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Mais M. Wyrouboff ne paraît pas comprendre, à mon avis, que la formation du paratartrate non dédoublé n'a rien que de très naturel, puisque tous les paratartrates sont non dédoublés, excepté un ; que ce qui est exceptionnel, c'est qu'il y ait un paratartrate qui se dédouble. Il m'est impossible de trouver raisonnable l'opinion qui place la cause de ce dédoublement dans une influence de solubilité. Pourquoi le paratartrate de soude et d'ammoniaque dépose-t-il des cristaux de deux sortes, pourquoi donne-t-il lieu à deux tétraèdres inverses? Pourquoi l'existence de ces deux tétraèdres inverses, et pourquoi pas l'octaèdre qui leur correspond, lequel octaèdre pourrait avoir la solubilité des cristaux tétraédriques ? Il y a là, suivant moi, une cause à chercher. Je persisterai à croire, tant que l'opération ne m'aura pas donné tort, que ce dédoublement ne peut avoir lieu, tout au début de la cristallisation, que sous une influence de dissymétrie.

M. Wyrouboff, dans une autre partie de son argumentation, m'oppose l'existence des corps actifs sur la lumière polarisée qui n'ont aucune dissymétrie de forme. Lui, qui me reproche gratuitement de ne pas connaître le sujet, paraît ne pas se douter que j'ai examiné cette circonstance avec grande attention autrefois, et que j'ai montré qu'il était facile par des artifices de cristallisation de faire apparaître des faces dissymétriques toutes les fois que la dissymétrie moléculaire interne l'exigeait. J'ai cité la tartramide dont la cristallisation dans l'eau pure n'a pas de faces hémiédriques, mais qui les prend quand elle cristallise en présence d'une solution ammoniacale. J'ai cité le bimalate d'ammoniaque qui en cristallisant dans l'eau pure n'a jamais de faces hémiédriques et qui en prend lorsqu'on modifie la liqueur où ce sel cristallise par un procédé très simple auquel je renvoie.

M. Wyrouboff fait grand cas du fait suivant : En ajoutant, dit-il, du citrate d'ammoniaque au tartrate droit d'ammoniaque, les faces hémiédriques se portent de l'autre côté du cristal et inversement pour le tartrate gauche et même, ajoute-t-il, on peut faire disparaître l'hémiédrie. Mais tout cela correspond à des accidents de cristallisation dont j'ai donné bien des exemples; j'ai constaté qu'on pouvait rencontrer des cristaux droits de sel de Seignette qui portent à gauche les faces hémiédriques. Un cristal est compatible avec une multitude de formes secondaires. Les faces hémiédriques font partie de l'ensemble de ces formes secondaires, et celles-ci se montrent ou sont absentes suivant les conditions de température, de nature, de milieu, etc., etc. On ne voit pas pourquoi des conditions extérieures de cristallisation ne l'emporteraient pas sur la manifestation dissymétrique propre à la structure interne des molécules. Quanta considérer avec M. Wyrouboff

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les formes de l'acide tartrique droit et de L'acide tartrique gauche et celle de l'acide paratartrique connue des effets de dimorphisme et même de trimorphisme, j'avoue que nies connaissances en cristallographie ne peuvent se prêter à de telles conceptions hypothétiques ; j'avoue également que le non-dédoublement du sel de Seignette thallique ne saurait atteindre en quoi que ce soit les vues que j'ai développées devant la Société chimique.

M. Jungfleisch (*) nous dit qu'il est porté à se trouver d'accord avec M. Wyroubolï pour croire à une influence de solubilité dans le fait du dédoublement du paratartrate de soude et d'ammoniaque en deux sortes de cristaux inverses. En vérité, je suis bien étonné du genre de preuves qu'il invoque et qui est si étranger au phénomène dont il s'agit. M. Jungfleisch nous dit que, modifiant l'expérience de M. Gernez, il dépose dans un cristallisoir, contenant jusqu'à 1500 grammes d'acide paratartrique, à l'état de sel double, d'un côté un cristal droit, de l'autre un cristal gauche, et qu'il trouve après un certain temps les deux paquets de cristaux déposés de poids inégaux. Dans un cas, par exemple, il a eu 585 grammes de sel droit contre 557 grammes de sel gauche. Peut-on, pour juger un fait aussi délicat et aussi mystérieux que celui du dédoublement du paratartrate de soude et d'ammoniaque, avoir recours à une expérience aussi compliquée dans ses causes et ses effets! Mais M. Jungfleisch, ce me semble, placerait dans une cristallisation simple quelconque d'un sel, d'un côté un cristal de ce sel et de l'autre un autre cristal du même sel, que je suis convaincu qu'il obtiendrait deux paquets de cristaux de poids inégaux.

