SCENE VII
JASON
0 dieux! ce char volant, disparu dans la nue, La dérobe à sa peine, aussi bien qu'à ma vue; Et son impunité triomphe arrogamment Des projets avortés de mon ressentiment. Creuse, enfants, Médée, amour, haine, vengeance. Où dois-je désormais chercher quelque allégeance? Où suivre l'inhumaine, et dessous quels climats Porter les châtinients de tant d'assassinats?
Va, furie exécrable; en quelque coin de terre Que t'emporte ton char, j'y porterai la guerre; J'apprendrai ton séjour de tes sanglants effets. Et te suivrai partout au bruit de tes forfaits. Mais que me servira celte vaine poursuite Si l'air est un chemin toujours libre à ta fuite, Si toujours tes dragons .sont prêts à t'enlever. Si toujours tes forfaits ont de quoi me braver? Malheureux, no perds point contre une toile audace De ta juste fureur l'impuissanle menace; Ne cours point à ta honte, et fuis l'occasion D'accroître sa victoire et ta confusion. Misérable! perfide! ainsi donc ta faiblesse Épargne la sorcière, et trahit ta princesse! Est-ce là le pouvoir qu'ont sur toi ses désirs. Et ton obéissance à ses derniers soupirs? Venge-toi, pauvre amant. Creuse le commande; Ne lui refuse point un sang qu'elle demande. Écoute les accents de sa mourante voix, Et vole sans rien craindre à ce que tu lui dois. A qui sait bien aimer il n'e.st rien d'impossible. Eusses-tu pour retraite un roc inaccessible, Tigresse, tu mourras ; et, malgré ton savoir. Mon amour te verra soumise à son pouvoir; Mes yeux se repaîtront des horreurs de ta peine : Ainsi le veut (h'éuse, ainsi le veut ma haine. Mais quoi! je vous écoute, impuissantes chaleurs! Allez, n'ajoutez plus de comble à mes malheurs. Entreprendre une mort que le ciel s'est gardée, C'est préparer encore un triomphe à Méd e. Tourne avec plus il'effet sur toi-même ton bras, Et punis-toi, Jason, de ne la punir pas. Vains transports, où sans fruit mon désespoir s'a m use, Cessez de m'empêcher de rejoindre (!réuse. Ma reine, ta belle âme, en partant de ces lieu';. M'a laissé la vengeance, et je la laisse aux dieux; Eux «euls, dont le pouvoir égale la justice, Peuvent de la sorciéie achever le supplice. Trouve-le bon, chère ombre, et pardonne à mes feux Si je vais te revoir plus lot que tu ne veux.
Il se lue.)
FIN DE MKDtE.
EXAMEN DE Ml'DEE.
EXAMEN DE MÉOÉE
Celle tiagidie a été traitée en grec par Euripide, et en latin par Sénèque: et c'est sur leur exi'iiiple que je me suis autorisé à en mettre le lieu dans une place pulilique, quoique peu de vraisemblance qu'il y ait a y faire parler des rois, et à y voir Jlédée prendre les desseins de sa vengeance. Elle en fait confidence, chez Euripide, à tout le chœur, composé de Corinthiennes, sujettes de CrOon, et qui devaient 6tre du moins au nombre de quinze, à qui elle dit liaulenient quelle fera périr leur roi, leur princesse et son mari, sans qu'aucune d'elles ait la moindre pensée d'en donner avisa ce prince.
Pour Sénèque, il y a quelque apparence qu'il ne lui fait pas prendre ces résolutions violentes en présence du chieur, qui n'est pas toujours sur le théâtre, et n'y parle jamais aux antres acteurs; mais je ne puis comprendre comme, dans son quatrième acte, il lui fait achever ses enchantements en place publique; et j'ai mieux aimé rompre l'unité exacte du lieu pour faire voir Médée dans le même cabinet où elle a fait ses charmes que de l'imiter en ce point.
Tous les deux m'ont semblé donner trop peu de défiance à Créon des présents de cette magicienne, offensée au dernier point, qu'il témoigne craindre chez l'un et chez l'autre, et dont il a d'autant plus de lieu de se défier, qu'elle lui demande instamment un jour de délai pour se préparer à partir, et qu'il croit quelle ne le demande que pour machiner quelque chose contre lui et troubler les noces de sa fille.
