‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 37 sur 788 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

LA DICIIESSE D'AIGUILLON

Madame,

Ce portrait vivant que je vous offre représente un héros assez reconnaissable aux lauriers dont il est couvert. Sa \ie a été une suite continuelle de victoires; son corps, porté dans son armée, a gagné des batailles après sa mort; et son nom, au bout de six cents ans, vient encore triompher en France. Il y a trouvé une réception trop favorable pour se repentir d'être sorti de son pays, et d'avoir appris à parier une autre langue que la sienne. Ce succès a passé mes plus ambitieuses espérances et m'a surpris d'abord; mais il a cessé de m'étonner depuis que|j'ai vu la satisfaction que vous avez témoignée quand il a paru devant vous. Alors j'ai osé me promettre de lui tout ce qui en est arrivé, et j'ai cru qu'après les éloges dont vous l'avez honoré cet applaudissement universel ne lui pouvait manquer. Et véritablement. Madame, on ne peut douter avec raison de ce que vaut une chose qui a le bonheur de vous plaire, le jugement que vous en faites est la marque assurée de son prix; et, comme vous donnez toujours libéralement aux véritables beautés l'estime qu'elles méritent, les fausses n'ontjamais le pouvoir de vous éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des louanges stériles pour les ouvrages qui vous agréent; elle prend plaisir à s'étendre utilement sur ceux qui les produisent, et ne dédaigne point d'employer en leur faveur ce grand crédit' que votre qualité et vos vertus vous ont acquis. J'en ai ressenti des effets qui me sont trop avantageux pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins de remercîments pour moi que pour ie Cid. C'est une re-

' La duchesse d'Aiguillon avait un très-grand crédH, en effet, sur son oncle le cardiiiul; et, sans elle. Corneille aurait été cnticretneot disgracié : il le fait assez entendre par ses paroles.

LE CID

coiiiuiissaiice (lui iiii'st glorieuse, puist(iril iiiV'st impossible de publier que je vous ai de grandes obligations, sans publier en même temps que vous m'avez assez esiini'' pour vouloir que je vous en cujse. Aussi, Mauami., si je souliaile quelque durée pour cet lieureux effort de ma plume, ee uest point pour apprendre mon nom à la postérité, maisscule- Mienl pour laisser des marques éternelles de ce que je vous dois, et faire lire à ceux qui naîtront dans les autres siècles la protestation que je fais d'être Voûte ma vie, JI.vhame, \olre très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur,

AVEHTISSEMK.NT

Kiyymontde l'hislorien ^lariana^ Hisloritt de Espanit. L. IV, c. l.

« Avia pocos dias anteshecbo campo cou D. G'o- " niez, coude de Gorniaz. Venciùle, )' diole la muerfe.

Lo que resulto de este caso, fue que caso con « dona Ximena, bija y heredera del mismo conde. 1 Ella misnia re([uirio al rey que se le diesse por « marido (y a eslaba muy prendada de sus partes), « 0 le castigasse conforme à las levés, por la muerte f que diij ;i su padre. Uizose cl casamiento. que à " lodos eslaba à cuento, con el quai por el grau dote a de su esposa, que se allego al estado que él ténia « de su padre, se aumcntô en poder y riquezas. »

Voilà ee qu'a prêté l'histoire à D. Guillem de Castro, qui a mis ce fameux événement sur le théâtre avant moi. Ceux qui entendent l'espagnol y remarqueront deux circonstances : l'une, que Chimene ne pouvant s'empêcher de reconnaître et d'aimer les belles qualités qu'elle voyait en D. Rodrigue, quoiqu'il eut tué son père (estnba prauladu de sus jmrtei), alla proposer elle-même au roi cette généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour niari, ou qu'il le fil punir suivant les lois; l'autre, que ee mariage se lit au gré de tout le monde {« todos eslaba à ciiciilo). Deux chroniques du Cid ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque de Séville, en présence du roi el de toute sa cour;mais je me suis contenté du texte de l'historien, parce que toutes les deux ont quelque chose -qui sent le roman, et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos Franaiisonl faites de Charlemagne el de Roland. Ce que j'ai rapporté de .Mariana suflit pour faire voir l'état qu'on lit de Chimêne et de son mariage dans son siècle même, où elle vécut en un tel éclat, que les rois d'Aragon et de .\avane tinrent à honneur d'être ses gendres, en épousant jes deux tilles. (Juelquesunes ne l'ont pas si bien traitée dans le nôtre; et, sans parler de ce qu'on a dit de la Chimêne du théâtre, celui qui a composé l'histoire d'Espagne en français l'a notée, dans son livre, de s'être tôt et aisément consolée de la mort de son père, et a voulu taxer de légèreté une action qui fut imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins. Doux romances espagnoles, que je vous donnerai en

