‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 679 sur 788 · THÉSÉE, PHÈDRE · texte numérisé non relu

THÉSÉE, PHÈDRE

THÉSÉE

Eh bien, à quoi, madame, êtes-vous résolue? .le n'ai pins de prétexte à cacher mon secret. Ne verrez-vous jamais mon amour qu'à regret? Et, quand Pirithoiis, que je feignais d'attendre,

Me contraint à l'éclat qu'il m'a fallu suspendre, ,M'aimerez-vûus si peu, iiue, pour-le relarder, Vous me disiez encor que c'est trop hasarder?

rilÈKI'.E.

Vous pouvez là-dessus vous répondre vous-même. Prime, je vous l'ai dit, il est vrai, je vous aijue; Et, quand d'un oeur bien né la gloire est le secours, L'avoir dit une fois, c'est le dire toujours. Je n'examine point si je pouvais sans blâme Au feu qui m'a surprise abandonner mon âme; Peut-être à m'en défendre aurais-je trouvé jour : Mais il entre souvent du destin dans l'amour; Lt, dût-il m'en coûter un éternel martyre. Le destin l'a voulu, c'est à moi d'y souscrire. J'aime donc ; mais, malgré l'appât flatteur et doux Des tendres sentiments qui me parlent pour vous, Je ne puis oublier qu'Ariane exilée S'est, pour vos intérêts, elle-même immolée; Qu'aucun amour jamais n'eut tant de fermeté; Iju'ayant tout fait pour vous elle a tout mérité; Et plus l'instant approche où cette infortunée Après un long espoir iloit être abandonnée, Plus un secret remords trouve à me reprocher (Jue je lui vole un bien qui lui coûte si cher, [mage; Vous lui devez ce cœur dont vous m'offrez l'hom- Vous lui devez la foi que votre amour m'engage; Vous lui devez ces vœux que déjà tant de fois...

THÉSÉE

Ah! ne me parlez plus de ce que je lui dois. Pour elle contre vous qu'ai-je oublié de faire? IJuelsetforts! J'ai tâché de l'aimer pour vous plaire, (l'est mon crime, et peut-être il m'en faudrait ha'ir; .Mais vous m'en donniez l'ordre, il fallait obéir. Il fallait me la peindre aimable, jeune et belle, Voir son pays quitté, mes jours sauvés par elle : C'était de quoi sans doute assujettir mes vœux A n'aimer qu'à lui plaire, à m'en tenir heureux. .Mais son mérite en vain semblait fixer ma flamme; Un tendre souvenir frappait soudain mon âme : Dès le moindre retour vers un charme si doux. Je cédais an penchant qui m'entraîne vers vous Et sentais dissiper par cette ardeur nouvelle Tous les projets d'amour que j'avais faits pour elle.

PHÈDHE.

J'aurais de ce combat affranchi votre cœur *

Si j'eusse eu pour rivale une autre qu'une sœur;

Mais trahir l'amitié dont on la voit sans cesse...

Non, Thésée; elle m'aime avec trop de tendresse.

D'un supplice si rude il faut la garantir;

Sans doute elle en mourrait, je n'y puis consentir.

llendez-lui votre amour, cet amour qui sans elle

Aurait peut-être dû me demeurer lidèle;

Cet amour qui, toujours trop propre à me charmer,

.N'ose...

THÉSÉE

Apprenez-moi donc à ne vous plus aimer, A briser ces liens où mon âme asservie A mis tout ce qui fait le bonheur de ma vie. L'es feux dont ma raison ne saurait triompher.

AIIIANE.

Apprpiicz-moi comment on les peut élouffcr, Comment on peut du eœur liaiinirla eliére image... .Mais à quel sentiment ma ])assion m'engage! Si la (loucenr d'aimer a pour vous quelcjue appas, Me pourriez-vous apprendre à ne vous aimer pas?

riituni;.

!1 en csl un moyen que ma gloiie envisage : 11 faut de votre cœur arracher celte image. Ma vue étant pour vous un mal conlagieux, Pour dOgager ce cœur commencez par les yeux. Fuyez de mes regards la trop flatleuse amorce; Plus vous les souffrirez, plus ils auront do force. Ce n'est qu'en s'éloignant qu'on pare de tels coups : Si le trioniplie est rude, il csl digne de vous. 11 est beau d'étouffer ce qui peut trop nous plaire; D'immoler à sa gloire...

TIlÉSÉi:.

El le pourriez-vous faire?

Ces traits qu'en voti'e conir mon amour a tracés, Quand vous me verrez moins, seront-ils effacés? Oublierez'-vous sitôt cet ardent sacrifice?...

Cruel? pourquoi vouloir accroître mon supplice? M'accable-t-il si peu, qu'il y faille ajouter Les plaintes d'un amour que je n'ose écouter? Puisque mon lier devoir le condamne à se taire, Laissez-moi me cacher que vous m'avez su plaire; Laissez-moi déguiser à mes chagrins jaloux [vous. Ou'il n'est point d'heur pour moi, point de repos sans C'est trop : déjà mon cœur, à ma gloire infidèle, lie mes sens mutinés suit le parti rebelle; Il se trouble, il s'emporte : et, dès que je vous voi, Ma tremblante vertu ne répond plus de moi.

TIIKSÉE.

Ah! puisqu'en ma faveur l'amour fait ce miracle, Oubliez qu'une sœur y voudra mettre obstacle. Pourquoi, pour l'épargner, trahir un si beau feu?

PHÈDRE

Mais sur quoi vous flatter d'obtenir son aveu'' Sachant que vous m'aimez...

THÉSÉE

C'est ce qu'il lui faut taire.

Sa fuite de Minos allume la colère :

Pour s'en mettre à couvert elle a besoin d'appui. Le roi l'aime; faisons qu'elle s'attache à lui, Et qu'acceptant sa main au défaut de la mienne LUe souffre en ces lieux qu'un trône la soutienne. Quand un nouvel amour, par l'hymen établi, M'aura par l'habitude attiré son oubli.

Qu'elle verra pour moi son mépris nécessaire, Nous pourrons de nos feux découvrir le mystère. .Mais, prêt à le porter à ce grand changement, J'ai besoin de vous voir enhardir un amant; De voir que dans vos yeux, quand ce projet me flatte. En faveur de l'amour un peu de joie éclate; Que, contre vos frayeurs rassurant votre esprit, Elle efface ..

PHÈDRE

Allez, prince; on vous aime, il snfUt.

Peut-être que sur moi la crainte a trop d'empire. Suivez ce qu'en secret votre cœur vous inspire; Et, de quoi que le mien puisse encor s'alarmer, N'écoutez que l'amour si vous savez aimer.

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