‹ Œuvres de Pasteur (volume 4)Chapitre 80 sur 102 · IX · texte numérisé non relu

IX

J'ai fait allusion en terminant notre première conférence à des observations auxquelles il est temps que nous donnions toute l’attention qu'elles méritent. Ces observations sont relatives à la comparaison des propriétés physiques et chimiques des isomères droits et gauches correspondants. J'ai insisté déjà sur l'identité parfaite de toutes leurs propriétés, en exceptant toutefois l’inversion de leurs formes cristallines et l'opposition de sens de leurs déviations optiques. Aspect physique, éclat des cristaux, solubilité, poids spécifique, simple ou double réfraction, tout y est, non pas seulement pareil, semblable, très voisin, mais identique, dans l’acception la plus rigoureuse du mot.

Cette identité est d'autant plus remarquable que nous allons la voir remplacée par une opposition générale et considérable des propriélés de ces mêmes substances, lorsqu'elles se trouvent dans les conditions particulières que je vais indiquer.

Nous avons reconnu qu'il fallait distribuer tous les composés chimiques artificiels ou naturels, minéraux ou organiques, en deux grandes classes : les composés à image superposable non dissymétriques, et les composés à image non superposable dissymétriques.

Cela posé, l'identité de propriétés dont je viens de parler pour les deux acides tartriques et leurs dérivés similaires existe constamment avec les caractères absolus que j'ai rappelés, toutes les fois qu'on place ces substances en présence d’un composé quelconque de la classe

des corps à image superposable — tels que la potasse, la soude, Pammoniaque, la chaux, la baryte, l’aniline,.…. l’alcool, les éthers,... — en

un mot, de tous les composés, quels qu'ils soient, non dissymétriques, non hémiédriques de formes, sans action sur la lumière polarisée. Vient-on à les soumettre, au contraire, aux produits de la seconde classe à image non superposable, l’'asparagine, la quinine, la strychnine, la brucine, l’albumine, le sucre, etc... etc, corps dissymétriques comme eux, tout change à l'instant. La solubilité n’est plus la même.

S'il y a combinaison, la forme cristalline, le poids spécifique, la quan-

tité d’eau de cristallisation, la destruction plus ou moins facile par la chaleur, tout diffère, autant que diffèrent les corps isomères les plus éloignés.

Voilà donc que la dissymétrie moléculaire des corps s’introduit dans la chimie comme un modificateur puissant des affinités chimiques. Vis-à-vis des deux acides tartriques, la quinine ne se comporte pas comme la polasse, uniquement parce qu'elle est dissymétrique et que la potasse ne lest pas. La dissymétrie moléculaire s'offre dès lors comme une propriété capable à elle seule, en tant que dissymétrie, de modifier les affinités chimiques. Je ne crois pas qu'aucune découverte ait été encore aussi loin dans la partie mécanique du problème des combinaisons.

Essayons de nous représenter la cause de ces identités et de ces dissemblances. Que l’on suppose une hélice dextrorsum et une hélice sinistrorsum pénétrant séparément deux blocs de bois identiques et à filets droits. Toutes les conditions mécaniques des deux systèmes seront les mêmes. Il n’en sera plus ainsi du moment où ces mêmes hélices seront associées à des blocs contournés eux-mêmes en hélices

de mêmes sens ou de sens opposés.

Xe

Voiciune application très intéressante des faits que je viens d'exposer.

En voyant les acides tartriques droit et gauche engagés dans des combinaisons devenues aussi dissemblables par le fait seul du pouvoir rotatoire de la base, il y avait lieu d'espérer que de cette dissemblance même résulteraient des forces chimiques capables de balancer l’affinité mutuelle de ces deux acides, et par suite un moyen chimique de dissocier les deux éléments de l'acide paratartrique. Jai cherché longtemps sans réussir ; mais j'y suis arrivé à l’aide de deux bases nouvelles isomères de la quinine et de la cinchonine, et que j'obtiens très facilement, sans la moindre perte, à l’aide de ces dernières : la quinicine et la cinchonicine.

Je prépare le paratartrate de cinchonicine en neutralisant la base, puis, ajoutant autant d'acide qu'il en a fallu pour la neutralisation, je fais cristalliser, et les premières cristallisations sont formées de tartrate gauche de cinchonicine parfaitement pur. Tout le tartrate droit reste dans la liqueur, parce qu’il est plus soluble. Puis il finit par cristalliser lui-même et sous un aspect différent, parce qu'il n'a pas la même forme cristalline que le gauche. On croirait avoir affaire à la cristallisation de deux sels très distincts, d’inégale solubilité.

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