DON SANCHE D'ARAGON
COMÉDIE Héroïque en cinq actes
PRÉFACE DE VOLTAIUi:
Ce fleure purement romanesiiiic, dénué Je tout ce qui peut émouvoir et dô tout ce qui fait l'àuic de la tragédie, fui en vogue avant (;orneille. Don hernard de Cabrera, ■Laiire perscr.niée, et plusieurs autres pièces, sont dans ce goût; c'est ce qu'on appelait comédie héroïque, genre mitoyen qui peut avoir ses beautés. La comédie de V Ambitieux de Destouches est à peu prés du méine genre, quoique beaucoup au-dessous de Don Scinche d'Aragon, et même de Laure. Ces espèces de comédies furent inventées par les Espagnols. Il )" en a beaucoup dans Lope do \'ega. Celle-ci est tirée d une pièce espagnole intitulée El yulucio co)ifuso, et du roman de Pela (je.
Peut-être les comédies béroïques sont-elles préférables à ce qu'on appelle la Irayédie bourgeoise ou la comédie larmoyante. Eu effet, cette comédie larmoyante, absolument privée de comique, n'est au fond qu'un monstre né de l'impuissance d'être ou plaisant ou tiagique.
Celui qui ne peut faire ni une vraie comédie ni une vraie tragédie tàcbe d'intéresser par des aventures bourgeoists attendrissantes : il n'a pas le don du comique; il clierche à y suppléer par l'intérêt : il ne peut s'élever au cotburne; il lehausse un peu le brodequin. ^
Il peut arriver sans doute des aventures très-funestes à de simples citoyens; mais elles sont bien" moins attacliantes que celles des souverains, dont le sort entraine celui des nations. Un bourgeois peut être assassiné comme Pompée ; mais la mort de Pompée fera toujours un tout autre effet que celle d'un bourgeois.
Si vous traitez les intérêts d'un bourgeois dans le style de MiLhridutc, il n'y a plus de convenance; si vous lepri'sèntez une aventure terrible d'un homme du commun en style familier, cettediction familière, convenable au personnage, ne l'est plus au sujet. Il ne faut point transposer les bornes des arts : la co-
médie doit s'élever et la tragédie doit s'abaissera ]iropos; mais ni l'une ni l'autre ne doit changer de nature.
Corneille prétend que le refus d'un suffrage illustre lit tomber son Bon Sanclic. Le suffrage qui lui manqua fut celui du grand Gondé. Mais Corneille devait se souvenir que les dégoûts et les critiq.ies du cardinal de Richelieu, homme plus accrédit ■ dans la littérature que le grand Coudé, n'avaient [lU nuire au Cid. Il est plus aise à un prince de faire la guerre civile que d'anéantir un bon ouvrage. Phèdre se releva bientôt, malgré la cabale des hommes les plus puissants.
Si Don Sanehees-l presque oublié, s'il n'eut jamais un gi'and succès, c'est que trois princesses amoureu- .ses d'un inconnu débitent les maxin^ps les plus froides d'amour et de fierté; c'est qu'il ne s'agitque de savoir qui épousera ces princesses; c'est que personne ne se soucie qu'elles soient mariées ou non. Vous verrez toujours l'amour traité, dans les pièces suivanti'S de Corneille, du st\le froid et entortillé des mauvais romans de ce temps-là. Vous ne verrez jamais les sentiments du cœur développés avec cette noble simplicité, avec ce naturel tendre, avec cette élégance qui nous enchante dans le quatrième livre Je Virgile, dans certains morceaux d'Ovide, dans plusieurs rôles Je Racine ;^mérite que Jepuis Racine personne n'a connu parmi nous, dont aucun auteur n'a approché en Italie Jepuis le Pastor ftdo; mérite entièrement ignoré en Angleterre, et même dans le reste de l'Eui-ope.
