L.V POÉSIE A LA PEINTURE
EX FAVEIT. Dl! l'.^CADÉMIE DES PEINTRES ILLUSTRES.
Enfin lu m'as suivie, et ces vastes monlagnes
Qui du Rhône et du Va sépaient les campagnes
N'onl eu remparts si forts ni si haut élevés
Que ton vol, chère sœur, après moi n'ait bravés;
Enfin ce vieux témoin ile toutes nos merveilles.
Toujours pour toi tout d'yeux et pour moi tout d'o-
Le Tibre voit la Seine, autrefois son appui, [reilles.
Partager tes trésors et les miens avec lui :
Tu me rejoins enfin, et, courant sur mes traces.
En cet heureux séjour du mérite et des grâces,
Tu viens, à mon exemple, enrichir ces beaux lieux
De tout ce que ton art a de plus précieux.
Oh! qu'ils te fourniront de brillantes maliéresl
Que d'illustres objets à toutes tes lumières!
Prépare des pinceaux, prépare des efforts.
Pour toutes les beautés de l'esprit et du corps.
Pour tous les dons du ciel, pour tous les avantages.
Que la nature et lui sèment sur les visages;
Prépares-en enfin pour toutes les vertus.
Sous qui nous puissions voir les vices abattus.
Sans te gêner lidée après leur caractère.
Pour les bien exprimer tu n'auras qu'à portraire;
La France en est féconde, et tes nobles travaux
En trouveront chez elle assez d'originaux :
Mais n'en prépare point pour la plus signalée,
Qu'on a depuis longtemps de la cour exilée.
Pour celle qui départ le solide renom :
Hélas! j'en ai moi-même oublié jusqu'au nom;
Tant je vois rarement mes plus fameux ouvrages
Pouvoir s'enorgueillir de ses moindres suffrages.
Ronsard, qu'elle flattait à son commencement,
' Cette pièce et plusieurs autres sont tirées du Recueil des Poiiics choisies ie Setcy. Paris, IGtiO, b vol. in.12.
POÉSIES DIVEIISES.
La crut avec son roi couchr'c au monument; 11 en perdit haleine et sa muse malade En laissa de ses mains tomber la Franciade. Maynard Ta chaque jour criée à haute voix : 11 n'est porte où pour elle il n'ait frappé cent fois; Mais, sans en voir l'image en aucun lieu gravée, 11 est mort la chercliaul et ne l'a point trouvée. J'en fais souvent reproche à ce climat heuri'ux; Je me i)lains aux plus grands comme aux plus géné-
[reux :
Pour troj) m'en plaindre en vain je deviens ridicule, Et l'on ne m'entend pas ou Ion le dissimule. Qu'aujourd'hui la valeur sait mal se secourir! (Jue je vois de grands noms en danger de mourir! Que de gloire à l'oubli malgré le ciel se livre, Quand il m'a tant donné de quoi la faire vivre! Le siècle a des héros, il en a même assez Pour en faire rougir tous les siècles passés; 11 a plus d'un César, il a plus d'un Achille : Mais il n'a qu'un Mécène et n'aura qu'un Virgile; . Rare exemple, et trop grand, pour ne pas -éclater; Rare exemple, et si grand qu'on ne l'ose imiter. Cette haute vertu va toutefois renaître : A quelques traits déji je crois la reconnaître. Chère et divine so.ur prépare tes crayons : J'en vois de temps i n temps briller quelques rayons ; Les Sophocles nouveaux dont j'honore la France En ont déjà senti quelque douce influence; Mais ce ne sont enfin que rayons inconstants. Qui vontde l'un à l'autre et qui n'ont que leur temps : Et ces heureux hasards des fruits de mon étude Laissent tout l'avenir declfins l'incertitude : Fixe avec ton pouvoir leur éclat vagabond; Fais-les servir d'ébauche à ton savoir profond; Et, mêlant à ces traits l'effort de ton génie, Fais revoir en portrait celte illustre bannie; Peins bien toute sa pompe et toutes ses beautés, Son empire absolu dessus les volontés; Fais-lui donner du lustre aux plus brillantes marques Dont se pare le chef des plus dignes monarques; Fais partir de nos mains à ses commandements Tout ce que nous avons d'éternels monuments; Fais-lui distribuer la plus durable gloire; Mets l'histoire à ses pieds et toute la jnémoire; Mets en ses yeux l'éclat d'une divinité. Mets en ses mains le sceau de l'immorlalité. Et rappelle si bien un juste amour pour elle, Qu'à son tour en ces lieux cet amour Ta rappelle, Et que les cœurs, plongés dans le ravissement. N'en puissent plus souffrir ce long bannissement. Mais que dis-je'' tu vas rappeler cette reine Avec bien plus de gloire et beaucoup moijis de peine. Ce que je n'ai pu faire avec toutes mes voix, Quoique j'aie eu pour moi jusqu'à celle des rois, Quoique toute leur cour, de mes douceurs charmée, Ait par delà mes vœux enflé ma renommée; Un coup d'œil le va faire, et ton art plus charmant Pour un si grand effet ne veut qu'un seul moment. Je vois, je vois déjà dans ton académie,
Par de royales mains en ces lieux affermie.
