II. ALVAIi
Je ne sais qu'obéir alors que vous parlez.
D. ISABELLE, D. JIANRIQUE, D. LOPE.
D. ISAliELLE.
Comtes, je ne veux plus donner lieu qu'on murmure (}uc choisir par autrui c'est me faire une injure; Ft, puisque de ma main le choix sera plus beau. Je veux choisir moi-même et reprendre l'anneau. Je ferai plus pour vous : des trois qu'on nie propose. J'en exclus don Alvar; vous en savez la cause : Je no veux point gêner un co^ur plein d'autres feux, Kt vous ote un rival pour le reiidre à ses vœux. (Jui n'aime que par force aime qu'on le néglige; Lt mon refus du moins autant que vous l'ohligo.
Vous êtes donc les seuls que je veux regarder : Mais, avant qu'à choisir j'ose me hasarder. Je voudrais voir en vous quelque preuve certaine Qu'en moi c'est moi qu'on aime, et non l'éclat de reine. L'amour n'est, ce dit-on, qu'une union d'esprils; Et je tiendrai des deux celui-là mieux épris (lui favoriserait ce que je favorise ,
Et ne mépriserait que ce que je méprise. Qui prendraile.'i m'aimant même cœur, mêmesyeux ; Si vous ne m'entendez, je vais m'expliquer mieux.
Aux vertus de Carlos j'ai paru libérale : Je voudrais en tous deux voir une estime égale. Qu'il trouvât même honneur, même justice en vous; Car ne présumez pas que je prenne un époux Pour m'exposer moi-même à ce honteux outrage Qu'un roi fait de ma main détruise mon ouvrage; N'y pensez l'un ni l'autre, à moins qu'un digne effet Suive de votre part ce que pour lui j'ai fait; Et que par cet aveu je demeure assurée Que tout ce qui m'a plu doit ê'.ro de durée.
n. MiNniycE.
Toujours l^arlos, mailan e, et toujours son bonheur l'ait dépendre de lui le nôtre et votre Cd'uri .Mais, pui>que c'est par là qu'il faut cnrin vous plaire, Vous-mêmea])prenez-iiousce que nouspouvons faire. »\ous l'cslimous tous deux un des braves guerriers A qui jamais la guerre ait donné des lauriei-s : .Xi'tre liberté même est duc à sa vaillance; I-.'t, (]uoiqu'il ait tantôt montré quehjue insolence, Dont nous a dfi piquer l'honneur de notre rang. Vous avez supjileé robscurilé du s;ing.
Ce qu'il vous plaît qu'il soit, il est digne de l'être. .\ous lui (levons beaucoup, et l'allions reconnaître, L'honorer en soldat et lui faire du bien : Mais après vos faveurs nous ne pouvons plus rien : ijui pouvait pour Carlos ne peut rien pour un comte; Il n'est rien en nosmainsqu'il ne rccjd sans honte; El vous avez pris soin di' le payer pour nous.
n. ISABELLE.
Il en ist en vos mains des présents assez doux, Qu\ purgeraient vos noms de toute ingratitude Et mon âme pour lui de toute inquiétude: II en est dont sans honte il serait possesseur : En un mot, vous avez l'un et l'autre une sœur; Et je veux que le roi qu'il me plaira de faire, En recevant ma main, le fasse son beau-frère; El que par cet hymen son destin affermi .\e puisse en mon époux trouver son ennemi.
Ce n'est pas, après tout, que j'en craigne la haine; Je sais qu'en cet État je serai toujours reine, -^
lit qu'un tel roi jamais, quel que soit son projet, Ne sera sous ce nom que mon premier sujet; Mais je ne me plais pas à contraindre personne. Et moins que tous un cœur à qui le mien se donne, l'iépondez donc tous deux : n'y consentez-vous pas?
n. jiAxr.iQUE.
Oui, madame, aux plus longs et plus cruels trépas, riutùt qu'à voir jamais de pareils hy menées Ternir en un moment l'éclat de mille années. Ne cherchez point par là celle union d'esprits : Votre sceptre, madame, est trop cher à ce prix; El jamais...
D. ISABELLE
Ainsi donc vous me faites connaître Que ce que je l'ai fait il est digne de l'être, (Jue je puis suppléer l'obscurité du sang?
D. JIA^RIQUE.
Oui, bien pour l'élever jusqnes à notre rang. Jamais un souverain ne doit compte à personne Des dignilés qu'il fait et des grandeurs qu'il donne : S'il est d'un sort indigne ou l'auteur ou l'appui, Comme il le fait lui seul, la honte est toute à lui. Mais disposer d'un sang que j'ai reçu sans tache! Avant que le souiller, il faut qu'on me l'arrache! J'en dois compte aux a'ieux dont il est hérité, A toute leur famille, à la postérité.