Corneille est trop grand par les belles scènes du Cid, de Cinna, des Horuces, de Polyeucle, Je Pompéi; etc., pour qu'on puisse le rabaisser en disant la vérité. Sa mémoire est respectable; la vérité l'est encore davantage... La plupart de ceux qui ont voulu iHliter Corneille, .et qui oiiî cru qu'une intrigue froide, soutenue de quelques maximes de méchanceté qu'on appelle poliliijue, et d'insolence qu'on appelle ijrnndeur, pourrait soutenir leurs pièces, les ont vues tomber pour jamais. Corneille suppose toujours,
DO.N SANCIIE D'ARAGON.
dans ious les examens de sespiea's, depuis Tlu'ûdorc et l'erthurite, quelque petit défaut qui a nui à ses ouvrages, et il oublie toujours que le froid, qui est le plus grand défaut, est ce qui les tue.
La grandeur héroïque de don Sanche. qui se croit lilsd'un pêclieur, est d'une beauté dont le genre était inconnu en France; niaisc'ost la seule chose qui pflt soutenir celle pièce, indigne daillours de lantoiir de Ciiiiiii. Le succès dépend presque toujours dn sujet, l'ourqiioi Corneille choisit-il un roman espagn. 1, une CùMiédie espagnole, pour son modèle, au lii'U de choisir dans ^lJi^toi(e romaine et dans la faLie grecque?
C'eût été un très-beau sujet qu'un soldat de fortune qui rétablit sur le Irone s;i niaîlresse et sa mère sans les connaître. .Vais il faudrait que dans un tel sujet tout fût grand et intéressant.
A MONSIEUR Di; ZLLICIIEM
CONSIILLER El Stf llLT.Mr.E
DE MOXSIilG.MiLT. LE rul.NCi; UOUANGE.
MoNsitcn,
Voici un poème d'une espèce nouvelle, et qui n'a point d'exemples chez les anciens. Vous connaissez lliuineur de nos Français; ils aiment la nouveauté; et je h.'isarde iicn lam mdiora qtiam iiovn, sur l'espérance de les mieux divertir. C'était l'hiinjeurdes Grecs dis le temps d'.Escliyle, ai'tid quos:
lir-c-hris cmt cl gniu uoviiate morantlus SpccUilor.
Et, si je ne me trompe, c'était aussi celle dos Romains :
Ncc niinimiim racrucrc dccus, vcsli^h Guet
Ausi dcsercrc ..
Vcl qui pra:icxla5, vel qui «locuerc logalj-.
Ainsi j'aidu moinsdes exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en a point. Je vous avouerai lontelois qu'après l'avoirfaite jeme suis trouvé fortenibarrassé à lui choisir un nom. Je n'ai jamais pu me résoudre à celui de tragédie, n'y voyant que les personi:ages qui en fnssenl dignes. Cela eût suffi au bon homme l'lauie,q»i n'y cherchait point d'autre finesse ; parce qu'il y a des dieux et des rois dans son Amjiliiiryoïi, il veut que c'en soit une, et, parce qu'il y o des valets ([ui boufl'onnent, il veut que ce soit aussi une comédie, et lui donne l'un et I autre nom, pnr un comijosé qu'il furme exprès, de peur de ne lui donner pas tout ce qu'il croit lui apimrtenir. .Mais c'est trop déférer aux personnages, et considérer trop peu l'action. .Aristoteen use autr^ncnt dans la définition qu'il fait de la tragédie, où il décrit les qualités que doit avoir cclle-oi, et les effets qu'elle doit produire, sans parler aucunement de ceux-là : et j'ose ni'iniaginer que ceux qui ont restreinlcette sorte de poème i^ix jiersounes illustres n'en ofn décidé que sur l'opinion qu'ils ont eue qu'il n'y avait que la fTirtune
des rois et des princes qui fût capable d'une action telle que ce grand maître de l'an nous prescrit. Cependant, quand il exaujine lui-niémc les qualités nécessairi's aux héros de la tragédie, il ne touche point du tout à sa naissance, et ne s'attache ijuaux incidents de sa vie et à ses mœurs. Il demande un homme qui ne soit ni tout méchant ni tout bon; il le demande persécuté par quelqu'un de ses plus proches; il demande qu'il tombe en danger de mourir par une main obligée à le conserver : et je ne vois point pourquoi cela ne jjuisse arriver qu'à un prince, et que dans un moindre rang on soit à couvert de ces malheurs. L'histoire dédaigne de les marquer, à moins qu'ils aient accablé quelqu'une de ci's grandes tètes, et c'est sans doute pourquoi jusqu'à présent la tragédie s'y est arrêtée. Elle a besoin de son appui pour les événen:ents qu'elle traite; et, comme ils n'ont de l'éclat que parce qu'ils sont hors de la vraisemblance ordinaire, ils ne seraient pas croyables sans son autorité, qui agit avec empire, et semble commander de croire ce 'qu'elle veut persuader. Mais je ne comprends point ce qui lui défend de descendre plus bas, quand il s'y rencontre des actions qui méritent qu'elle prenne soin de les imiter; et je ne puis croire que l'hospitalité violée en la personne des filles de Scédase, qui n'était qu'un paysin de Leuclres, soit moins digne délie que l'assassinat d'Agamemnon par sa femme, ou lu vengeance de cette mort par Oresle sur sa propre mère; quitte pour chausser le cothurne un peu plus bas :
El li;igiius plerumquc doîet serniooc pcJcstii.
