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DISSYMÉËTRIE MOLÉCULAIRE 419

de temps que nous n’en avons mis à la désigner. Quand vous l'aurez vue, retournez verticalement le cristal, vous verrez son homologue encore à droite. C’est ainsi qu'une dissolution de tartrate vous présente toujours sa déviation de même sens, lorsque vous retournez le tube dans lequel vous l'observez. En un tel cas, M. Pasteur dit que l’hémiédrie a lieu vers la droite. Il dirait qu'elle a lieu vers la gauche, si, le dispositif de l’observation restant le mème, la facette tétraédrique se présentait à la gauche de l'observateur. Mais, avec les tartrates, ce second cas ne s’observe jamais. Après avoir établi ce caractère, et en avoir constaté la constance, M. Pasteur a étudié, sous le même point de. vue cristallographique, les paratartrates neutres de potasse, d’ammoniaque, et de ces deux bases réunies. Il n’y a point découvert les signes de l’hémiédrie, ni aperçu aucun indice qui l’annoncät. Les solutions de ces sels, de mème que l'acide paratartrique, n'ont laissé Jusqu'ici apercevoir aucune trace de pouvoir rotatoire moléculaire. Alors il a porté son investigation sur le paratartrate double de soude et d'ammoniaque, qui a été signalé par M. Mitscherlich comme particulièrement remarquable, pour la complète identité de toutes ses propriétés de masse avec celles du tartrate correspondant, ayant la même forme eristalline et les mêmes angles, le même poids spécifique, la même double réfraction, des axes optiques semblablement situés, et une intensité égale de réfraction simple, à l’état de solution; offrant, en un mot, cette différence unique, mais capitale, dans la constitution de ses éléments moléculaires, d'ètre dépourvu du pouvoir rotatoire que le tartrate exerce. Cette faculté ne s'aperçoit pas, en effet, dans les solutions de ce paratartrate, quand on les forme avec l’ensemble de tous les cristaux qu’on obtient dans une même préparation. Mais, en examinant ces cristaux individuellement, lorsqu'ils se séparent d’une solution aqueuse d'abord non saturée, puis abandonnée à une évaporation lente, M. Pasteur a reconnu, et nous a fait reconnaitre aussi, non pas sur quelques-uns, mais dans tous, des signes d'hémiédrie manifestes, exactement du même genre que ceux qu'il avait découverts dans les tartrates, portant sur des parties analogues, et s’apercevant de la même manière ; avec cette différence, jusqu'ici sans exemple dans une opération de cristallisation, d’ailleurs si complètement similaire, que, sur les uns l'hémiédrie est à droite, comme dans les tartrates, tandis que dans les autres, indistinctement égaux aux précédents en nombre, en grandeur, ainsi qu'en masse, elle est à gauche; et, ce qui met le comble à l’imprévu du phénomène, les cristaux de chaque sorte possèdent un pouvoir rotatoire moléculaire, du même sens que leur hémiédrie. M. Pasteur nous a d’abord rendus témoins de ce fait avec des cristaux qu'il avait antérieurement préparés, et dont il nous a fait reconnaitre les caractères hémiédriques propres. Mais il a ensuite répété devant nous l’expérience, avec un égal succès, en se servant de cristaux formés sous nos yeux, avec un acide paratartrique dont nous avions constaté préalablement la complète neutralité optique. Ayant pris deux poids de cet acide exactement égaux, il a premièrement saturé l’un par la soude, jusqu'a ce que la solution mixte se trouvât neutre aux réactifs colorés ; puis il ÿ a mêlé l’autre poids d'acide, et il a complété la saturation par l’ammoniaque, jusqu'à ramener la neutralité. Les principes constituants du sel double étaient ainsi mis en présence, dans un état de