Et puis M. Jungfleisch sait bien la difficulté de ces pesées des tartrates dont il parle. Il y a des quantités d'eaux mères emprisonnées, de poids très variables. M. Jungfleisch, d'ailleurs, ne nous dit pas, et certainement il l'eût indiqué s'il l'avait fait, si, dans le paquet des cristaux droits, il n'y avait pas de cristaux gauches et inversement.

Il nous dit encore : La proportion des droits est toujours un peu plus grande que celle des gauches. Si cela est bien exact, c'est un fait qui s'accorderait bien, même en tenant compte des considérations que je signale, avec mon opinion que quelque cause dissymétrique intervient dans le phénomène du dédoublement. Dans tous les cas, je ne

1. Jungfleisch. lliid., p. 214-215. — Sur le dédoublemenl des composés optiquement inactifs par compensation. Ibid., 222-226. — Sur la synthèse des composés doués du pouvoir rotatoire moléculaire. Ibid., p. 226-233. (Xote de l'Edition.)

puis admettre, avec M. Jungfleisch, que l'expérience dont il vient de parler établit que les tartrates droit et gauche de solubilités identiques à l'état isolé ont des solubilités inégales en présence de leur mélange. Dans une autre partie de son argumentation, M. Jungfleisch soutient que la ligne de démarcation signalée par moi entre les produits minéraux des laboratoires et ceux de la nature végétale a été tranchée par le fait de la préparation synthétique de l'acide paratartrique et de son dédoublement ultérieur; c'est une grave erreur selon moi. Aujourd'hui, comme à l'époque de mes Leçons de 1860 devant la Société chimique, il est vrai de dire cpie jamais la chimie, livrée à ses ressources extraordinaires, n'a fait par synthèse un produit dissymétrique actif simple, et que la nature végétale, au contraire, ne fait que cela pour ainsi dire.

M. Junefleisch dit : ( )uand j'ai abordé mes études, des doutes exiStaient, doutes formulés par M. Pasteur lui-même, sur la vraie constitution de l'acide succinique de sublimation employée par MM. Perkin et Duppa; c'est très juste. Et M. Jungfleisch a raison d'ajouter que j'avais indiqué le moyen fort simple de lever ces doutes. Il fallait refaire la synthèse tartrique de Perkin et Duppa avec l'acide succinique de svnthese totale de Maxwell Simpson. Le premier j'ai établi :

1° Que l'acide tartrique de synthèse, de Perkin et Duppa, était de l'acide paratartrique ;

2° Que cet acide pouvait se dédoubler en acide tartrique droit et en acide tartrique gauche ;

3° Que si l'on pouvait conserver des doutes sur l'inactivité par nature de l'acide succinique sublimé, on n'avait qu'à faire l'acide tartrit/uc de Perkin et Duppa avec l'acide succinique de Maxwell Simpson.

J'ajoutais que, engagé dans d'autres études, je n'avais pas le loisir de la faire et que j'invitais à la faire.

C'est celle dernière manipulation demandée par moi qui a été réalisée avec talent par M. Jungfleisch. On voit que ce n'est pas là du tout que s'est exercé l'esprit d'invention de .M. Jungfleisch, mais bien dans la production facile, sur une grande échelle, de l'acide paratartrique à l'aide de l'acide tartrique, transformation que j'avais obtenue le premier, mais sur une petite échelle.

J'avais dit, il y a vingt-trois ans, devant la Société chimique alors naissante, dans des Leçons que vient de rappeler M. Jungfleisch : « Les produits artificiels n'ont donc aucune dissymétrie moléculaire, et je ne saurais indiquer l'existence d'une séparation plus profonde entre les produits nés sous l'influence de la vie et tous les autres.

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« Lorsque j'atteste qu'aucune substance artificielle n'a encore offert la dissymétrie moléculaire, j'entends parler des substances artificielles proprement dites, formées de toutes pièces avec des éléments minéraux ou provenant de corps non dissymétriques. »

Après avoir signalé cette profonde séparation entre les produits naturels et artificiels, je disais : « N'est-il pas nécessaire et suffisant d'admettre qu'au moment de l'élaboration dans l'organisme végétal des principes immédiats, une force dissymétrique s'est produite ? Car nous venons de voir qu'il n'existe qu'une seule circonstance dans laquelle les molécules droites diffèrent de leurs gauches, c'esl quand elles sont soumises à des actions dissymétriques. »

Puis j'indiquais diverses sortes d'actions dissymétriques qui sciaient propres à provoquer des dissymétries moléculaires.