Tes Zeuxis renaissants, tes Apclles nouveaux,
Etaler à l'envi des chefs-d'œuvre si beaux.
Qu'un violent amour pour des choses si rares
Transforme en généreux les cœurs les plus avares;
Et, les précipitant à d'inouïs efforts,
Fait dérouiller les clefs des plus secrets trésors.
Je les vois effacer ces chefs-d'oHivres antiques, -
Dont jadis les seuls rois, les seules républiques.
Les seuls peuples entiers pouvaient faire le prix,
Et pour qui l'on traitait les talents de mépris :
Je vois le Potosi te venir rendre hommage,
Je vois se déborder le Pactole et le Tage,
Je les vois à grands flots se répandre sur toi.
N'accusons plus le siècle; enfin je la revoi,
Je la revois enfin cette belle inconnue.
Et par toi rappelée, et pour toi revenue.
Oui, désormais le siècle a tout son ornement.
Puisque enfin lu lui rends en cei heureux moment
Cette haute vertu, cette illustre bannie,
Celte source de gloire en tori-ents infinie.
Cette reine des cœurs, cette divinité :
J'ai retrouvé son nom. la Libéralité.
UEMERCIEMENT AU ROI'
Ainsi du Dieu vivant la bonté surprenante Verse, quand il lui plaît, sa grâce prévenante; Ainsi du haut des cieux il aime à départir Des biens dont noire espoir n'osait nous avertir. Comme ses moindres dons excèdent le mérite, Cette même bonté seule l'en sollicite; Il ne consulte qu'elle, et, maître qu'il en est. Sans devoir à personne, il donne à qui lui plaît.
Telles sont les faveurs que ta main nous partage, tirand roi, du Roi des rois la plus parfaite image ; Tel est l'épanchement de tes nouveaux bienfaits; 11 [irévient l'espérance, il surprend les souhaits, Il passe le mérite, et ta bonté suprême Pour faire des heureux les choisit d'elle-même. Elle m'a mis du nombre et me force à rougir De ne me voir qu'un zèle incapable d'agir. Son excès dans mon cœur fait des troubles étranges. Je sais que je te dois des vœux et des louanges, Que ne t'en pas offrir c'est te les dérober; Mais si j'y fais effort, je cherche à succomber, Et, le plus beau succès que ma muse en obtienne Profanera ta gloire et détruira la mienne. Je veux bien l'immoler tout entière à mon roi ; Mais, si je n'en ai plus, je ne puis rien pour toi; Et j'en dois prendre soin pour éviter le crime D'employer à te peindre un pinceau sans estime.
* Le roi avait compris Corneille dans le nombre des savanU célèbres à' qui il accol'da des gratilicatinns en 166â.
POKSIl-S DIVERSES.