solution parfaitement homogène; et l'on avait eu soin que la quantité d’eau füt assez grande pour que Von n'eût pas à craindre un dépôt immédiat. Le liquide So a été versé dans un cristallisoir circulaire en verre, puis abandonné à son évaporation lente et spontanée, à l'abri de tout mouvement et de tout changement artificiel de température. Après deux jours, des cristaux ont commencé à se déposer, d'abord très petits, isolés les uns des autres et parfaitement limpides. Ils ont grossi progressivement; leur nombre s’est accru; et lorsqu'ils ont paru ètre en quantité suffisante pour fournir des solutions exercant des pouvoirs rotatoires sensibles, M. Pasteur a retiré un à un les plus beaux, les a séchés au papier pour ne pas altérer leurs formes, puis les a distingués par l'opposition de leur caractère hémiédrique qu'il nous a fait reconnaitre. Au moyen de ce caractère, 1l les a séparés en deux groupes, dont il nous à annoncé d'avance le sens propre de pouvoir rotatoire, le même que celui de leur hémiédrie; ce que l'expérience a pleinement confirmé. Ces deux sortes de cristaux, comme l’a dit M. Pasteur, ne diffèrent dans leur forme que par la position de leurs facettes tétraédriques, lesquelles, respectivement prolongées sur les uns et sur les autres, y produisent deux tétraèdres géométriquement symétriques ; de sorte que, suivant l'expression fort juste qu'il en donne, ceux de droite sont l’image de ceux de gauche vue dans un miroir. Après qu'on a fait une première récolte, l'évaporation continuant, des cristaux de deux sortes continuent de se déposer simultanément; et, pendant tout le temps que l'opération dure, la portion de la solution qui reste liquide, mais toujours saturée, demeure optiquement neutre pour la lumière polarisée. La formation des cristaux à rotation contraire s'opère donc de manière que, dans toutes les phases de leur solidification et de leur développement, la somme de leurs pouvoirs rotatoires redeviendrait nulle, par opposition, s'ils étaient tous de nouveau réunis dans une mème solution liquide. M. Pasteur avait constaté avec la dernière rigueur cette persistance de la neutralité optique du liquide mixte, au moyen des plaques à deux rotations de M. Soleil. Nous avons vérifié l'exactitude de sa remarque par le même procédé.

Nous avons décrit en détail toute cette remarquable expérience, pour faire bien voir la communauté, l'identité complète, des circonstances physiques dans lesquelles les deux espèces de cristaux se séparent simultanément du mème milieu. Nous reviendrons sur les conséquences qui s’en déduisent, quand nous aurons rapporté les compléments que lui a donnés M. Pasteur.

Il a pris séparément la solution de paratartrate de gauche que nous nommerons G, celle de paratartrate de droite que nous nommerons D; et, les ayant doucement chauffées, il y a versé graduellement de petites quantités d’une solution de soude qui ont dégagé l’ammoniaque, en maintenant toujours la neutralité aux papiers Ésacli fs? Les deux sels doubles étaient done devenus, très approximativement, des sels simples de soude. Leurs solutions, observées après ce changement, ont manilesté des pouvoirs rotatoires de mème sens et de mème ordre qu'auparavant. L'intensité absolue de ces pouvoirs était même à peine changée, parce que chacune des solutions se trouvait fortuitement ramenée à un volume très peu différent de son

volume antérieur.

Cette persistance des pouvoirs rotatoires propres et contraires, après le changement de base, attestait surabondamment la présence de deux acides moléeulairement distincts. Il ne restait qu'à les extraire. M. Pasteur fit ce dernier pas. Il précipita chaque acide par un sel de baryte, et les retira de ces sels par l’acide sulfurique. Il essaya aussitôt leur action sur Ja lumière polarisée, et la trouva telle qu'il devait l’espérer. Le paratartrate G lui avait donné un acide déviant à gauche, le paratartrate D un acide déviant à droite, chacun suivant le sens de l’hémiédrie qu'il avait si habilement distinguée dans leurs cristaux. Les quantités extrêmement petites de chacun de ces acides, qu'il a pu jusqu'à présent obtenir, ne lui ont pas encore permis d'en faire une étude complète, Il suppose aussi, non sans vraisemblance, que l'énergie de leurs pouvoirs rotatoires pourrait bien se trouver, en partie, affaiblie et masquée par la présence de l'acide sulfurique, dont il ne les a pu entièrement isoler. Car il produit des effets pareils sur l'acide tartrique. Mais ce peu qu'il a obtenu, étant étudié avec les plaques à deux rotations de M. Soleil, lui a suffi pour constater le sens propre de chaque rotation, qui. est son caractère distinctif principal; et les preuves qu’il nous en a fait voir nous permettent de dire que le fait est parfaitement certain.