Je dirai plus, monsieur : la tragédie doit exciter de la pitié et de la crainte, et cela est de ses parties essentielles, puisqu'il entre dans sa délini]ion. Or, s'il est vrai que ce dernier sentiment ne sextile en nous par sa représentation que quand nous voyons souffrir nos semblables et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles, u'est-il pas Arai aussi qu'il y pourrait être excité plus fortement par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout à fait, que par limage de ceux qui font trébucher de l?urs troncs les plus grands monarques, avec qui nous n'avons aucun rapport qu'en tant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans ce précipice: ce qui ne se rencontre pas toujours (Jue si vous Ibûuv ez quelque apparence en ce raisonnement, et neTfPapprouvez pas qu'on puisse faire une tragédie entre des personnes médiocres, quand leurs infèrtug^ ne sont pas au-dessous de sa dignité, permettez-taPÇde conclure, a simili, que nous pouvons faire une comédie entre des personnes illustres, quand nous nous en proposons quelque aventure qui ne s'élève point audessus de sa portée. Et cc^s, après avoir lu dans Aristote que la tragédie est une imilation des actions, et non pas des hommes, je p^n^e avoir quelque droit de dire la même chose de la comédie, et de prendre pour maxime (jue c'est par la soute considération des actions, sans aucun égard aux personnages. qi(i<6in doit déterminer de quelle espèce est uw poème dranrttique. Voilà, monsieufi^bien du discours, dont il
DON SAiNCllE D'ARAGOiN'.
ii'iHait pas besoin pour vous alliror à mon parti et gagner Vôtre sulTrago m l'avenrdii titre que j"ai (Joiirii; à Don Sanche. Vous savez niitux (pic moi tout ce qui' je vous (lis; mais, comme j'en fais conlidencc au puljlic, j'ai cru que vous ne vous olfenseriez pas que je vous fisse souvenir des choses dont je lui dois quel((uc Inmière. Je continuerai donc, s'il vous plaît, et Ini dirai (juo Don Sanche est une y(?ritalde comt;die, quoique les acteurs y soient ou rois on grands d'i^spagne, pnis(|u"on n'y voit naître aucun p(!'ril par qni nous puissions être portés à la pitié ou à la crainte. Notre aventurier Carlos n'y court aucune ris(jue. Deux de ses rivaux sont trop jaloux de leur rang pour se commettre avec lui, et trop généreux j)onr lui dresser qnel(jue supercherie. Le mépris qu'ils en font, sur lincerlitnde de son origine, ne détruit point en eux l'estime de sa valeur et se change en respect sit(jt qu'ils le peuvent soiip(;onner d'être ce qu'il est véritahlement, quoiqu'il ne le sache pas. Le troisième lie la partie avec lui, mais elle est incontinent rompue par la reine; et, quand même elle s'achèverait par la perte de sa- vie, la mort d'un ennemi par un ennemi n'a rien de pitoyable ni de terrible, et par conséquent rien de tragique. Il a de grands déplaisirs, et qui semblent vouloir quelque pitié de nous, lorsqu'il dit lui-même à une de ses maîtresses:
Je plaiiuIi'.Tis un amaiU ijui souffrîi'ail mes peines;
mais nous ne voyons antre chose dans les comédies que des amants qui vont mourir s'ils ne possèdent ce qu'ils aiment, et de semblables douleui's ne préparent aucun effet tragique, on no peut dire qu'elles aillent au-dessus de la comédie. Il tombe dans l'unique malheur qu'il appréhende : il est découvert pour fils d'un pêcheur; mais, en cet état même, il n'a garde de nous dejnander notre pitié, puisqu'il s'offense de celle de ses rivaux. Ce n'est point un héros à la mode d'Euripide, qui les habillait de landieaux pour mendier les larmes des