‹ Œuvres de P.L. TchebychefChapitre 3 sur 112 · NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Traduit par M-me C. Jossa.

Pafnouty Lvovitch Tcliebychef naquit le 14 mai 1821 dans la propriété de son j)ère, le village d'Okatovo (district de Borovsk, gouvernement de Kalouga). Sa famille était de vieille noblesse; son père était un homme instruit (selon les idées de ce temps-là) et jouissait d'une fortune considérable.

L'instruction primaire, jusqu'à l'entrée à l'université, fut reçue j)ar P. L. chez ses parents. La mère lui ajDprit à lire et à écrire et quelques autres matières, l'arithmétique et la langue française lui furent enseignées par sa cousine germaine, A. K. Soukharef, personne très instruite et qui semble avoir joué un rôle important dans son éducation.

En 1832 la famille Tchebychef se rendit à Moscou afin de préparer P. L. et son frère aîné à l'université. On prit les meilleurs maîtres de tout Moscou, entre autre le mathématicien alors bien connu Pogorelsky, dont Tchebychef déclarait dans la suite „rAlgèbre" le meilleur manuel écrit en russe, comme étant „le plus court".

A cette époque les talents mathématiques de P. L. se manifestèrent définitivement et il arrêta son choix sur la faculté des mathématiques.

*) Cette Notice est empruntée, presqu'en entier, d'un article (russe) de M. le prof. C. A. Possé inséré dans le Dictionnaire des écrivains et savants russes rédigé par M. Vénguerof; cet article contient encore un aperçu des travaux de Tchebychef.

Parmi d'autres aperçus de la vie et des travaux de Tcliebychef on peut mentionner un article (russe) de M. le prof. A. M. Liapounoff inséré dans le t. IV de la II série des Communications de la Société mathématique de Kharkof et un travail (français) de M. le prof. A. Vassilief sous le titre: «P. L. Tchebychef et son oeuvre scientifique» inséré dans le Bolletino di hibliografia e storia délie scienze matematiche puhblicato po- cura di Gino Loria, 1898, et publié en allemand par B. G. Teubner à Leipzig.

Entré à l'université de Moscou en 1837, Tchebychef écrivit au bout d'un an un ouvrage intitulé ,,Calcul des racines d'une équation", qui lui valut une médaille d'argent et, prouvant les capacités du jeune auteur, tourna vers lui l'attention du professeur de grand renom N. D. Braschmann. Celui-ci devina un homme de génie dans son jeune élève et se mit dès lors à guider soigneusement ses occupations et à le persuader constamment de se consacrer exclusivement aux mathématiques. A ce savant Tchebychef, ainsi que ses autres élèves, voua un sentiment de profond respect et garda jusqu'à sa mort comme une relique une photographie que Braschmann lui avait donnée jadis.

Tchebychef termina ses études à l'université en 1841.

En 1840 une partie considérable de la Eussie fut en proie à la famine et les affaires de beaucoujD de j)ropriétaires, entre autres des parents de Tchebychef, tournèrent très mal. Toute la famille se vit obligée de s'installer dans ses propriétés et il devint impossible au père de donner à son fils de quoi subsister à Moscou.

Pour ne pas tomber dans la misère, un jeune homme, ayant récemment terminé ses études à l'université, serait tout naturellement entré au service quelque part ou se serait procuré de leçons; mais Tchebychef ne fit ni l'un ni l'autre. Il considérait non sans raisons que ces occuiDations le détourneraient de sa science de prédilection et choisit la misère. Depuis 1841, n'ayant pas encore atteint sa majorité, P. L. ne recevait de son père que le logement gratuit dans sa maison à Moscou. Il s'installa dans cette maison avec ses deux frères, après avoir pris comme pensionnaires deux jeunes garçons, qui se préj^araient à entrer au collège en même temj)s que les deux jeunes Tchebychef. Pendant un certain temps il essaya de leur enseigner luimême les mathématiques, mais ces leçons ne durèrent pas longtemps, car, de son propre aveu, il s'y montra pédagogue peu patient, se fâchant contre ses élèves et criant après eux.

C'est à cette époque que parurent les premiers travaux scientifiques de Tchebychef et sa thèse de licence (es sciences) „Essai d'une analj^se élémentaire de la théorie des probabilités" qu'il soutint à l'université de Moscou en 1846.