Enfin, j'indiquai aussitôt que, mettant en jeu des actions de dissymétrie moléculaire propre a un ferment, j'avais réussi à produire, pour la première fois, avec un corps inactif sur la lumière polarisée et non dissymétrique de forme, l'acide paratartrique, un corps actif simple, l'acide tartrique gauche. En d'autres termes, car c'est la traduction littérale de ce que j'avance : non seulement je n'ai pas posé comme absolue l'existence d'une barrière entre les produits des laboratoires et ceux de la vie, mais, le premier, j'ai prouvé que ce n'était qu'une barrière de fait et indiqué les procédés généraux pour la franchir, à savoir qu'il fallait recourir à des actions de dissymétrie, ce que vous ne faites jamais dans les laboratoires, et tel est le motif pour lequel nous n'avons jamais fait un actif dissymétrique simple. Dans de très remarquables et importantes recherches, M. Lebel l'a réalisé après moi et précisément en faisant avec une grande originalité ce que j'ai dit qu'il fallait tenter.

C'est donc tout à fait à toit et par une erreur grave de raisonnement que M. Jungfleisch, dans sa leçon publique, reproduite par le Moniteur scientifique du D' Quesneville, du mois de septembre dernier [3e sér., XIII, 1883, p. 862], s'est exprimé ainsi :

« Jusqu'à ces dernières années, on regardait les phénomènes de la vie comme étant seuls susceptibles de communiquer à la matière cette structure particulière (la dissymélrié). Si une semblable opinion avait été justifiée, si les matières actives sur la lumière polarisée s'étaient trouvées réellement placées au delà de la limite d'action de la sijnt/tèse chimique, la puissance de la chimie eût été singulièrement réduite. Il eût fallu, en effet, regarder la science comme incapable de produire des matières sucrées, amylacées, cellulosiques, les alcaloïdes, les albuminoïdes, etc..

« Mais il n'en est pas ainsi. Cette dernière barrière elle-même a été renversée. »

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Non. La barrière n'a pas été renversée. Elle existe telle que je l'ai formulée tout à l'heure et que je la formulais il y a vingt-trois ans.

Non. La chimie n'a jamais fait un corps actif avec des produits ïnactifs. Un paratartrique est un corps inactif et non hémiédrique. Il est sans dissymétrie. Pour le dédoubler il faut introduire des actions dissymétriques.

La chimie sera impuissante à faire du sucre, de la quinine, etc., tant qu'elle restera dans les errements de ses procédés actuels, qui sont exclusifs de l'emploi et de l'exercice des forces dissymétriques.

Voilà ce que M. Jungdeisch n'a pas compris, pas plus que M. Wvrouboff.

OBSERVATIONS

[A PROPOS DE LA NOTE DE M. PIUTTI : « SUR UNE NOUVELLE ESPÈCE D'ASPARAGINE »](3)

Pourquoi cette grande différence dans la saveur des deux asparagines? On pourrait peut-être supposer l'existence d'une isomérie toute spéciale. Je pense autrement. Je serais très porté à croire, au contraire, qu'il faut rapprocher ce fait physiologique de cet autre que, si deux corps dissymétriques inverses offrent clans leurs comhinaisons avec des corps inactifs des propriétés chimiques et physiques absolument semblables et même identiques, ces mêmes corps dissymétriques inverses donnent des combinaisons fatout à it différentes de propriétés quand ils s'unissent à des corps eux-mêmes dissymétriques "et actifs sur la lumière polarisée.

Le corps actif dissymétrique qui interviendrait dans i impression nerveuse, traduite par une saveur sucrée dans un cas et presque insipide dans l'autre, ne serait autre chose, suivant moi, que la matière nerveuse elle-même, matière dissymétrique comme toutes les substances primordiales de la vie : albumine, fibrine, gélatine, etc.

Mais, dira-t-on, comment n'a-t-on pas encore trouvé des différences de saveur dans les corps droit et gauche inverses ?

Ce n'est pas là une objection de principe. En outre, on n'a jamais eu peut-être l'idée de faire ces comparaisons de saveurs. Aujourd'hui que l'attention est appelée par ce que je viens de dire sur ces singularités de grande importance, les choses changeront peut-être :c'est du moins mon espoir.

1. Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 12 juillet 1886, CIII, ]'. 138.

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