‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 694 sur 788 · ACTE 111, SCKiNE IV · texte numérisé non relu

ACTE 111, SCKiNE IV

Cof.1 siins rion oublier de ce fine je vous dois. Ainsi joi},'noz au nom de traître et di' p;iriure Tout réclat «lue produit la plus sanjilante injure : Ce que vous me direz n'aura point la rij,'neur Des reproches secrets qui déchirent mon co'ur. Jlais pourquoi, m'accusant, redoubler ces atteintes? Madame, croyez-moi, je ne vaux pas vos plaintes. L'oubli, l'indifférence, et vos plus fiers mépris, De mon nianqne de foi doivent être le prix. A monter sur le trône un grand roi vous in\itr; Vengez-vous, en l'aimant, d'un lâche qni \ousquilte. Quoi (lu'anjourd'hui pour moi l'inconstance ait du

[doux, Vous perdant pour jamais, je perdrai plus que vous.

AKIANE.

Quelle perte, grandsdicux! quand elle est volonlain" ! l'érisse tout s'il faut cesser do t'ê(re chère ! Qn'ai-je à faire du trône et de la ujain d'un roi'.' De l'univers entier je ne voulais que toi. Pour toi, pour ni'attacher à ta seule personne, J'ai tout abandonné, repos, gloire, couronne; Et, quand ces mêmes biens ici me sont offerts, Que je puis en jouir, c'est toi seul que je perdsl Pour voir leur impuissance à réparer ta perte, .le te suis; mène-moi dans quelque île déserte, Où. renonçant à tout, je me laisse charmer De l'uniiiue douceur de te voir, de t'aimer : Là, possédant ton cœur, ma gloire est sans seconde ; Ce crear me sera plus que l'empire du monde. Point de ressentiment de ton crime passé; Tu n'as qu'à dire un mot, ce crime est effacé. C'en est l'ait, tu le vois, je n'ai plus de colère.

THÉSÉE

Un si beau feu m'accable, il devrait seul me plaire : Mais telle est de l'amour la tyrannique ardeur...

ARIA.NE

Va. lu me répondras des transports de mon cœur : Si ma flamme sur toi n'avait qu'un faible empire. Si tu la dédaignais, il fallait me le dire, Et ne pas m'engager, par un trompeur espoir, A te laisser sur moi prendre tant de pouvoir. C'est là surtout, c'est là ce qui souille ta gloire : Tu t'es plu sans m'aimer à me le faire croire; Tes indignes serments sur luon crédule esprit...

THÉSÉE

Quand je vous les ai faits, j'ai cru ce que j'ai dit; Je partais glorieux d'être votre conquête : niais enlin, dans ces lieux poussé par la tempête. J'ai trop ^ u ce qu'à voir me conviait l'amour; J'ai trop...

ARIANE

Naxe te change! Ah! funeste séjour!

Dans Naxe, tu le sais, un roi grand, magnanime, Pour moi, dès qu'il me vit, prit une tendre estime : Il soumit à mes vœux et son trône et sa foi; Quoi qu'il ail pu m'offrir, ai-je fait comme toi? Si tu n'es point touché de ma douleur extrême. Rends-moi ton cœur, ingrat, par pitié de toi-même. Je ne demande point quelle est cette beauté

Qui seiidde te contraindre à l'infidélité :

Si tu crois quelque honte à la faire iMnii.iilrc.

Ton secret est à toi; mais, qui qu'elle puisse élr',

Pour gagner ton estime et mériter ta foi.

Peut-être elle n'a pas plus de charmes que moi.

Elle n'a pas du moins cette ardeur toute pure

Qui m'a fait pour te suivre étouffer la nature;

l!es beaux feux qui, volant d'abord à to[i secours.

Pour te sauver la vie ont exposé mes jours;

Kt, si de mon amour ce tendre sacrifice

De ta légèreté ne rompt point l'injustice.

Pour ce nouvel idijet, ne lui devant pas tant.

Par oh présuines-lu pouvoir être constant?

A peine son hymen aura payé ta flamme.

Qu'un violent remords viendra saisir ton âme :

Tu ne pourras plus voir ton crime sans effroi;

Et qui sait ce qu'alors tu sentiras pour moi?

Qui sait par quel retour ton ardeur refroidie

Te fera détester ta lâche perfidie?

Tu verras de mes feux les transports éclatants,

Tu les regretteras; il ne sera plus temps.

Ne précipite rien ; quelque amour qui t'appelle.

Prends conseil de la gloire avant qu'être infidèle.

'\'ois Ariane en pleurs : Ariane autrefois,

Tout aimable à les yeux, méritait bien ton choix :

Lllen'apointchangé, d'où vienlque ton cœur change?

THÉSÉE

Par un amour forcé qui sous ses lois me range. Je le crois comme vous, le ciel est juste ; un jour Vous me verrez puni de ce perfide amour : Mais à sa violence il faut que ma foi cède. Je vous l'ai déjà dit, c'est un mal sans remède.