En 1847 Tchebychef s'installa à St. Péter sboug, où, après avoir soutenu sa thèse „De l'intégration à l'aide des logarithmes", il reçut i'emj)loi de professeur adjoint à l'université de St. Pétersbourg, à la j)lace du professeur AV. A. Ankoudovitsch. Cette thèse dont le sujet entra dans les travaux ultérieurs de Tchebychef, ainsi que son dis-

cours d'ouverture est conservée en manuscrit et accompagnée d'un résumé imprimé. Cette thèse valut à Tchebychef le droit défaire un cours à l'université; il fut nommé docteur en mathématiques en 1849 pour sa troisème thèse qui fut son oeuvre célèbre „La théorie des congruences"-

Presque en même temps que Tchebychef, V. J. Bouniakovsky, un des plus célèbres mathématiciens russes, qui était à cette époque académicien ordinaire de l'Académie des Sciences, entra à l'université de St. Pétersbourg comme professeur ordinaire. La chaire de mathématiques appliquées était alors occupée par un autre mathématicien non moins célèbre, J. J. Somof. Ces deux hommes, si éminents non seulement par leurs mérites scientifiques, mais aussi par leurs qualités morales, furent les premiers avec lesquels Tchebychef se lia à son arrivée à St. Pétersbourg et garda les meilleures relations jusqu'à leur mort. C'est surtout avec Bouniakovsky qu'il était lié et celui-ci, ayant aperçu dans Tchebychef une énorme force scientifique, l'attira à l'Académie des Sciences d'abord en qualité de son collaborateur dans l'édition des travaux du célèbre Eu 1er, et puis comme membre (en 1853 Tchebychef fut élu adjoint et en 1859 — membre ordinaire de l'Académie des Sciences).

La position pécuniaire de Tchebychef lors son installation à St. Pétersbourg était très pénible. Les affaires de ses parents se trouvaient en désarroi et il n'avait jDour vivre que ses modestes appointements de professeur-adjoint. Cette gène le forçait d'être très économe; tel il est resté jusqu'à la fin de ses jours.

La seule chose, pour laquelle il ne ménageait pas son argent, c'étaient les modèles des mécanismes de son invention; pour leur construction il dépensait des centaines et des milliers de roubles. Dès son enfance il aimait à construire différents a23pareils. Parti d'un joujou fait avec son canif, il arriva à la construction de sa fameuse machine arithmétique très-compliquée qui se trouve au „Conservatoire des arts et métiers" à Paris; beaucoup de ses aj^jDareils sont conservés à l'université de St. Pétersbourg et à l'Académie des Sciences.

Tchebychef ne fréquentait qu'un cercle très étroit de connaissances; le plus souvent il allait chez Bouniakovsky, où se réunissaient beaucoup de mathématiciens, entre autres le célèbre M. V. Ostrogradsky.

Dans sa jeunesse, Tchebychef allait souvent voir J. J. Somof pour lui conter ses découvertes et pour mettre au jDrofit la grande érudition de son collègue plus âgé, afin de savoir, si la découverte

n'avait pas été déjà faite par quelque autre mathématicien. A en croire le frère de J. Somof, cela arrivait parfois. Il va sans dire que ce ne pouvait être qu'à l'époque où Tchebychef n'avait pas encore abordé les questions mathématiques que personne n'avait touchées avant lui et où il ne courait ])SiS le risque d'être devancé. Il est à remarquer que Tchebychef préférait les investigations originales à l'étude des travaux d'autres mathématiciens, des contemporains surtout. Ayant étudié à fond les oeuvres des grands mathématiciens Euler, Lagrange, Gauss, Abel etc., Tchebychef ne prêtait pas d'imjDortance à la lecture de la littérature mathématique courante, affirmant que le trop de zèle à étudier les travaux des autres nuisait à l'originalité des ses propres travaux.

Les voyages à l'étranger furent les distractions favorites de Tchebychef. D'abord il entreprit ces voyages non pas pour se reposer, mais avec un but tout scientifique. Dans le rapport (reproduit jilus bas) de sa mission à l'étranger on trouve la description de son voyage, de ses visites d'usines pour l'étude de la mécanique ajDpliquée, de la fréquentation des séances des sociétés scientifiques, et de ses entretiens avec les savants illustres de différents pays.

Dans les années suivantes, Tchebychef, sans négliger le but scientifique des ses voyages, en profita aussi pour se reposer de ses occupations continuelles. Il aimait surtout à voyager en France, où il avait beaucoup de relations parmi les savants, allait aux congrès et y faisait des communications sur ses découvertes scientifiques.