J'ai cru mettre la chose dans un peu plus de justesse par quelques précautions que j'y ai apportées : la première, en ce que Creuse souhaite avec passion cette robe que Médée empoisonne et qu'elle oblige .Ia=on à la tirer d'elle par adresse; ainsi, bien que les présents des ennemis doivent être suspects, celuici ne le doit pas être, parce que ce n'est pas tant un don qu'elle fait qu'un payement qu'on lui arrache de la grâce que ses enfants reçoivent; la seconde, en ce que ce n'est pas Médée qui demande ce jour de délai qu'elle emploie à sa vengeance, mais Créon qui le lui donne de son mouvement, comme pour diminuer quelque chose de l'injuste violence qu'il lui fait, dont il semble avoir honte en lui-même; et la troisième enfin, en ce qu'après les défiances que Pollux lui en fait prendre presque par force il en fait fait faire l'épreuve sur une autre, avant que do permettre à sa fille de s'en parer.
L'épisode d'/Egée n'est pas tout à fait de mon invention; Euripide l'introduit en son troisième acte, mais seulement comme un passant à qui Médée fait ses plaintes, et qui l'assure d'une retraite chez lui, à Athènes, en considération d'un service qu'elle promet lie lui rendre. En quoi je trouve deux choses à dire : l'une, qu'âgée, étant dans la cour de Créon, ne parle point du tout de le voir; l'autre, que, bien qu'il promette à Médée de la recevoir et protéger à Athènes après qu'elle se sera vengée, ce qu'elle fait dès ce jour-là même, il lui témoigne toutefois qu'au sortir de (;orinlhe il va trouver Pitthéus â Trézène, pour consulter avec lui sur le sens de l'oracle qu'on venait de lui rendre à Delphes, et qu'ainsi .Médée serait demeurée en assez mauvaise posture dans Athènes en l'attendant, puisqu'il tarda manifestement quelque temps chez Pitthéus, où il fit l'amour à sa fille lEihra, qu'il laissa grosse de Thésée et n'en partit point que sa grossesse ne fût constante. Pour donner un peu plus d'intérêt à ce monarque dans l'action de cette tragédie, je le fais amoureux de Creuse, qui lui préfère Jason, et je porte ses ressentiments à l'enlever, afin qu'en celte entreprise, demeurant prisonnier de ceux qui la sauvent de ses mains, il ait obligation à Médée de sa délivrance, et que la reconnaissance qu'il lui en doit l'engage plus fortement â sa protection et même à l'épouser, comme l'histoire le marque.
Pollux est de ces personnages protatiques qui ne sont introduits que pour écouter la narration du sujet. Je pense l'avoir déjà dit, et j'ajoute que ces personnages sont d'ordinaire assez diflicilesà imaginer dans la tragédie, parce que les événements publics et éclatants dont elle est composée sont connus de tout le monde, et que, s'il est aisé de trouver des gens qui les sachent pour les raconter, il n'est pas aisé d'en trouver qui les ignorent pour les entendre; c'est ce qui m'a fait avoir recours à cette fiction, que Pollux, depuis son retour de Colchos, avait toujours été en Asie, où il n'avait rien appris de ce qui s'était passé dans la Grèce, que la mer en sépare. Le contraire arrive en la comédie : comme elle n'est que d'intrigues particulières, il n'est rien si facile que de trouver des gens qui les ignorent; mais souvent il n'y a qu'une seule personne qui les puisse expliquer : ainsi l'on n'y manque jamais de confident quand il y a matière de confidence.
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EXAMIiN DE MËDÉI
Dans la narration que fait Nérine au quatrième acte, on peut consiJi'rcr que, quand ceux qui écoutent ont quelque chose d'important dans Tesprit, ils n'ont ]ias assez de patience iiour écouler le détail de ce qu'on leur vient raconter, et que c'est assez pour eux d'en apprendre l'événement en un mot : c'est ce que fait voir ici Médée, qui, avant su que Jason a arraché Creuse à ses ravisseurs, et pris Jîgée prisonnier, ne veut point qu'on lui explique comment cela s'est fait. Lorsqu'on a affaire à un esprit tranquille, comme Achorée à Cléopâtre dans la Mort de Pompée, pour qui elle ne s'intéresse que par un sentiment d'honneur, on prend le loisir d'exprimer toutes les particularités; mais, avant que d'y descendre, j'estime qu'il est bon même alors d'en dire tout l'effet en deux mois dés l'abord.