ARIANE

Ah 1 c'est trop ; puisque rien ne te saurait toucher.

Parjure, oublie un feu qui dut t'ètre si cher.

Je ne demande plus que la lâcheté cesse.

Je rougis d'avoir pu m'en souffrir la bassesse :

Tire-moi seulement d'un séjour odieux.

Où tout me désespère, où tout blesse mes yeux ;

Et, pour faciliter ta coupable entreprise,

Ramène-moi, barbare, aux lieux où tu m'a prise.

La Crète, où pour toi seul je me suis fait ha'ir.

Me plaira mieux que Naxe, où tu m'oses trahir.

THÉSÉE

Vous remener en Crète! Oubliez-vous, madame, Cequ'estpourvousun père, elquel courroux l'enUam- Songez-vous quels ennuisvousysontapprêtés? [me?

ARIANE

Laissez-les moi souffrir, je les ai mérités;

Mais de ton faux amour les feintes concertées.

Tes noires trahisons, les ai-je méritées?

Et ce qu'en ta faveur il m'a plu d'immoler

Te rend-il cette foi que tu veux violer?

Vaine et fausse pitié ! quand ma mort peut te plaire.

Tu crains pour moi les maux que j'ai voulu me faire,

Cesmauxqu'ont tant hâtés mes plustendrcs souhaits:

Et tu ne trembles point de ceux iiue tu me fais!

N'espère pas pourtant éviter le supplice

Que toujours après soi fait suivre l'injustice. ''

AlilAM;.

Tu i'iiiii|i.sfi> i|ii(' l'aiiKUir ruriua ilc plus Ihniiix mi'iids; Tu in'uri^iclii'S le ni'iir, JVn ii]OiiiT;ii ; tu le vrux : Mais, i|uilti3 lies ennuis où ni'ciichatjK! la vie, (!i'ois déjà, crois nu; voir, de ma douleur suivie, Dans le lond do Ion àmo anuer, pour le punir, l'e qu'a de plus funeste un fatal souvenir, l:t te dire d'un Ion et d'un re;j;ard sévère : « J'ai tout fait, tout osO pour l'aimer, pour te plaire ; « J'ai trahi mon pays, et mon père, et mon roi : Il Cependant vois le prix, ingrat, que j'en rei-oi. »

TliÉ-ÉE.

Ail I si mon clKingenient doit causer voire perle, frappez, ])renez ma vie, elle vous est offerte; l'i'évenez par ce coup le forfait odieux Hu'un amour trop aveugle...

AUlAMi.

Ote-toi de mes yeux :

De ta constance ailleurs v.i montrer les mérites; Je ne veux pas avoir l'affront que tu me quittes.

THÉSÉE

.Madame...

AHIANE.

Ote-toi, dis-je, et me laisse en pouvoir De te haïr autant que je le crois devoir.

SCËNE V

ARlANi;, ^ÉUI^■E.

Ar.iA>E. Il sort. Nérinc. Hélas!

KÉRINE

Qu'aurait fait sa présence, Qu'accroître de vos maux la triste violence?

AniANE.

M'avoir ainsi quittée, et partout me trahir!

KÉRI.NE.

Vous l'avez commandé.

AP.IAKE.

Devait-il obéir?

NÉRIKE.

Que vouliez-vous qu'il fît? Vous pressiez sa retraite.

ARIANE

Qu'il sût en s'emporlant ce que l'amour souhaite. Et qu'à mon désespoir souffrant un libre cours Il s'entendît chasser et demeurât toujours. Quoique sa trahison et m'accable et me tue, Au moins j'aurais joui du plaisir de sa vue; Mais il ne saurait plus souffrir la mienne. Ah! dieux! As-tu vu (juelle joie a paru dans ses yeux, (lombieu il est sorti satisfait de ma haine? Que de mépris!

NÉRINE

Son crime auprès de vous le gène.

Madame; et, n'ayant point d'excuse à vous donner, S'il vous fuit, j'y vois peu de quoi vous étonner : H s'épargne une peine à peu d'autres égale.

ARIANE

M'en voir trahie! Il faut découvrir ma rivale.

examine avec moi. De toute cette cour Qui crois-tu la plus propre à donner de l'amour? list-ce Mégisté, yKgli', ijui le rend iiilidéle? Ile tout ce qu'il y voit (^yane est la plus belle . Il lui parle souvent; mais, pour in'ôter sa foi. Doit-elle être à ses yeux plus aimable que moi? Aaiiis et faibles appas qui m'aviez trop tlallée, .Voilà votre pouvoir, un lâche m'a quittée! Mais, si d'un autre amour il se laisse éblouir, Peut-être il n'aura pas la douceur d'en jouir : Il verra ce que c'est que de me percer l'ânie. Allons, Nérine, allons; je suis amante et femme : Il veut ma mort, j y cours; mais, avant que mourir Je ne sais qui des deux aura plus à souffrir.

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