ELISABETH, LA DUCHESSE, TILNEY
LA DCCIIESSE.
Ah ! que voulez-vous faire, Madame? en croirez-vous toute vôtre colère? Le comte...
ÉLISAGETII.
* Pour ses jours n'ayez aucun souci.
Voici l'heure donnée» il se va rendre ici. L'amour que j'eus pour lui le fait son premier juge; Il peut y rencontrer un assuré refuge : Waj^, si dans son orgueil il ose persister, S'il brave cet ai^iouii il doit tout redouter. Je suis lasse de voir...
IILNEV. ^
, Le comte est là, madame.
ELISABETH
Qu'il entre. Quels combats troublent déjà mon âme f C'est lui de mes bontés qui doit chercher l'appui, Le péril le regarde; et je crains plus que lui.
SCfiNE V
ÉLISAnETlI, LE COMTE D ESSEX, LA UlCHESSE, TIL^EV.
ÉLISABETO.
Comte, j'ai tout ïippris, et je vous parle instruite De l'abîme où vous jette une aveugle conduite; J'en sais l'égarement, et par quels iftéréis Vous avez jus(|u'au trône élevé vos projets. Vous voyez qu'en faveur de ma (ircniiére estime Nommant égarement le plus énorme crime.
Il ne tiendra qu'à vous que de vos attentais Votre reine aujourd'hui ne se souvienne pas. Pour un si grand effort qu'elle offre de se faire Tout ce qu'elle' demande est un aveu sincère : S'il fait peine à l'orgueil qui vous fit trop oser, Songez qu'on risque tout à me le refuser; Que, quand trop de bonté fait agir ma clémence. Qui l'ose dédaigner doit craindre ma vengeance; Que j'ai la foudre en main pour qui monte trop haut. Et qu'un mot prononcé vous met sur l'échafaud.
LE COMTE d'esses.
Madame, vous pouvez résoudre de ma peine. Je connais ce que doit un sujet à sa reine. Et sais trop que le trône où le ciel vous fait seoir Vous donne sur ma vie un absolu pouvoir : Quoi que d'elle par vous la calomnie ordonne, Elle m'est odieuse, et je vous l'abandonne; Dans l'état déplorable où sont réduits mes jours, Ce sera m'obliger que d'en rompre le cours. Mais ma gloire, qu'attaque une lâche imposture. Sans indignation n'en peut souffrir l'injure : Elle est assez à moi pour me laisser en droit De voir avec douleur l'affront qu'elle reçoit. Si de quelque attentat vous avez à vous plaindre. Si pour l'État tremblant la suite en est à craindre. C'est à voir des flatteurs s'efforcer aujourd'hui. En me rendant suspect, d'en abattre l'appui.
ELISABETH
I.a fierté qui vous fait étaler vos services Donne de la vertu d'assez faibles indices; El, si vous m'en croyez, vous chercherez en moi L'n moyen plus certain...
LE COMTE d'eSSEI.
Madame, je leyoi.
Des traîtres, des méchante accoutumés au crime, M'ont par leurs faussetés arraohé votre estime ; Et toute ma vertu contre leur làïhelé S'offre en vain jmur garant de ma fidélité. Si de la démentir j'avais été capable, [pable.
Sans rien craindre de vous, vous m'auriez vu cou- C'est au trône, où peut-être on m'eût laissé monter. Que je me fusse mis en pouvoir d'éclater. J'aurais, en m'élevant à ce degré sublime,* ^ Justifié ma faute en commettant le crime; Et la ligue qui cherche à me perdre innocent, N'eût vu mes attentats qu'en les applaudissant.
LE COMTE D'ESSEX
ELISADEin.