Surtout, dans les narrations ornées et pathétiques, il faut très-soigneusement prendre garde en quelle assiette est l'àme de celui qui parle et de celui qui écoute, et se passer de cet ornement, qui ne va guère sans quelque étalage ambitieux, s'il y a la moindre apparence que l'un des deux soit trop en péril, ou dans une passion trop violente pour avoir toute la patience nécessaire au récit qu'on se propose.
J'oubliais à remarquer que la prison où je mets jEgée est un spectacle désagréable, que je conseillerais d'éviter; ces grilles qui éloignent l'acteur du spectateur, et lui cachent toujours plus de la moitié de sa personne, ne manquent jamais à rendre son action fort languissante. Il arrive quelquefois des occasions indispensables de faire arrêter prisonniers sur nos théâtres quelques-uns de nos principaux acteurs; mais alors il vaut mieux se contenter de leur donner des gardes qui les suivent et n'affaiblissent ni le spectacle ni l'action, comme dans Polijeucte et dans Heraclius. J'ai voulu rendre visible ici l'obligation qu'âgée avait à Médée : mais cela se fût mieux fait par un récit.
Je serai bien aise encore qu'on remarque la civilité de Jason envers Pollux à son départ : il l'accompagne jusque hors de la ville; et c'est une
adresse do théâtre assez heureusement pratiquée pour l'éloigner de Créon et de Creuse mourants, et n'en avoir que deux à la fois à faire parler. Un auteur est bien embarrassé quand il y en a trois, et qu'ils ont tous trois une assez forte passion dans l'àme pour leur donner une juste impatience de la pousser au dehors; c'est ce qui m'a obligé à faire mourir ce roi malheureux avant l'arrivée de Jason, afin qu'il n'eût à parler qu'à Creuse et à faire mourir cette princesse a\ ant que Médée se montre sur le balcon, afin que cet amant en colère n'ait plus à qui s'adresser qu'à elle; mais on aurait eu lieu do trouver à dire qu'il ne fût pas auprès de sa inatlresse dans un si grand malheur, si je n'eusse rendu raison de son éloignement.
J'ai feint que les feux que produit la robe de Médée, et qui font périr Créon et Creuse, étaient invisibles, parce que j'ai mis leurs personnes sur la scène dans la catastrophe. Ce spectacle de mourants m'était néces-aire pour remplir mon cinquième acte, qui, sans cela, n'eût pu atteindre à la longueur ordinaire des nôtres; mais, à dire le vrai, il n'a pas l'effet que demande la tragédie, et ces deux mourants importunent plus par leurs cris et par leurs gémissements qu'ils ne font pitié par leur malheur. La raison en est qu'ils semblent l'avoir mérité par l'injustice qu'ils ont faite à Médée, qui attire si bien de son côté toute la faveur de l'auditoire, qu'on excuse sa vengeance après l'indigne traitement qu'elle a reçu de Créon et de son mari, et qu'on a plus de compassion du désespoir où ils l'ont réduite que de tout ce qu'elle leur fait souffrir.
Quant au style, il est fort inégal en ce poème : et ce que j'y ai mêlé du mien approche si peu de ce que j'ai traduit de Sénèque, qu'il n'est point besoin d'en mettre le texte en marge pour faire discerner au lecteur ce qui est de lui ou de moi. Le temps m'a donné le moyen d'amasser assez de forces pour ne laisser pas cette différence si visible dans le Pompée. où j'ai beaucoup pris de Lucain, et ne crois pas être demeuré fort au-dessous de lui quand il a fallu me passer de son secours.
FI.N nE I, EX.tSirN DE UEDl-.E.
LE CID
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
rr.KFACK DE VOLTAIUl'
Lorsque Corneille donna le Cid, les Espagnols avaient sur tous les théàlres de l'Europe la même mlluence que dans les affaires publiques; leur goût dominait, ainsi que leur politique : et même en Italie leurs comédies ou leurs tragi-comédies obtenaient la préférence chez une nation qui avait VAminlc et le Pastor fido, et qui, étant la première qui eût cultivé les arts, semblait plutôt faite pour donner des lois à la littérature que pour en recevoir.