Très-économe, Tchebychef descendait lors ses premiers voyages à Paris dans un hôtel très modeste (,, Hôtel Corneille" vis-à-vis de l'Odéon), ne dînait que dans de petits restaurants et allait en omnibus; ce n'est que beaucoup plus tard qu'il changea ses habitudes et même invita ses amis français à dîner.

Lorsqu'il restait pour les vacances en Russie, il passait l'été le plus souvent près de Reval à Catherinenthal.

L'activité de Tchebychef comme professeur au sens propre du mot dura juste 35 ans, — de 1847 à 1882 (de 1847 à 1853 professeur adjoint, de 1853 à 1857 — professeur extraordinaire et depuis 1857 — ordinaire), et fut consacrée exclusivement à l'université de St. Pétersbourg sans compter un cours de mécanique de peu de durée au Lycée de l'Empereur Alexandre I. A diverses époques il fit des cours de géométrie analytique, d'algèbre supérieure, de théorie des nombres, de calcul intégral, de théorie des probabilités et de calcul des

différences finies, de théorie des fonctions elliptiques et de théorie des intégrales définies.

Tchebychef comme professeur était d'une rigueur pédantesquo; presque jamais il ne manquait, n'était jamais en retard, mais ne restait pas une minute après l'heure, dût-il interrompre la leçon au milieu d'une phrase. S'il lui arrivait de ne pas achever une déduction, il la reprenait depuis le commencement à la leçon suivante, si cette leçon ne faisait pas une suite immédiate de la leçon ]3récédente. Il précédait chaque calcul tant soit peu compliqué par une explication de son but, et en indiquant la marche à grands traits. Il faisait son calcul presque toujours silencieusement de sorte que les étudiants devaient le suivre à l'aide des yeux et non des oreilles. Le calcul se faisait assez vite et d'une manière très détaillée de sorte qu'il était facile d'en suivre la marche. Pendant les leçons Tchebychef faisait souvent des digressions du cours systématique, communiquait ses opinions et ses entretiens avec d'autres mathématiciens concernant les questions traitées pendant les leçons et expliquait l'importance comparée et la liaison réciproque des diverses questions mathématiques. Ces digressions animaient l'exposé, donnaient un relâche à l'attention tendue des auditeurs et éveillaient l'intérêt pour le sujet étudié.

Les cours de Tchebychef n'étaient pas gros, mais substantiels, d'une exposé accessible et aisé à comprendre.

Aux examens des étudiants Tchebychef n'était ni trop sévère, ni trop indulgent, mais toujours extrêmement retenu et courtois. Ses objections aux soutenances de thèses à l'Université concernaient toujours les questions générales sans toucher les détails et se distinguaient par leur finesse et leur ingéniosité.

Les mérites de Tchebychef comme professeur resteront toujours gravés dans la mémoire de ceux qui ont eu l'honneur de l'avoir pour maître. Il continuait d'instruire ses anciens élèves même après leur sortie de l'université. C'était lui qui guidait les premiers pas de ceux de ses auditeurs qui s'étaient voués aux mathématiques, donnant de précieuses indications à tous ceux qui voulaient et savaient en tirer profit.

Une fois par semaine à heure fixe, sa porte était ouverte pour tous ceux qui voulaient apprendre au grand mathématicien le résultat de leurs études et recevoir de lui quelque indication. Rarement le visiteur s'en allait sans emporter de nouvelles idées et sans être encouragé dans ses études.

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Un des mérites inoubliables de Tchebychef comme maître des mathématiciens russes fut, dans ses conversations scientifiques, de faire trouver à ses élèves, par ses travaux et ses indications, des sujets féconds de recherches jiersonnelles, et d'appeler leur attention sur des questions dont les résultats avaient toujours une certaine valeur scientifique.

Tchebychef mourut dans sa 74-ième année, il vit les deux jubilés (celui de 25 ans et celui de 50 ans) de son activité scientifique, sans cependant les fêter. Toutes les tentatives de ses admirateurs et de ses élèves de souligner ces époques par quelque manifestation usitée furent déclinées ]Dar le grand savant d'une façon très énergique.

Sur la fin de Tchebychef on sait seulement qu'il avait contracté, quelques jours avant sa mort, une forme légère d'influenza, et tout en ne se sentant j^as bien, n'avait jtas pris le lit.

La veille de sa mort il reçut ses visiteurs à l'heure habituelle et personne ne croyait sa fin si j^roche. Le matin du 26 novembre 1894, en prenant un verre de thé assis à son bureau, il eut une faiblesse, et, après une courte agonie, succomba à une paralysie du coeur.

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