Et n"as-lu pas, perfide, arinaiit la populace, Essayé, mais on vain, de te mettre en ma place? Mon palais investi ne te convainc-t-il pas Dq plus grand, du plus noir de tous les attentats? Mais, dis-moi, car enfin le courroux qui m'anime Ne peut faire céder ma tendresse à ton crime; , Et, si par sa noirceur je tâche à l'étonner, Je ne te la fais voir que pour te pardonner. Pourquoi vouloir ma perte? et qu'avait fait la reine Qui dût à sa ruine intéresser ta haine? IV'Ut-être ai-je pour toi montré quelque rigueur, Lorsque j'ai mis obstacle au penchant de ton conir. Suffolk t'avait charmé; mais, si tu peux te plaindre Qu'apprenant cet amour j'ai lâché de l'éteindre. Songe à quel prix, ingrat, et par combien d'honneurs Mon estime a sur toi répandu mes faveurs. C'est peu dire qu'estime et tu l'as pu connaître : Un sentiment plus fort de mon cœur fut le maître : Tant de princes, de rois, de héros méprisés. Pour qui, cruel, pour qui les ai-je refusés? Leur hymen eût, sans doute, acquis à mon empire Ce comble de puissance où l'on sait que j'aspire; Mais, quoi qu'il m'assurât, ce qui m'otait à toi Ne pouvait rien avoir de sensible pour moi. Ton cœur, dont je tenais la conquête si chère, Etait l'unique bien capable de me plaire; Et, si l'orgueil du trône eût pu me le souffrir, Je t'eusse offert n)a main afin de l'acquérir. Espère, et tâche à vaincre un scrupule de gloire. Qui, combattant mes vœux, s'oppose à la victoire : Mérite par tes soins que mon cœur adouci Consente à n'en plus croire lui importun souci ; Tais qu'à ma passion je m'abandonne entière; Que cette Elisabeth, si hautaine, si fière, Elle à qui l'univers ne saurait reprocher ^ Qu'on ait vu son orgueil jamais se relâcher.
Cesse enfin, pour te mettre où son amour t'appelle, I!e croire qu'un sujet ne soit i)as digne d'elle. Quelquefois à céder ma fierté se résout; Que sais-tu si le temps n'en viendra pas â bout? Que sais-tu...
LE COMTE o'tSSEX.
Non, madame, et je puis vous le dire.
L'estime de ma reine à mes vœux doit suffire; Si l'amour la portait à des projets trop bas. Je trahirais sa gloire à ne l'empêcher pas.
ELISABETH
Ah ! je vois trop jusqu'où la tienne se ravale : Le trône te plairait, mais avec ma rivale. Quelque appât qu'ait pour toi l'ardeur qui te séduit Prends-y garde, ta mort en peut être le fruit.
LE COMTE d'esSEX.
En perdant votre appui je me vois sans défense. Mais la mort n'a jamais étonné l'innocence; Et, si, pour contenter quelque ennemi secret. Vous souhaitez mon sang, je l'offre sans regret.
ELISABETH
Va, c'en est fait; il faut contenter ton envie.
A ton lâche destin j'abandonne ta vie.
Et consens, puisqu'on vain je tâche à te sauver, Quesans voir.. .Tremble, ingrat, que je n'ose achever. .Ma bonté, qui toujours s'obstine à te défendre. Pour la dernière fois cherche à se faire entendre. Tandis qu'encor pour toi je veux bien l'écouter, Le pardon t'est offert, tu le peux accepter. Mais si...
LE COMTE d'eSSEX.
J'accepterais un pardon, moi, madame!
ELISABETH
11 blesse, je le vois, la fierté de ton âme; Mais, s'il te fait souffrir, il fallait prendre soin D'empêcher que jamais tu n'en eusses besoin; Il fallait, ne suivant que de justes maximes, llejeter...
LE COMTE d'eSSEX.
Il est vrai, j'ai commis de grands crimes; Et ce que sur les mers mon bras a fait pour vous Me rend digne en effet de tout votre courroux. Vous le savez, ma lame; et l'Espagne confuse Justifie un vainqueur que l'Angleterre accuse. Ce n'est pas pour vanter mes trop heureux exploits Qu'à l'éclat qu'ils ont fait j'ose joindre ma voix : Tout autre, pour sa reine employant son courage, En même occasion eût eu même avantage.
•Mon bonheur a tout fait, je le crois; mais enfin Ce bonheur eût ailleurs assuré mon destin; ^ Ailleurs, si l'imposture eût conspiré ma honte. On n'aurait pas souffert qu'on osât...
ELISABETH
Eh bien, comte, Il faut faire juger dans la rigueur des lois La récompense due à ces rares exploits : Si j'ai mal reconnu vos importants services, Vos juges n'auront pas les mêmes injustices; Et vous recevrez d'eux ce,qu'auront mérité Tant de preuves de zèle et de fidélité.