Il est vrai que dans presque toutes ces tragédies espagnoles il y avait toujours quelques scènes de bouffonneries. Cet usage infecta l'Angleterre. 11 n'y a guère de tragédies de Sbakspeare où Ton ne trouve des plaisanteries d'hommes grossiers à côté du sublime des héros. A quoi attribuer une mode si extravagante et si honteuse pour l'esprit hinnain qu'à la coutume des princes mêmes qui entretenaient toujours lies bouffons auprès d'eux..' coutume digne de barbares qui sentaient le besoin des plaisirs de l'esprit, e! qui étaient incapables d'en avoir; coutume même qui a duré jus([u"à nos temps, lorsqu'on en reconnaissait la turpitude. Jamais ce vice n'avilit la scène française : il se glissa seulement dans nos premiers opéras, qui, n'étant pas des ouvrages réguliers, semblaient permettre cette indécence; mais bientôt l'élégant Quinault purgea l'opéra de cette bassesse.
Quoi qu'il en soit, on se piquait alors de savoir l'espagnol, comme on se fait honneur aujourd'hui de parler français. C'était la langue des cours de Vienne, de Bavière, de Bruxelles, de Naples et de .Milan; la Ligue l'avait introduite en l'rance; et le mariage de Louis XIII avec la fille de Philippe III avait tellement mis l'espagnol à la mode, qu'il était alors presque honteux aux gens de lettres de l'ignorer. La plupart de nos comédies étaient imitées du théâtre de Madiid.
Un secrétaire de la reine Marie de Médicis, nommé Clialons, retiré à Itouen dans sa vieillesse, conseilla à Corneille d'apprendre l'espagnol et lui proposa d'abord le sujet du Cid. L'Espagne avait deux tragédies du Cid, l'une de DiaiLante, intitulée El lioiirador de su pudre, qui était la plus ancienne; l'autre, el Cid, de Gnillem de (Castro, qui était la plus en vogue : on voyait dans toutes les deux une infante amoureuse du Cid, et un bouffon appelé le valet çirucieux, personnages également ridicules; mais tous les sentiments généreux et tendres dont Corneille a fait un si bel usage sont dans ces deux originaux.
,1e n'avais pu encore déterrer le Cid de Uianiante quand je donnai la première édition des commentaires de Corneille; je marquerai dans celle-ci les principaux endroits qu'il traduisit de cet auteur espagnol.
C'est une chose, à mon avis, très-remarquable, que, depuis la renaissance des lettres en Europe, depuis que le théâtre était cultivé, on n'eût enc ire rien produit de véritablement intéressant sur la scène, et qui fît verser des larmes, si on en excepte quelques scènes attendrissantes du l'nsior fido et du Cid espagnol. Les pièces italiennes du seizième siècle étaient de belles déclamations imitées du grec; mais les déclamations ne touchent point le cirur. Les pièces espagnoles étaient des tissus d'aventures incroyables. Les Anglais avaient encore pris ce goût. On n'avait point su encore parler au cieur chez aucune nation. Cinq ou six endroits très- touchants, mais noyés dans la foule des irrégularités de Gnillem de Castro, furent sentis par Corneille, comme on découvre un sentier couvert de ronces et d'épines.
11 sut faire du Cid espagnol une pièce moins irrégulière et non moins touchante. Le sujet du Cid est le mariage de liodrigue avec Chimèiie. Ce mariage est un point d'histoire presque aussi célèbre en Espagne que cehii d'Andromaque avec Pyrrhus chez les Grecs; et c'était en cela même que consistait une
LE i:il).
Ki:inile partie di; l'inlOrèl de la pièce. L'autliciilicité de l'hisloire rendait tulérable aux spectateurs un dénofliiient qu'il n'aurait pas été peut-être permis de feindre; et l'aiiiour de C.liiniéne, qui efit été odieux, s'il n'avait commencé qu'après la mort de son père, devenait aussi touchant qu"e\cusable, puisqu'elle aimait déjà Rodrigue avant cette mort, et par l'ordre de son père même.