Revenons maintenant à l'expérience fondamentale de M. Pasteur, à celle dans laquelle l'acide paratartrique primitif, reconnu d’abord optiquement inactif, étant dissous dans l’eau, puis neutralisé dans son ensemble, par des doses équivalentes d’ammoniaque et de soude, dépose, sous la seule influence d’une évaporation spontanée, lente et tranquille, deux sortes de produits cristallins, en quantités d'apparence égales, mais invariablement distincts par le sens de l’hémiédrie de leur forme, exerçant sur la lumière polarisée des actions moléculaires de sens contraire, que ne manifestait nullement l'acide primitif; et desquels on retire des acides exercant aussi ce pouvoir avec le mème caractère d'opposition. Ces derniers proviennent-ils d'une décomposition chimique qui se serait opérée entre les éléments de l'acide inactif ? ou bien s’y trouvaient-ils préexistants et cristallisés ensemble, présentant l’apparence d’an corps unique et défini? Si l’on considère l'identité complète de circonstances physiques dans lesquelles sont placées les particules du liquide mixte qui donne les deux systèmes de cristaux, l'absence de toute force externe, chimique ou physique, qui puisse les impressionner inégalement, enfin la continuité constante avec laquelle le double dépôt s'opère depuis le commencement jusqu'à la fin, l'idée d’une véritable décomposition moléculaire semblera peu supposable. Une simple séparation, au contraire, offrira seulement un fait nouveau, très imprévu, très considérable par les résultats analogues auxquels il peut conduire; mais il ne renfermera rien qui répugne aux notions que nous pouvons avoir sur la mécanique méléculaire. Une étude plus intime des deux nouveaux acides achèvera de décider l'alternative. Il ne manque à M. Pasteur que de les avoir obtenus en quantités suffisantes, pour qu'elle puisse ètre complètement résolue.

Il trouvera sans doute aussi des résultats d’une grande importance dans le développement de leurs rapports avec l'acide tartrique, ce corps jusqu’à présent si mystérieux. Déjà, sans sortir d'une réserve prudente, M. Pasteur signale les analogies singulières qu'il semble avoir avec l'acide paratartrique D. Le sel double que celui-ci forme avec la soude et l’ammoniaque

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donne des cristaux tellement identiques à ceux du tartrate neutre des mêmes bases, qu'il est impossible de les en distinguer. Ces deux combinaisons possèdent un pouvoir rotatoire de même sens et d’une intensité si approximativement égale, qu'on ne saurait répondre de la différence, dans les circonstances où l’on a pu jusqu'à présent les comparer. M. Pasteur nous avait annoncé ce fait. Nous l'avons vérifié par une expérience effectuée sur des solutions des deux sels exactement dosées. Elle ne différait de l'épreuve directe faite par M. Pasteur, qu'en ce que nous y avions employé les cristaux donnés par l'acide G, ce qui offrait l’occasion de savoir s'ils se compensaient optiquement avec les autres, à masse égale. Leur pouvoir rotatoire s’est trouvé être, relativement à celui du tartrate, comme 25 à 29. Or, une différence en ce sens, et de cet ordre, était inévitable dans la supposition d'égalité; et l'on devra s'étonner qu'elle ne soit pas plus considérable, si l’on fait attention aux circonstances dans lesquelles les cristaux de chaque sorte sont obtenus. En effet, comme le remarque judicieusement M. Pasteur, ils ne se déposent pas, matériellement séparés et isolés les uns des autres. Leur isomorphisme est au contraire si intime, qu'ils s’entremélent et s’accolent entre eux avec la plus grande facilité. Il faut qu'il les distingue par leurs caractères hémiédriques propres, qu'il les sépare un à un des groupes où ils sont engagés; et, dans chaque groupe, il s'en trouve habituellement des deux sortes. On conçoit que ce triage manuel peut bien ne pas être toujours complètement rigoureux. Les cristaux de sens opposés, lorsqu'on les détache les uns des autres, doivent souvent laisser quelques fragments de leur substance dans la cassure; et leur présence neutralise optiquement une masse égale du cristal d'autre sorte qu'ils ont pénétré. Le peu de différence que l’on trouve en les pouvoirs rotatoires de ces cristaux et ceux des tartrates après un tel choix, ainsi que le sens de cette différence, rendent donc l'égalité de ces pouvoirs plutôt probable qu'improbable. Au reste, l’alternative sera décidée quand M. Pasteur aura obtenu ses deux acides purs, et en quantité suffisante pour les observer isolément. Car, si l'acide D est l’acide tartrique lui-même, on devra retrouver dans son action rotatoire le singulier caractère de dispersion que celui-ci présente, jusqu'ici exclusivement à tout autre corps.

