‹ Œuvres de Pasteur (volume 4)Chapitre 78 sur 102 · Pirra. Loc. eit. (Notes de l'Édition · texte numérisé non relu

Pirra. Loc. eit. (Notes de l'Édition

annonça que non seulement le bimalate d’ammoniaque, mais aussi les fumarate et maléate d’ammoniaque avaient également la propriété de se transformer par la chaleur en acide aspartique.

Ici je voyais une impossibilité ; ou, si la chose était telle que l’avançait M. Dessaignes, cet habile chimiste avait fait une découverte dont il ne se doutait pas. En effet, j'avais observé que les acides fumarique, maléique et tous leurs sels étaient sans action sur la lumière polarisée. Si donc M. Dessaignes avait réussi à transformer leurs sels d’ammoniaque en acide aspartique, il aurait réalisé pour la première fois la production d’un corps dissymétrique à l’aide de composés qui ne le sont pas.

Mais il me paraissait plus raisonnable de croire que l'acide aspartique de M. Dessaignes différait de l'acide aspartique naturel notamment par l'absence de la propriété rotatoire moléculaire. M. Dessaignes, il est vrai, avait comparé avec soin les propriétés de l'acide artificiel avec celles de l’acide naturel, et il les avait, disait-il, trouvées identiques. Mieux que personne, par exemple de M. Mitscherlich, dont j'ai parlé dans la dernière séance, je savais combien ces constatations d'identités d'espèces chimiques étaient choses délicates, dans des études où la plus grande similitude de propriétés cache souvent de profondes différences. Je n’hésitai donc pas à croire que le fait nouveau annoncé par M. Dessaignes avait besoin de confirmation.

J'attachais tant d'importance à éclaircir cette question et dans la prévision même des résultats que je vais avoir l'honneur de vous exposer, que je fis immédiatement le voyage de Vendôme, où je rendis compte de mes préoccupations à M. Dessaignes, qui s'empressa de me remettre un échantillon de son acide aspartique. Dès mon retour à Paris, je reconnus, en effet, que l'acide de M. Dessaignes n’était qu'un isomère de l'acide aspartique naturel, c'est-à-dire de l'acide dérivé de l’asparagine, et il en différait, comme je l'avais prévu, par la propriété rotatoire, tout à fait absente dans l'acide artificiel, non douteuse dans lacide naturel. Mais toutes les autres propriétés physiques et chimiques offraient les plus grandes analogies, si grandes que M. Dessaignes, qu'aucune idée préconçue ne mettait en garde, avait conclu à l'identité réelle des deux substances.

Ce qui me séduisait le plus dans l'examen du nouveau composé (qui par lui-même n'offre pas de combinaisons cristallisables bien remarquables), c'était sa transformation en acide malique. On sait en effet que M. Piria, je viens de le rappeler tout à l'heure, a donné depuis longtemps le moyen de passer de l’asparagine et de l'acide aspartique à l’acide malique, et je m'étais assuré par les épreuves lés plus précises

que cet acide malique était identique avec celui du sorbier, des pommes, du raisin, et du tabac.

J'appliquai done à l'acide nouveau le mode d'action trouvé par M. Piria, et je le transformai effectivement en un acide malique nouveau très semblable à l'acide naturel, si voisin de ce dernier qu'un chimiste aurait bien de la peine à les distinguer, même étant prévenu de leur dissemblance réelle ; seulement, cet acide malique n'avait aucune action sur la lumière polarisée, et il en était ainsi de toutes ses combinaisons salines.

Il y a certains dérivés de ces deux acides maliques dont Ja comparaison ne manifeste pas très bien la véritable dépendance mutuelle d’arrangements moléculaires de ces curieux isomères, mais il en est d’autres où elle se montre dans tout son jour. Considérons, par exemple, le bimalate de chaux ordinaire actif et le bimalate correspondant inactif. Leur composition chimique est exactement la même, et leurs formes cristallines sont pareilles, avec cette différence que la forme de l'actif porte quatre petites faces hémiédriques toujours absentes dans la forme de linactif. D'où il résulte que, placée devant une glace, l’image de l'actif ne peut lui être superposée, tandis que l’image de l’inactif est absolument identique et superposable à la réalité qui la donne. Mais quoi qu'il en soit pour tout ce qui n’est pas faces hémiédriques, il y a ressemblance parfaite des deux formes.

Qui pourrait douter, d’après cela, des rapports d’arrangements moléculaires de ces deux sels? N'est-il pas évident que nous avons ici affaire à un acide malique identique au naturel, sauf la simple suppression de sa dissymétrie moléculaire ?

C’est l'acide malique naturel détordu, si je puis n’exprimer ainsi. L’acide naturel est-il un escalier tournant pour l’arrangement de ses atomes, celui-ci est le même escalier formé des mêmes marches, mais droit au lieu d’être en spirale.

On pourrait se demander si le nouvel acide malique n'est pas le paratartrique de la série, c’est-à-dire la combinaison de lacide malique droit et de lacide malique gauche. Cela est bien peu probable, car alors non seulement avec un corps inactif on aurait fait un corps actif, on en aurait fait deux, un droit et un gauche.

D'ailleurs j'ai reconnu que, de même qu'il existe un acide malique inactif non dissymétrique, il y a également un acide tartrique inactif non dissymétrique très différent de lacide paratartrique et qui ne peut se résoudre en acide tartrique droit et en acide lartrique gauche. Il n’est pas possible ici de douter que l’on a bien

affaire à l’acide tartrique droit ou gauche rendu non dissymétrique.

J'ai également découvert l'alcool amylique inactif qui donne lieu à toute une série de produits inactifs correspondant à la série de l'alcool amylique actif.

Nous voilà, grâce à la découverte des corps inactifs, en possession d’une idée féconde : une substance est dissymétrique, droite ou gauche; par certains artifices de transformations isomériques qu'il faudra rechercher et découvrir pour chaque cas particulier, elle peut perdre sa dissymétrie moléculaire, se détordre, pour employer une image grossière, et affecter dans l’arrangement de ses atomes une disposition à image superposable. De telle manière que chaque substance dissymétrique offre quatre variétés, ou mieux quatre sousespèces distinctes : le corps droit, le corps gauche, la combinaison du droit et du gauche, et le corps qui n’est ni droit ni gauche, ni formé par la combinaison du droit et du gauche.

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