On ne connaissait point encore, avant le Cid de Corneille, ce combat des passions qui décliire le cœur, et devant lequel toules les autres beautés de Fart ne .sont que des beautés inanimées. On sait quel succès eut le Cid, et quel enthousiasme il produisit dans la nation; on sait aussi les contradictions et les dégoûts qu'essuya Corneille.
11 était, comme on sait, un des cinq auteurs qui travaillaient aux pièces du cardinal de liicheliou. Ces cinq auteui's étaient Rotrou, l'Étoile, Calletet, Roisrobert, et Corneille, admis le dernier dans cette société. Il n'avait trouvé d'amitié et d'estime que dans Rotrou, qui sentait son mérite: les autres n'en avaient pas assez pour lui rendre justice. Scudéri écrivait contre lui avec le iicl de la jalousie humiliée et avec le ton de la supériorité. Un Claveret, qui avait fait une comédie intitulée la Place /ioi/afc.sur le même sujet que (Corneille, se répandit en invectives grossières. Mairet lui-même s'avilit jusqu'à écrire contre Corneille avec la même amertume. Mais ce qui l'affligea, et qui ]iouvait priver la France des chefs-d'œuvre dont il l'enrichit depuis, ce fut de voir le cardinal, son proleeteur, se mettre avec chaleur à la tête de tous ses ennemis.
Le cardinal, à la fin de 1G55, un an avant les représentations du Cid, avait donné dans le l'alais- Cardinal, aujourd'hui le Palais-Royal, la comédie des Tuileries, dont il avait arrangé lui-même toutes les scènes. Corneille, plus docile à son génie que souple aux volontés d'un premier ministre, crut devoir changer quelque chose dans le troisième acte qui lui fut eiinfié. Cette liberté estimable fnt envenimée par deux de ses confrères, et déplut beaucoup au cardinal, qui lui dit qu'il fallait avoir lui esprit de suite. 11 entendait par esprit de suite la soumission qui suit aveuglément les ordres d'un supérieur. Cette anecdote était fort connue chez les derniers princes de la maison de Vendôme, petits-lils de César de Vendôme, qui avait assisté à la représentation de cette pièce du cardinal.
Le premier ministre vit donc les défauts du Cid avec les yeux d'un homme mécontent de l'auteur, et ses yeux se fermèrent trop sur les beautés. Il était si entier dans son sentiment, que, quand on lui apporta les premières esquisses du travail de l'.Veadéniie sur le Cid, et quand il vit que l'Académie, avec un ménagement aussi poli (ju'encourageant pour les arts et pour le grand Corneille, comparait les contestations présentes à celles que la Jérusalem délivrée et le Pastor fido avaient fait naître, il mit en marge, de sa main : « L'applaudissement et le blâme du Cid n'est qu'entre les doctes et les ignorants, au lieu que les contestations sur les deux autres pièces ont été entre les gens d'esprit. »
Qu'il me soit permis de hasarder une reflexion. Je crois que le cardinal de Richelieu avait raison, en ne considérant que les irrégularités de la pièce, l'inutilité et l'inconvenance du rôle de l'infante, le rôle faible du roi, le rôle encore plus faible de don Sanche, et quelques autres défauts. Son grand sens lui faisait voir clairement toutes ces fautes; et c'est en qjo.! il m3 paraît plus qu'excusable.
Je ne sais s'il était possible qu'un homme occupi' des intérêts de l'Europe, des factions de la France, et des intrigues plus é()incuses de la cour, un co;ur ulcéré ]iar les ingratitudes et endurci par les vengeances, sentît le charme des scènes de Rodrigue et de Chimène. 11 voyait que Rodrigue avait très-grand tort d'aller chez sa maîtresse après avoir tué son père; et, quand on est trop fortement choqué de voir ensemble deux personnes qu'on croit ne de\oir pas se chercher, on peut n'être pas ému de ce qu'elb>s disent.
Je suis donc persuadé que le cardinal de Richelieu était de bonne foi. Remarquons encore que cette ànie altière, qui voulait absolument que l'Académie condamnât le Cid, continua sa faveur à l'auteur, et que même Corneille eut le malheureux avantage de travailler deux ans après à V Aveugle de Sinynne, tragicomédie des cinq auteurs, dont le canevas était encore du premier ministre.