D. ISABELLE
Et moi, Manriciue.et moi,quin"endoisaucun compte, J'en disposerai seule et j'en aurai la honte.
DON SANCIIE D'AISACOX.
I\I;iis quelle extravagance a pu vous (iguror (Jiie je Mie donne à vous pour vous déslionorer, (jue inonsceptreen vos niainsportequelquc infamie? Si je suis jusque-là de nioi-niùin.e ennemie, V.n quelle qualité, de sujet ou d'amant, ../osez-vous expliquer ce noble sentiment? Ah! si vous n"apprenez à parler d'autre sorte...
D. LOl'K.
Madame, pardonnez à l'ardeur qui l'cmpor-to; Il devait s'excuser avec plus de douceur.
Nous avons, en elTet, l'un et l'autre une sreur; Biais, si j'ose en parler avec quelque franchise, A d'autres qu'au marquis l'une et l'autre esl promise
p. IS.VCELLE.
A qui, don Lopo?
D. BIAMUQUi;.
A moi, madame.
D. IS.iEELLn.
Et l'autre?
■«. D. LOPC.
A m(ii.
D. IS.ÏCEI.LIi.
J'ai donc tort parmi vous de vouloir faire un roi.
Allez, heureux amants, allez voir vos maîtresses;
lit, parmi les douceurs de vos dignes caresses.
N'oubliez pas de dire à ces jeunes esprits
Oue vous l'ai les du trône un généreux mépris.
Je vous l'ai déjà dit, je ne force personne.
Et rends grâce à llilat des amants qu'il me donne.
D LOPE
Écoutez-nous, de grâce.
D. IS.ABELI.E.
Et que me direz-vous?
Que la constance est belle au jugement de tous? (ju il n'est point de grandeurs qui la doivent séduire? Quelques autres que vous m'en sauront mieux in- El, si cette vertu ne se doit point forcer, [struiie; l'eut-êlre qu'à mon tour je saurai l'exercer.
D. LOPE
Exercez-la, madame, et souffrez qu'on s'explique. Vous connaîtrez du moins don Lopectdon Manrique, Qu'un vertueux amour qu'ils ont tous deux pour vous, Ne pouvant rendre heureux sans en faire un jaloux. Porte à tarir ainsi la source des querelles Qu'entre les grands rivaux on voit si naturelles. Us se sont l'un et l'autre attachés par ces noeuds Qui n'auront leur effet que pour le malheureux : H me devra sa sœur, s'il faut qu'il vous obtienne; Et, si je suis à vous, je lui devrai la mienne. Celui qui doit vous ])erdre ainsi, malgré son sort, A s'approcher de vous fait encor son effort : Ainsi, pour consoler l'une ou l'autre infortune. L'une et l'autre est promise, et nous n'en devons Nous ignorons laquelle; et vous la choisirez, [qu'une : l'uisque enfin c'est la sœur du roi que vous ferez.
Jugez donc si Carlos en peut être beau-frère. Et si vous devez rompre un nœud si salutaire. Hasarder un repos à votre État si doux. Qu'affermit sous vos lois la concorde entre nous.
Et ne savez-vous point qu'étant ce que vous ôtos, Vos sœurs, par conséquent, mes premières sujettes, Les donner .sans mon ordre et même malgré moi, C'est dans mon propre État m'oser faire la loi?
n. MAXRIQIE.
Agissez donc enfin, madame, en souveraine. Et souffrez qu'on s'excu.se ou commandez eu reine ; i\ous vous obéirons, mais .sans y consentir; Et, pour vous dire tout avant que de sortir, Carlos est généreux, il connaît sa naissance; O'.i'il se juge en .secret sur cette connais ancc; Et, s'il trouve sou sang digne d'un tel honneur, Qu'il vienne, nous tiendrons l'alliance à bonheur; Qu'il choisisse des deux et l'épouse, s'il l'ose.
Nous n'avons pi us, madame, à vous direautre chose: Mettre en un tel hasard le choix de leur époux, C'estjusqu'où nouspouvous nousabaisserpour vous; Mais, encore une fois, que Carlos y regarde Et pense à quels périls cet hymen le hasarde.
D ISADELLE.
Vous-même gardez bien, pour le trop dédaigner. Que je ne montre enfin comme je sais régner.