‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 754 sur 788 · D. JI,A · texte numérisé non relu

D. JI,A

Comment! tu pleures!

SCANARELLI.

C'est de joie De vous voir embrasser enfin la bonne voie : Jamais encor, je crois, je n'en ai tant senti. Ah! quel plaisir ce m'est de vous voir converti; Le ciel a bien pour vous exaucé mon envie. Franchement, vous meniez une diable de vie. Mais, à tout péché grâce; il n'en faut plus parler. L'ermitage est-il loin où vous voulez aller?

D. JUAN

Eh?

SGANARELLE

Serait-ce là-bas vers cet endroit sauvage?

D. JUA.N.

Peste soit du benêt avec son ermitage!

SCAXAIIELLE.

Pourquoi? Frère Pacome est un homme de l)icn; El je crois qu'avec lui vous ne perdriez rien.

D. JUAN

Parbleu! tu me ravis! Quoi! tu me crois .sincère Dans ce conte forgé pour attraper mon père!

SCANAEEILE.

Comment! vous ne... Monsieur, c'est... Où donc al- D. JUAN. [lons-nous?

La belle de tantôt m'a donné rendez-vous. Voici l'heure, et j'y vais, c'est là mon ermitage.

SGANARELLE

La retraite sera méritoire. Ah! j'enrage.

D. JUAN

Elle est jolie, oui.

SGANARELLE

Mais l'aller chercher si loin?

ty. JUAN.

bile m'a touché l'âme; et, s'il était besoin, Pour ne lu manquer pas, j'irais jusques à Rome.

SGANARELLE

belle conversion! Ahl quel homme! quel hoiniue! Vous l'attendrez en vain, elle ne viendra pas.

D. JUAN

Je crois qu'elle viendra, moi.

ACTi: V, sctvr ii.

SCANAI-.EILR.

Tant pis.

D. JLAS.

lin lont cas.

Ma peine au rendez-vous ne sera l'.oint perJue : ("."es! où du Coiiiiiiandeur on a mis la statue; Il nous a conviés à souper, on verra (."oninient, s"il nous reçoit, il s'en acquittera.

SGANARELLK.

Souper avec un mort tué par vous?

D. JIA.V.

K'irnporle, J"ai promis : sur la peur ma promesse l'emporte.

SG.4NARELLF.

El si la lielie vient et se laisse emmener?

D. JIA.N.

Oh ! ijia foi, la statue ira se promener : Je préfère à tout mort une jeune vi\ ante.

SCA.NAKKLIE.

Mais voir une statue et mouvante et parlante. N'est-ce pas...

D. lUAN.

Il est vrai, c'est quelque chose; en vain Je ferais là-dessus un jugement certain : Pour ne s'y point méprendre, il en faut voir la suite. Cependant, si j'ai feint de changer de conduite. Si j'ai dit que j'allais me déchirer le cœnr, D'une vie exemplaire embrasser la rigueur, C"cst par pur stratagème, un ressort nécessaire, Par où ma politique, éblouissant mon père, Me va mettre à couvert de divers embarras Dont, sans lui, mes amis ne me tireraient pas. Si Ton m"en inquiète, il obtiendra ma grâce. Tu vois comme déjà ma première grimace L'a porté do lui-même à se vouloir charger Des dettes dont par lui je me vais dégager.

SGAXAEELLE.

Mais, n'étant point dévot, par quelle effronterie De la dévotion faire une momerie''

D. JUAX.

Il est des gens de bien et vraiment vertueux ; Tout méchant que je suis, j'ai du respect peureux : Mais, si l'on n'en peut trop élever les mérites, Panni ces gens de bien il est mille hypocrites Qui ne se contrefont que pour en profiter; El pour mes intérôtsje veu-x les imiter.

' . SGAXAriELLE.

.\li! ijuel homme! quel homme!

D. JCAN.

Il n'est rien si commode.

Vois-tu? L'hypocrisie est un vice à la mode; El, quand de ses couleurs un vice est revêtu, Sous l'appui de la mode, il passe pour vertu. Surtout ce qu'à jouer il est de personnages. Celui d'homme de bien a de grands avantages : C'est un art grimacier dont les déloui-s flatteurs Cachent sous un beau voile un amas d'imposteurs. On a beau découvrir que ce n'est qu'un faux zèle.

L'imposture est reçue, on ne peut rien contre elle; La censure voudrait y mordre vainement.