Il n'est (I.iiis Ions les arts secret plus oxcellcnl Que desavoir connaître et choisir son talent, l'our moi, qui de louer n'eus jamais la mélhodo, J'ignore cneor le tour du sonnet et de l'ode. Mon génie au tliéàlre a voulu ni'atlaeher, I! en a fait mon sort, je dois m'y retrancher; Parloul ailleurs je rampe, et ne suis plus moi-môme : Mais là j'ai quelque nom, là quelquefois on m'aime; Là ce même génie ose de temps en temps Tracer de ton portrait quelques traits éclatants. Par eux de l'Andromède il sut ouvrir la scène : On y vil le Soleil instruire Melponiéne, Et lui dire qu'un jour .Alexandre et César Sembleraient des vaincus attachés à ton char; Ton front le promettait, et tes premiers miracles Ont rempli hautement la foi de mes oracles. A peine tu parais les armes à la main. Que tu ternis les noms du Grec et du Honiain; Tout tremble, tout fléchit sous tes jeunes années; Tu portes en toi seul toutes les destinées; Rien n'est en sûreté s'il ne vit sous ta loi : On l'offre, ou, poiirmieux dire, on prend lapaixdeloi; Et ceuxquisefoiit craindre aux deux boutsdela terre, Pour ne te craindre plus renoncent à la guerre.
Ton hymen est le sceau de celte illustre paix; Sur ces grands incidents tout parle, et je me tais; Et. sans me liasarder à ces nobles amorces, J'attends l'occasion qui s'arrête à mes forces. Je la trouve, et j'en prends le glorieux emploi. Afin d'ouvrir ma scène encore un coup pour toi : J'y mets la Toison d'or; mais, avant qu'on la voie. La Paix vient elle-même y préparer la joie; L'Hymen l'y fait descendre; et de Mars en courro>i\ Par ta digne moitié j'y romps les derniers coups.
On te voyait dès lors à toi seul comparable Faire éclater partout ta conduite adorable, Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi. Jusque-là toutefois tout n'i'tait pas à toi; Et. quelques doux effets qu'eût produits ta victoirr. Les conseils du grand Jule' avaient part à la gloire.
Maintenant qu'on te voit en digne potentat Réunir en ta main les rênes de l'État, (jue tu gouvernes seul, et que, par ta prudence, Tu rappelles des rois l'auguste indépendance, Il est temps que d'un air encor plus élevé Je peigne en la personne un monarque achevé; Que j'en laisse un modèle aux rois qu'on verra naître. Et qu'en loi pour régner je leur présente un maître.
C'est là que je saurai fortement exprimer L'art de le faire craindre et de le faire aimer; Cet accès libre à tous, cet accueil favorable. Qu'ainsi qu'au plus heureux tu fais au misérable. Je te peindrai vaillant, juste, bon, libéral. Invincible à la guerre, en la paix sans égal : Je peindrai cette ardeur constante et magnanime De retrancher le luxe et d'extirper le crime; Ce soin toujours actif pour les nobles projets,
' Le urJiaal Mazaiin.
Toujours infatigable au bien i\r tes sujets;
Ce choix de serviti'urs fidèles, intri'qiides,
Qui soulagent tes soins, mais sur qui lu pnsides.
Et dont tout le pouvoir qui fait tant de jaloux
N'est qu'un écoulement de les ordres sur nous.
Je rendrai de ton nom l'univers idolâtre : (Ire.
.Mais, pource grand ehef-d'nnivie, il f:iutu 11 grand théà-
Ouvre-moi donc, grand roi I ce prodige des arts, Que n'égala jamais la pompe des Césars, Ce merveilleux salon où ta magnificence Fait briller un rayon de sa toute-puissance; Et |)eul-ètre, animé par tes yeux de plus près, J'y ferai plus encor que je ne le promets. Parle, et je reprendrai ma vigueur épuisée Jusques â démentir les ans qui l'ont usée. Vois comme elle renaît dès que je pense à toi. Comme elle s'applaudit d'espérer en mon roi ! Le plus pénible effort n'a rien qui la rebute : Commande, et j'entreprends ; ordonne, et j'exécute.