateurs ni pitié ni crainte, qui sont les deux passions de la tragédie ; mais il nous renvoie la choisir dans les événements extraordinaires qui se passent entre personnes proches, comme d'un père qui tue son fils, une femme son mari, un frère sa sœur; ce qui, n'étant jamais vraisemblable, doit avoir l'autorité de l'histoire ou de l'opinion commune pour être cru : si bien qu'il n'est pas permis d'invenler un sujet de celle nature. C'est la raison qu'il donne de ce que les anciens traitaient presque les mêmes sujets, d'autant qu'ils rencontraient peu de familles où fussent arrivés de pareils désordres, qui font les belles et puissantes oppositions du devoir el de la passion.

Ce n'est pas ici le lieu de m'êtendre plus au long sur celte matière : j'en ai dit ces deux mots en passant, par une nécessité de me défendre d'une objection qui déiruirait tout mon ouvrage, puisciu'elle va en saper le fondement, et non par ambition d'élaler mes maximes, qui peut-être ne sont jjas généralement avouées des savants. Aussi ne donné^-je ici mes opinions qu'à la mode de M. de Montaigne, non

IlÉftACLIL'S.

pour bonnes, mais pour miennes. Je m'en suishien Iniuvi' jus(|u"à pri'sent; niais je ne tiens pas impossible qu'on réussisse mieux en suivant les contraires.

rKUSONNAGHS

IMiOoAS, empereur (i'Orient.

IllillAiLlLS, llls de l'empereur Maurice, cru Marliaii, fils (le l'hoeas. anianl d Eudo\e.

.MARTIA.N, lils de l'hocas, cru Léonce, fils de l.conllne, amant de Puicliérie.

ri'l,i;iii:i!li:, nile de Icmpcreur Maurice, mailressc de Mai'tian.

Ll•;o.^TI.^E, dame de Conslanlinoplc, autrefois gouvernante d'IléraL-lius et de Martian.

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