Il y a une scène de baisers dans cette pièce, et l'auteur du canevas avait reproché à Chimène un amour toujours combattu par son devoii-. 11 est à croire que le cardinal de Richelieu n'a^ ait pas ordonné cette scène, et qu'il fut plus indulgent envers (^olletet qui la fit qu'il ne l'avait été envers Corneille.
Quant au jugement que l'Académie fut obligée do prononcer entre Corneille et Scudéri, et qu'elle intitula modestement !:(uiituents de r Académie sur le. C7(/, j'ose dire que jamais on ne s'est conduit avec plus de noblesse, de politesse et de prudence, el que jamais on n'a jugé avec plus de goût. Rien n'était plus noble que de rendre justice aux beautés du Cid, malgré la volonté décidée du mattre du royaume.
La politesse avec laquelle elle reprend les défauts est égale à celle du style; et il y eut une très-grande prudence à se conduire de façon que ni le cardinal de Richelieu, ni Corneille, ni mêmeScudéri, n'eurent au fond sujet de se plaindre.
Je prendrai la liberté de faire quelques notes sur le jugement de l'Académie comme sur la pièce; mais je crois devoir les prévenir ici par uni; seule : c'est sur ces paroles de l'Académie, encore que le sujet du Cid ne soit pas bon. Je crois que l'Académie entendait que le mariage ou du moins la promesse de mariage entre le meurtrier et la fille du mort n'est pas un bonsujet pour une pièce morale, que nosbienséances en sont blessées. Cet aveu de ce ccu'ps éclairé satisfaisait à la fois la raison el h' car linal de Richelieu, qui croyait le sujet défeetueux. Mais l'AcadJmie n'a pas prétendu que le sujet ne fût pas très-intéressant et très-tragique; et, quand on songe que ce mariage est lin point d'histoire célèbre, on ne peut que louer Corneille d'avoir réduit ce mariage à une
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siiiiiilo iimiiiessr d'épouser (^IniuènL' : c'est on quoi il me senilile que Corneille a ojjservé les bienséances beaueonj) jiius que ne le pensaient ceux qui n'étaient pas instruits de l'histoire.
La conduite de l'.Vcadéniie. composée de gens de lettres, est d'autant plus reman[nable, que le déchaînement de presque tous les autcursétait plus violent: c'est une chose curieuse de vnir connue il est traité dans la lettre sous le nom d'.Vrisle.
« Pauvre esprit qui, voulant paraître admirable à chacun, se rend ridicule à tout le tminde, et qui, le plus ingrat des hommes, n'a jamais reconnu les obligations qu'il a à Sénéque et à d'uillem de Castro, à l'un desquels il est redevable de son Cid. el à l'autre de sa Màlee! Il reste maintenant à parler de ses autres pièces, qui peuvent pa.sser pour farces, et dont les titres seuls faisaient rire autrefois les plus sages el les plus sérieux : il a fait voir une )lclile, la Galerie itii Palais, et la Place lioyale; ce qui nous faisait esjiérer que Mondory annoncerait bientôt le Ciinelière Sniiit-Jcan, la Sawaritaine, et la Place aux Veaux. L'humeur vile de cet auteur et la bassesse de son âme, etc. »
On voit, par cet échantillon de plus de cent brochures faites contre Corneille, qu'il y avait, comme aujourd'hui, un certain uombre d'hommes que le mérite d'autrui rend si furieux, qu'ils ne connaissent plus ni raison ni bienséance: c'est une espèce de rage qui attaque les petits auteurs, el surtout ceux qui n'ont point eu d éducation. Dans une pièce de vers contre lui, on lit parler ainsi Guillem de Castro :
I OIU-. fier de mon plumage, en Corneille (rilorace, ^'e piêlenils plus voler plus iiaul que li> i'.nrriassc. lngr.it, renils-moi mon Ci(/ jusques au dernier mot: Après lu connaîtras. Corneille déphiniée. Que l'esprit le plus vain est souvent le pins sot, Kt qu'enfin tu me dois toute la renommée.
Mairet, l'auteur de la Soplwnisbc. qui avait au moins kl gloire d'avoir fait la première pièce régugulièr.' que nous eussions en France, sembla perdre cette gloire en écrivant contre Corneille des personnalités odieuses. Il faut avouer que Corneille répondit très-aigrement à tous ses ennemis. La querelle même alla si loin entre lui et Mairet, que le cardinal de Richelieu interposa entre eux son autorité. Voici ce qu'il fit écrire à .Mairet par l'abbé de 13oisrobert.