Contre tout autre vice on parle bautenient, (.'liacun a liherlO d'en faire voir le piège; Mais, pour l'hypoirisie, elle a son privilège. Qui, sous le masque adroit d'un visage emprunté. Lui fait tout entreprendre avec impunité, l'iattanl ceux du parti plus qu"aucun redoutable. On se fait d'un grand corps le membre inséparable . C'est alors qu'on est sûr de ne succomber pas. Quiconque en blesse l'un, les a tous sur les bras; El ceux n)ènie qu'on sait que le ciel seul occupe. Des singes de leurs mœurs sont l'ordinaire dupe : X quoi que leur malice ail pu se dispenser. Leur appni leur est sûr, s'ils l'ont vu grimacer. Ah! combien j'en connais qui, par ce slratagème, .\près avoir vécu dans un désordre extrême, S'armant du bouclier de la religion.

Ont rhabillé sans bruit leur dépravation. Et pris droit, au milieu de tout ce que nous sommes. D'être sous ce manteau les jiKis méchants des horn- On a beau les connaître et savoir ce qu'ils sont, [mes! Trouver lieu de scandale aux inlrigues qu'ils ont. Toujours niême crédit : un maintien doux, honnête. Quelques roulements d'yeux, des baissements de tète. Trois ou quatre soupirs mêlés dans un discours, Sont, pour tout rajuster, d'un merveilleux secours. C'est sous un tel abri qu'assurant mes affaires Je veux de mes censeurs duper les plus sévères : Je ne quitterai point mes pratiques d'amour, .l'aurai soin seulement d'éviter le grand jour. Et saurai, ne voyant en public que des prudes. Garder à petit bruit mes douces habitudes. Si je suis découvert dans mes plaisirs secrets, Tout le corps en chaleur prendra mes intérêts; Et, sans me remuer, je verrai la cabale .Me mettre hautement à couvert du scandale. C'est là le vrai moyen d'cser impunément Permettre à mes désirs un plein emportement : Des actions d'autrui je ferai la critique, Médirai saintement, et, d'un ton pacifique Applaudissant à tout ce qui sera blànié, .Ne croirai que moi seul digne d'être estimé. S'il faut que d'intérêt quelque affaire se passe, l"ùl-ce veuve, orphelin, point d'accord, point de grâce; Et, pour peu qu'on me choque, ardenl à me venger. Jamais rien au pardon ne pourra m'obliger. J'aurai tout doucement le zèle charitable De nourrir une haine irréconciliable; Et, quand on me viendra porter à la douceur. Des intérèls du ciel je ferai le vengeur : Le prenant pour garant du soin de sa querelle. J'appuierai de mon cœur la malice inlidèle; Et, selon qu'on m'aura plus ou moins respecté. Je damnerai les gens de mon autorité. [mes.

C'est ainsi que l'on peut, dans le siècle où noussom- Profiler sagement des faiblesses des hommes, Et qu'un esprit bien fait, sil craint les mécontents. Se doit accommoder aux vices de son temps.

tiOO

Lii rcsTiiN uii l'iciiiii:.

.M,A>A[',liUE.

(,)u'uiiloiicls-jo?c'en est fait, monsieur, et jo le ciuitle; Il ne vous manquait pliisque vous faire hypocrite : Vous êtes du tout point aciievé, je le Aoi. Assommez-moi de coups, percez-moi, tuez-iooi, Il faut que je vous parle, il faut que je vous dise : u Tant va la cruche à l'eau, qu'enfin elle se brise. » l'^t, comme dit fort bien en muiiidre nu pareil cas Un auteur nMiommé i]ue je ne connais pas, lin oiseau sur la branche est propreiiient l'exemple De l'honiine qu'en pécheur ici-bas je contemple. La branche est allaclne à l'arbre, qui produit, Selon qu'il est planté, de bon ou mauvais fruit. Le fruit, s'il est mauvais, nuit plus qu'il ne prolile; Ce qui nuit vers la mort nous fait aller plus vite : La mort est une loi d'un usage important; Qui peut vivre sans loi vil en brûle; et parlant llamassez; ce sonl là preuves indubitables Qui font que vous irez, monsieur, à tous les diables.

I>. JLAM.

Le beau raisonnement!

Sr.ANAr.ELLE.

i\e vous rendez donc pas; Soyez damné tout seul, car, pour moi, je suis las...

D. JUAN, apercevant Lconor.

N'avais-je pas raison? Regarde, Sganarelle; Vient-on au rendez-vous?

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