suite de cet avertissement, jiarlent encore plus en sa faveur. Ces sortes di' petits poèmes sont comn)c des originaux décousus de leurs anciennes histoires; cl je serais ingrat envers la nn'moire de cette héroïne, si, après l'avoir fait connaître en France, et m'y être fait eonnattre par elle, je ne tâchais de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire, parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces justificatives de la réputation oii elle a vécu, sans dessein de justifier la façon dont je l'ai fait parler français. Le temps l'a fait pour moi, et les liaduc^^ lions qu'on en a faites en toutes les langues qui servent aujourd'hui à la scène, et chez tous les peuples où l'on voit des théâtres, je veux dire, en italien, flamand et anglais, sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de vers espagnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du même auteur qui l'a tiaitéc avant moi, D. (Juillem de Castro, qui, dans une autre comédie qu'il intitule EnijaTiatsc eiigaiiando, fait dire â une princesse de Béarn :

A niintr l:iou el mondo qu.: et tenci Apclilos que veiicer,

V ofosiûiios que dcxar.

l'^x.tmiiian cl valor

Vm la mugcr, yo dixera 1-0 que sienlo, porquc l'iieiM l.ii/imicnio (le mi honor.

l'ero nialicias run<1aila> Kn houras mal eitlendija..

Iti- 'enlaciones vencij.is; llazen ruipas dcclar.nlas ;

Y assi, la que el cles^car <!oQ el resi>lir apullla.

\'ence dos vczes, si juiJa Con el resislir el callar.

C'est, si je ne me trompe, comme agit iMiimène dans mon ouvrage, en présence du roi et de l'infante. Je dis en prési'iice du roi et de l'infante, parce que, quand elle est seule, ou avec sa -confidente, ou avec son amant, c'est une autre chose. Ses mccurs sont inégalement égales, jiour parler en termes de notre Aristole, et changeant suivant les circonslances des lieux, des personnes, des temps et des occasions, en conservant toujours le même principe.

Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui s'y sont glissées touchant celte tragédie, et qui semblent avoir été autorisées par mon silence. La première est que j'aie convenu de juges touchant son mérite, et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairais encore, si ce faux bruit n'avait été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou. pour me servir de ses paroles mêmes, dans son désert, et si je n'en avais vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu il a écrite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre richesse des deux derniers trésors qu'il nous a donnés. Or, comme tout ce qui part de sa plume regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il me sérail honteux qu'il y passât avec celte tache, et qu'on put

cm.

à jiuiuiis me reprocher daviiir eoinproiiiis de ma ri'putalion. C'est une chose q\\\ jusqu'à présent est sans e\em])le; et de tous ceuv ijui ont été attaqués rumine moi, aucun que je sache n'a eu assez d' faiblesse pour convenir d'arbitres avec ses censeurs; et, s'ils ont laissé tout le monde dans la liberté i)ublique d'en juger, ainsi que j'ai fait, c'a été sans s'obliger, non plus que iiuji, à en croire personne. Outre que, dans la conjoncture où étaient lors les affiiires du Ciil. il ne fallait pas être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu ariiver. A moins que d'être tout à fait slupide, ou ne jiuuvait pas ignorer que, comme les questions de celle nature ne concernent ni la religion ni l'Etat, on en peut décidei- par les règles de la prudence humaine, aussi bien qne ]iar celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de la politique. Ce n'est pas que je sache si ceux qui ont jugé du Cid en ont jugé suivant leur sentiment ou non. ni même que je veuille dire qu'ils en aient bien ou mal jugé, mais seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont jugé, et que peutêtre je l'aurais justilié sans beaucoup de peine, si la même raison qui les a fait p.irler ne m'avait obligé à ]iie taire. Aristote ne s'est pas expliqué si clairemi'iit dans sa Poétique, que nous n'en puissions l'aiiv ainsi que les philosophes, qui le tirent chacun à leur parti dans leurs oj)inions contraires; et, comme c'est un pays inconnu pour beaucoup de monde, les plus zélés partisans du Cid en ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé avoir [ileinenient satisfait à toutes leurs objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu qu'il fût selon les règles d'Aristote, et qu'Aristote en avait fait pour son siècle et pour des Grecs, et non pas pour le nôtre et pour des Français.

Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la poétique avec tant d'adres-e et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a laissés sont de tous les temps et de tous les peuples; et, bien loin de s'amuser au détail des bienséances et des agréments, qui peuvent être di\ers, selor> que ces deux circonstances sont diverses, il a été droit aux mouvemenis de l'âme, dont la nature ne change point : il a monli-é quelles liassions la tragédie doit exciter dans celle de ses auditeurs; il a cherché quelles conditions sont néeessaires, et aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente, pour les y faire iiai'Ire; il en a laissé des moyens qui auraient produit leur effet partout dès hi création du monde, et qui seront capables de le produire encore partout, tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent changer, il l'a négligé, et n'a pas même prescrit le nombre des actes, qui n'a été réglé que par llorace beaucoup après lui.

Kt, certes, je serais le premier qui condamnerais le Cid, s'il péchait contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe; mais, bien loin d'en demeurer d'accord, j'ose dire que cet heureux poëine n'a si cxiraordinairenient réussi

que parce qu'on y voit les deux mattresses conditions (permettez-moi cette épithéte) que demande ce grand matire aux excellentes tragédies, et qui se trouvent si rarement assemblées dans un même ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité qu'il eu a fait soutient que ioute l'antiquité ne les a vues se rencontrer ([ue dans le seul Œdipe. La première e.st que celui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant ni tout vertueux, mais un homme plus vertueux que méchant, qui, par quelque trait de faiblesse liurnaii:e qui ne soit pas un crime, tombe dans un malheur qu'il ne mérite pas : l'autre, que la ])ersécution et le péril ne viennent point d'un ennemi, ni d'un indifférent, mais d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être aimée. Et voilà, pour en parler pleinement, la véritable et seule cause de tout le succès du Cid, en qui l'on ne peut méconnaître ces deux conditions, sans s'aveugler soi-même pour lui faire injustice. J'achève donc en m'acquittant de ma parole; et, après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du théâtre, je vous donne, en faveur de la Chimène de l'histoire, les deux romances que je vous ai promises.

UOMANCE l'UlMI£i;o

Oelanle el rey de I.eoti Dona Simena una Uirde Se pone à peilir jtislicia for la mueite de su padre, Para contra el Cid la pide, tJon Itotlrigo de l'.ivore.

Que hucrfana la dexô, Mua, y de muy poc;i edado.

Si Icnyo razon, o non, lïicn, rey. lo alcanzas y sabe^.

Que ios ncj;ùcios de lionra Xo pncdiMi disimularse.

Cada dia qïie amanece Veo al loliû de niî sangre Caballci'u eu uu caballo l'or daniie niayor pe^are.

Mandait', tmcn rey, pues puedc^ Oue no iiiL. rondf mi calle.

Que no se venga en niuijeres Kl lioiiibrc que mueho vale.

Si nii pailre afrenlô al suyn.

Bien a vengadô â su padre, Que si honras pa^aron mueiles, èara su disculpa b.isten.

Kucomendada me liènes.

.Vo consientas que me a*;ravien, Oue el que â mi se liziere, A lu corona se faze, (!allede«, doiia Xinieua, Que me'dades pena grande, Que yo dare bueu remcdio l'ara todos vueslros maies.

Al Cid no le lie de otender.

Que es liombie que muolio vale V me dcllende mis reynos, T qiiii-ro que me Ios •iinrde.

-Wto \n faré uu pariido •

Cûn el. qui; no os este niale, Te lomallc la palabra Para que con vos se rase. Conlenla quedo Ximena, Cou la nicricd que ]>• faze, Que quicn luierlana la lizô Aquesse niismo la ampare.

ACTK 1, SCKN't: I.

A Xiiiu'itj y û Uotli')>;o IVcniliô t'I ix'v palabra, y iftau'S

lk> jniilailos jura eu iitio Kn l'i-L-M'iioia de I.a\ii (lalvo.

I.a> L'iiL-(iii?laJi.'s vii'jas i!oii aiiior se conltirinaionf Que iloiule préside cl aiiior ï>e olviiian inuchos a^ravios.

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