spectateurs; celui-ci soutient sa disgrâce avec tant de fermeté, qu'il nous imprime plus d'admiration de son grand courage que de compassion de son infortune. Nous la craignons pour lui avant qu'elle arrive; mais cette crainte n'a sa source que dans I intérêt que nous prenons d'ordinaire à ce qui touche le premier acteur et se peut ranger intei' communia ulriusque dramuLis, aussi bien que la reconnaissance qui fait le dénoùmeni de celte pièce. La crainte tragique ne devance pas le malheur du héros, elle le suit, elle n'est pas pour lui, elle est pour nous; et, se produisant par une prompte application que la vue de ses .lialheurs nous fait faire sur nous-mêmes, elle purge en nous les passions que nous en voyons être la cause. Enfin je ne vois rien en ce poèine (jui puisse mériter le nom de tragédie, si nous ne voulons nous contenter de la définition qu'en donne A\erroès' qui l'appelle simplement un art de louer. En ce cas, nous ne lui pourrons dénier ce titfe sans nous aveugler volontairement, et ne vouloir pas voir que toutes ses parties ne sont qu'une peinlnre des pius.sautcs
* Cornmentateur d'.Uistolu. U vivait au douziciuc siècle.
impressions que les rares qualités d'un honnête homme font sur toutes sortes d'esprits, (|ui est une faijon de louer as.sez ingénieuse et hors du commun des panégyriques. Mais j'aurais mau\aise grâce de me prévaloir d'un auteur arabe, que je ne connais que sur la foi d'une traduction latine; et, pnis(|uesa paraphrase abrège le toxt;; d'Aristole en cet article, au lieu de l'étendre, je ferai mieux d'en croire ce dernier, (]ui ne permet point à cet ouvrage de prendre un nom plus relevé que celui de comédie. Ce . n'est pas que je n'aie hésité (juebiue temps, sur ce que je n'y voyais rien qui put émouvoir â rire. Cet agrément a été jusqu'ici tellement de la prati(|ue de la comédie, que beaucoup ont cru qu'il était aussi de son essence: et je serais encore dans ce scrupule, si je n'en avais été guéri par votre lleinsius, de (jui je viens d'apprendre heureusement que inovcrc risurn non consliluil coinœ.diam, scd plebi'i uucnpium est, etaliusiis. Apréi l'autorité d'un si grand homme, je serais coupable de chercher d'autres raisons et de craindre d'être mal fondé à soutenir que la comédie se peut passer du ridicule. J'ajoute à celle-ci l'épitljète de héro'ique, pour satisfaire aucunement à la dignité de ses personnages, qui pourrait sembler profanée par la bassesse d'un titre que jamais on n'a appliqué si haut. Mais, après tout, monsieur, ce n'est qu'un intérim, jusqu'à ce que vous m'ayez appris comme j'ai dû l'intituler. Je ne vous l'adresse que pour vous l'abandonner entièrement : et, si vos Êlzéviers se saisissent de ce poème comme ils ont fait de quelques-uns des miens qui l'ont précédé, ils peuvent le faire voir à vos provinces sous le titre que vous lui jugerez plus convenable, et nous exécuterons ici l'arrêt que vous en aurez donné. J'attends de vous cette instruction avec impatieMC.% pour m'affermir dans mes premières pensées, ou les rejeter comme de mauvaises tentations : elles flotteront Jusque-là ; et. si vous ne me pouvez accorder la gloire d'avoir assez appuyé une nouveauté, vous me laisserez du moins celle d'avoir passablement défendu un paradoxe. Mais, quand même vousm'(Jteriez toutes les deux, je m'en consolerai fort aiséincnt, parce que je suis très-assuré que vous ne m'en sauriez (iter une qui m'est beaucoup plus préciiuise; c'est celle d'être toute ma vie, monsieur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur,
CoR.NElLlE.