Il était aussi jusqu’à présent le seul acide où l’on eût reconnu des propriétés rotatoires. La découverte de M. Pasteur nous en donne maintenant au moins un de plus, si ce n’est deux. Ce caractère, qui permettra de les reconnaître à l’état de liberté ou de combinaison dans les solutions liquides, donnera lieu à des épreuves de mécanique chimique d’une grande importance. Mais l'usage très habile, que M. Pasteur a fait des indices cristallographiques, particulièrement de l'hémiédrie, peut le conduire à étendre beaucoup ce cadre. Il n’est nullement probable que l'acide tartrique et ses deux congénères soient seuls doués du pouvoir rotatoire. Les acides citrique, malique, et d’autres encore, pareillement organiques et fixes, ne nous semblent peut-être dépourvus de ce pouvoir que parce qu'on les a observés tels qu'ils se présentent; et la même méthode pourrait conduire M. Pasteur à montrer qu'ils le possèdent, en les dédoublant. Nous lui signalons ceux-là d'abord, non pas exclusivement sans doute, mais comme présentant le plus de chance de succès. Car, parmi le très grand nombre de substances ou de

DISSYMÉTRIE MOLÉCULAIRE 423 combinaisons, dans lesquelles on a constaté l'existence du pouvoir rotatoire moléculaire, on n’en a pas encore trouvé une seule qui ne renfermät au moins un principe organique; et si ce n'est pas un motif suffisant pour croire qu'il soit exclusivement propre à ces principes, c’est au moins une raison plausible pour chercher d’abord à l'y découvrir.

Après l'analyse que nous venons de donner du Mémoire que vous a présenté M. Pasteur, nous n'avons pas besoin d'en faire l’éloge. Nous proposons à l’Académie de lui accorder son entière approbation, et nous le lui désignons comme très digne de figurer dans le Aecueil des Savants étrangers.

II. — RAPPORT (!) SUR UN MÉMOIRE PRÉSENTÉ A L'ACADÉMIE PAR M. L. PASTEUR, AYANT POUR TITRE :

RECHERCHES SUR LES PROPRIÉTÉS SPÉCIFIQUES DES DEUX ACIDES QUI COMPOSENT L'ACIDE RACÉMIQUE (2)

Commissaires : MM. Dumas, Recxauzr, Bazarp, Bior rapporteur.

Il y a précisément une année que M. Pasteur fit connaitre à l’Académie la résolution de l’acide racémique en deux acides distincts, exerçant des pouvoirs rotatoires égaux et contraires; de sorte que, se trouvant réunis dans ce corps, en masses égales, ils constituent un système qui doit être, et qui est, en effet, neutre pour la lumière polarisée. L'Académie a remarqué, avec un vif intérêt, le concours heureux et nouveau d'inductions cristallographiques, physiques, chimiques, par lesquelles M. Pasteur avait été conduit à cette découverte. Mais, quoiqu'il eût réussi dès lors à constater indubitablement l'existence simultanée de ces deux acides dans l'acide racémique, et l'opposition de leurs pouvoirs rotatoires propres, il ne lui avait pas été possible de les extraire de leurs combinaisons basiques en quantités suffisantes pour faire une étude complète de leurs propriétés individuelles. Or, la connaissance de ces propriétés devenait indispensable, sinon pour constater la découverte elle-même qui était désormais certaine, du moins pour suivre avec sûreté les importantes conséquences qui paraissaient s’en déduire. C’est ce complément de son premier travail que vous présente aujourd'hui M. Pasteur : et il y a rassemblé un si grand nombre d'observations, de faits, de produits réalisés, que l’on ne saurait presque y rien ajouter comme preuves, ou y rien désirer comme résultats.

L’exécution de ces recherches présentait une difficulté matérielle qu'il n'aurait pas été au pouvoir de M. Pasteur de surmonter, si elle n'avait été levée en sa faveur par un acte bienveillant de désintéressement scientifique. Tout ce que les chimistes ont eu jusqu'à présent d’acide racémique provient de la formation qui s’en est faite une seule fois, accidentellement, dans la fabrication d’acide tartrique de M. Kestner, à Thann. Personne jusqu'à présent n’est parvenu à le reproduire ; et d’après ce que M. Pasteur nous apprend dans son Mémoire, M. Kestner lui-même n’a pas réussi à en

1. Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 22 octobre 1849, XXIX,

2. Voir ce Mémoire, p. 86 à 120 du présent volume. (Note de l'Édition.)

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