A Cljaronne, 5 octobre 1637.
« Vous lirez le reste de ma lettre comme un ordre (|ue je vous envoie par le commandement de Son Eminence. Je ne vous cèlerai pas qu'elle s'est fait lire, avec un plaisir extrême, tout ce qui s'est fait sur le sujet du Cid; et. paiiiculiérement, une lettre qu'elle a vue de vous lui a plu jusqu'à un tel point, qu'elle lui a fait naître l'envie de voir tout le reste. Tant qu'elle n'a connu dans les écrits des uns et des autres que des contestations desprit agréables et des railleries innocentes, je vous avoue qu'elle a pris bonne part au divertissement; mais, quand elle a reconnu que dans ces contestations naissaient enfin des
injures, des outrages et des menaces, elle a pris aussitôt la résolution d'en arrêter le cours, l'ourcet effet, {Quoiqu'elle n'ait point vu le libelle que vous attribuez à. M. Corneille, présupposant, par votre réponse (pic je lui lus hier au soir, qu il devait être l'agresseur, elle m'a commandé de lui remontrer le tort qu'il se faisait, et de lui défendre de sa ]iart de ne plus faire de réponse, s'il ne voulait lui déplaire; mais, d'ailleurs, craignant que, des tacites menaces que vous lui faites, vous ou quelqu'un de vos amis n'en viennent aux effets, qui tireraient des suites ruineuses à l'un et à l'autre, elle m'a commandé de vous écrire que, si vous voulez avoir la continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes vos injures sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre ancienne amitié, que j'ai charge de renouveler sur la table de ma chambre, à Paris, qtiainl vous serez tous i;assei)iblés. .Ius<]u'ici j'ai parlé parla bouche de Son Eminence; mais, pour vous dire ingénument ce que je pense de toutes vos procédures, j'estime que vous avez suffisamment puni le pauvre M. Corneille de ses vanités, et que ses faibles défenses ne demandaient pas des armes si fortes et si pénétrantes que les vôtres : vous verrez un de ces jours son Cid assez mal mené par les sentiments de l'Académie. »
L'.\cadémie trompa les espérances de Boisrobert. On voit évidemment, par cete lettre, que le cardinal de Richelieu voulait humilier Corneille, mais qu'en qualité de premier ministre il ne voulait pas qu'une dispute littéraire dégénérât en querelle personnelle.
Pour laver la France du reproche que les étrangers pourraient lui faire que le Cid n'attira à son auteur que des injures et des dégoûts, je joindrai ici une partie de la lettre que le célèbre Balzac écrivait à Scudéri, en réponse à la critique du Cid que Scudéri lui avait envoyée.
« Considérez néanmoins, monsieur, que toute
la France entre en cause avec lui, et que peut-être il n'y a pas un des juges dont vous êtes convenus ensemble qui n'ait loué ce que vous désirez qu'il condamne ; de sorte que, quand vos arguments seraient invincibles, et que votre adversaire y acquiescerait, il aurait toujours de quoi se consoler glorieusement de la perte de son procès, et vous dire que c'est quelque chose de plus d'avoir satisfait tout un royaume que d'avoir fait une pièce régulière. 11 n'y a point d'architecte d'Italie qui ne trouve des défauts à la structure de Fontainebleau, et qui ne l'appelle un monstre de pierre : ce monstre néanmoins est la belle demeure des rois, et la cour y loge commodément. 11 y a des beautés parfaites qui sont effacées par d'autres beautés qui ont plus d'agrément et moins de perfection ; et, parce que l'acquis n'est pas si noble que le naturel, ni le travail des hommes que les dons du ciel, on vous pourrait encore dire que savoir l'art de plaire ne vaut pas tant que de savoir plaire sans art. .\ristote blâme la Fleur d'Agalhon. quoiqu'il dise qu'elle fût agréable; et r6£dipe peut-être n'agréait pas, quoique Aristote l'aj)prouve. Or, s'il est vrai que la satisfaction des spectateurs soit la fin que se proposent les spectacles, et que les maîtres mêmes du méfieraient quelquefois
cil).
