EXAMEN DU CID
Seine, il fail encore jiliis de cliemin qu'il ne lui l'u faut faire sur le Uua(lali|tiivii' pour baltre les murailles (le cette ville, cela jieut suffire à fonder quelque probaliililé parmi nous, pour ceux qui n"oiit point été sur le lieu inêine.
Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut que j'ai marqué ailleurs, qu'ils se présentent d'eux-uièines, sans être appelés dans la pièce directement ni indirectement par aucun acteur du premier acte. Ils ont plus de justesse dans l'irrégularité de l'auteur csiuignol. Rodrigue, n'osant plus se montrer il la cour, les va combattre sur la frontière, et ainsi le [iremier acteur les va cliercher et leur donne piace dans le poème; au contraire de ce qui arrive ici, où ils semblent se venir faire de fêle exprèspour en être battus et lui donner moyen de rendre à son roi un service d'importance qui lui lasse obtenir sa grâce. C'est une seconde incomiuodil'' de la règle dans cette tragédie.
Tout s'y passe donc dans Séville et garde ainsi quebiue espèce d'unité de lieu en général : mais le lieu particulier change de scène en scène, et tantôt c'est le palais du roi, tantôt l'appartement de l'infante, tantôt la maison de Chiinène, et tantôt une rue ou place publique. On le détermine aisément pour les scènes détachées; mais pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre dernières du premier acte, il est inalaisé d'en choisir un qui convieniie à toutes. Le comte et don Diègne se querellent au sortir du palais; cela se peut passer dans une rue; mais, après le soufflet reçu, don Diègue ne peut pas demeurer en cette rue^à faire ses plaintes, attendant que son lils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt environné de peuple et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi il serait plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où le met l'Espagnol, pour lais.-er aller ses sentiments en liberté; mais, en ce cas, il faudrait délier les scènes comme il a fait. En lélat où elles sont ici, on peut dire qu'il faut quelquefois aider au théâtre et suppléer fa\ orablemenl ce qui ne s y peut représenter. Deux personnes s'y arrêtent pour parler, et quelquefois il faut présumer qu'ils marchent, ce qu'on ne peut exposer sensiblement â la vue, parce qu'ils échapperaient aux yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est nécessaire qu'ils fassent savoir â l'auditeur. Ainsi, par une fiction de théâtre, on peut s'imaginer que don Diègue et le comte, sortant du palais du roi, avancent toujours en se querellant et sont arrivés devant la maison de ce premier lorsqu'il reçoit le souffiet qui l'oblige à y entrer pour y chercher du secours. Si cette fiction poétique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publique, et disons que le concours du peuple autour de lui après cette offense, et les olfres de service que lui font les premiers amis qui s'y rencontrent, sont dis circonstances que le roman ne doit pas oublier; mais (jue, ces menues actions ne servant de rien â la principale, il n'est
pas besoin que le poète s'en embarrasse sur la scène. Ilorace l'en dispense par ces vers :
IIoo amcl, lioc spcrual promissi carminis aiictor,., riLiaque negligat.
Et ailleurs,
Semper ad evenlura tcslinat.
C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de donner à don Diègue, pour aide à chercher son fils, aucun des cinq cents amis qu'il avait chez lui. H y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y accompagnaient, et même que quelques autres le cherchaient pour lui d'un autre côté; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils acconqiagnent a seul tout l'intérêt â l'action, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont Ljujours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que les comédiens n'emploient à ces personnages muets que leurs ruoucheurs de chandelles et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir.
Les funérailles du comte étaient encore une chose fort embarrassante, soit qu'elles se soient faites avant la fin de la pièce, soit que le corps ait demeuré en présence dans son hôtel, attendant qu'on y donnât ordre. Le moindre mot que j'en eusse laissé dire pour en prendre soin eût rompu toute la chaleur de l'attention, et rempli l'auditeur dune fâcheuse idée. J'ai cru plus à propos de les dérober â son imagination par mon silence, aussi bien que le lieu précis de ces quatre scènes du premier acte dont je viens de parler; et je m'assuieque cet artifice m'a si bien réussi, que peu de personnes ont pris garde â l'un ni à l'autre, et que la plujiart des spectateurs, laissant emporter leurs esprits â ce qu'ils ont vu et entendu de pathétique en ce poème, ne se' sont point avisés de rétléchir sur ces deux considérations.
•l'achève par une remarque sur ce que dit Horace, que ce qu'on expose à la vue touche bien plus que ce qu'on n'apprend que par un récit'.
C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet que reçoit don Diègue, et cacher aux yeux la mort du comte, afin d'acqui''rir et conserver à mon premier acteur l'amitié des auditeurs, si nécessaire pour réussir au théâtre. L'indignité d'un affront fait â un vieillard chargé d'années et de victoires les jette aisément dans le parti de l'offensé; et cette mort, qu'on vient dire au roi tout simplement sans aucune narration touchanle, n'excite point en eux la commisération qu'y eût fait naftre le spectacle de son sang et ne leur donne aucune aversion pour ce malheureux amant, qu'ils ont vu forcé, parce qu'il devait à son honneur, d'en venir â celte extrémité, malgré lintérêt et la tendresse de son amour.
* Scgiiius irritant aninios ilcmissa per aurcin, Quain qua: suni ocvilts suhjecla llilcliljus...
De Arle iioc:ica, T. IMI.
FIS iiF. L EXA51 i:x r;o cm.
IIOIÎACE
TRACKIIIE EN CINQ ACTES
PRÉFACE DR VOLTAIRE
Si on reprocha à Corneille d'avoir pris dans des
Espagnols les beautés les plus touchantes du Cid, on dut le louer d'avoir transporti' sur la scène française, dans les Horaccx, les morceaux les plus éloquents de Tite-Live, et niènie de les avoir embellis- On sait que, quand on le menaça d'une seconde critique sur la tragédie des Horiices, semblable à celle du Cid. il répondit: a Horace fut condamné parles duumvirs, mais il fut absous par le peuple. » Horace n'est point encore une tragédie entièrement régulière, mais on y verra des beautés d un genre supérieur.