nppi'lc do César au p<'U|ilo, le Cid du poi'ite fraurais ajant plu iiussi bien qur la Fleur ilu poiilo grer, ne serail-il point vrai qu'il a obtenu la lin de la représentation, et qu'il est arrivé à son bnl, encore que ce ne soit pas par le chemin de l'Aristote ni par les adresses de sa Poétique'.' i\lais vous dites, monsieur, qu'il a ébloui les yeux du monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement : je connais beaucoup de gens qui feraient vanité d'une telle accusation; et vous me confesserez vous-même que, si la magie était une chose permise, ce serait une chose excellente : ce serait, à vrai dire, une belle chose de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le soleil (|uand il est nuit, d'apprêter des festins sans \ iajidrs ni ol'liciers, de changer en pistoles les feuilles de chêne, et le verre en diamants; c'est ce que vous reprochez à l'auleur du Cid. qui, vous avouant qu'il a violé les régies de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il a un secret, qu'il a mieux réussi que l'art même; et. ne vous niant pas qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ne vous laisse conclure de là sinon qu'il est plus lin que toute la cour et tout le peuple, et que la tromperie qui s'étend à un si grand nombre de personnes est moins une fraude qu'une conquête. Cela étant, monsieur, je ne doule jioint que messieurs de l'Académie ne se trouvent bien empêchés dans le jugement de votre procès, et que, d'un coté, vos raisons ne les ébranlent, et, de l'antre, l'approbation publique ne les retienne. Je serais en la même peine, si j'étais en la même délibération, et si de bonne fortune je ne venais de trouver votre arrêt dans les registres de l'antiquité. 11 a été prononcé, il y a plus de quinze cents ans, par un philosophe de la famille sto'ique, mais un philosophe dont la dureté n'était pas impénétrable à la joie, de qui il nous reste des jeux et des tragédies, qui vivait sous le règne d'un empereur poêle et comédien, au siècle des vers et de la musique. Voici les termes de cet authentique arrêt, et je vous les laisse interpréter à vos dames, pour lesquelles vous avez bien entrepris une plus longue et plus diflicile traduction : lUiid wulliim est primo aspccLiiociilosoccupasse,ctiamsi conte inplalio diligensiin'eiUurnesIqiiod arguât. Si me interrogas, major ille est qui judicium ahstulit quam qui meruit. Votre adversaire y trouve son compte parce favorable mot de inajor est; et vous avez aussi ce que vous pouvez désirer, ne désirant rien, à mon avis, que de prouver que judicium abslulit. Ainsi vous l'emportez dans le cabinet, et il a gagné au théâtre. Si le Cid est coupable, c'est d'un crime qui a eu récompense; s'il est puni, ce sera après avoir triomphé ; s'il faut que l'iaton le bannisse de sa république, il faut qu'il le couronne de fleurs en le bannissant, et ne le traite point plus mal qu'il a Ir.iité autrefois Homère. Si Aristote trouve quelque chose à désirer en sa conduite, il doit le laisser jouir de sa bonne fortune et ne pas condamner un dessein que le succès a justifié. Vous êtes trop bon pour en vouloir davantage : vous savez qu'on apporte souvent du tempérament aux lois, et que l'équité conserve ce que la justice pourrait ruiner. N'insistez point sur cette exacte et rigoureuse
justice. Ne vous attachez jioint avec lanl de scrupule à la souveraine raison : qui voudrait la contenter et satisfaire à sa régularité serait obligé de lui bàlir un plus beau monde que celui-ci; il faudrait lui faire une nouvelle nature de choses, et lui aller chercher des idées au-dessus du ciel Je parle, monsieur, pour mon intérêt: si vous la croyez, vous no trouverez rien qui mérite d'être aimé, et par conséquent je suis en hasard de perdre vos bonnes grâces, bien qu'elles me soient extrêmement chères, et que je sois passionnément, monsieur, votre, etc. b
C'est ainsi que Balzac, retiré du monde et plus impartial qu'un autre, écrivait à Scudéri son ami, et osait lui dire la vérité. Balzac, tout ampoulé qu'il était dans ses lettres, avait beaucoup d'iTudition et de goût, connaissait l'éloquence des vers, et avait introduit en PVance celle de la prose. Il rendit juslice aux beautés du Cid; et ce témoignage fait honneur à Balzac et à Corneille.