III. — LETTRE MANUSCRITE DE PASTEUR A POUCHET
UNIVERSITÉ DE France. Ecole Normale supérieure.
Paris, le 28 février 1859.
Monsieur,
J'ai recu la lettre que vous avez bien voulu m'écrire à l’occasion de la note présentée en mon nom à l’Académie par M. Dumas, dans la séance du 14 février (2). Vous me faites beaucoup d'honneur, Monsieur, en paraissant tenir à mon avis sur la question de la génération spontanée. Les expériences que j'ai faites à son sujet sont trop peu nombreuses et, je dois le dire, trop changeantes dans les résultats qu’elles m'ont offerts pour que jose avoir une opinion digne de vous être communiquée. Si, dans la note que je viens de rappeler, j'ai prononcé le mot de génération spontanée, c'est qu'en effet mon observation y avait un rapport assez direct et qu’elle ajoutait quelque chose à nos connaissances sur la question. Jusqu'à ce jour toutes les expériences de génération spontanée ont porté sur des infusions de matières végétales ou animales, ou sur des liquides renfermant des substances ayant appartenu antérieurement à l'organisme; quelles que soient les conditions préalables de température et d’ébullition qu’on leur fasse subir, ces matières ont une constitution et des propriétés acquises sous l'influence de la vie. Dans mon expérience au contraire, j'ai vu la vie végétale et animale et, afin de mieux préciser sur ce dernier point qui vous intéresse particulièrement, j'ai vu le bacterium termo et ses diverses variétés apparaitre en quantité quelquefois considérable dans un milieu formé comme
TUE Eaudisullée ..". - . : eee TOUESrAmMNnTeS SUCRE CANTINE LOI EETAMIESE Tartrate d'ammoniaque cristallisé pur . . . . . 08,2 Cendres de levûre de bière (obtenues dans le moufle d'un fourneau de coupelle) . . . . . 06,1 Carbonate de chaux (obtenu par précipitation) . 1 à 3 grammes.
1. Archives du Muséum d'histoire naturelle de Rouen, n° 1023 du catalogue de la Bibliothèque.
2, Pasreur. Nouveaux faits pour servir à l'histoire de la levûre lactique. Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 14 février 1859, XLVIII, p. 337-388, et p. 34-36 du présent volume. (Notes de l'Édition.)
Il n'y a là que des matières cristallisables.
Après vingt-quatre heures, à la température de 30°, un tel milieu commence à se troubler et à dégager des bulles de gaz et la fermentation continue les jours suivants. En quelques semaines, le sucre et la craie ont disparu et le liquide est chargé de lactate et de butyrate de chaux. Au fond du vase il s’est formé un dépôt de plusieurs décigrammes de levûre lactique ou butyrique mélangée à des bacteriums morts dont on à pu facilement suivre le développement et les mouvements pendant la fermentation par des observations microscopiques. L'expérience réussit très bien, lors même que le vase est rempli de liquide ainsi que le tube abducteur propre à recueillir les gaz, c'est qu'il y a eu contact avec l'air commun pendant la préparation du milieu; mais lorsque la liqueur est prête, faites-la bouillir quelques minutes dans un ballon effilé communiquant par un caoutchouc à un petit tube de cuivre qui est entouré de charbons ardents, puis laissez refroidir et alors fermez par un trait de chalumeau la partie effilée, puis portez le ballon dans une étuve. Il pourra y demeurer des mois entiers à une température de 25 à 35° sans donner aucune apparence de fermentation, ni levüres, n1 infusoires.
Veuillez, Monsieur, adopter la disposition que je vous indique; en moins d’un quart d'heure, vous pourrez mettre une expérience en train, vous acquerrez alors la conviction que, dans vos expériences récentes, vous avez à votre insu introduit de l'air commun et que les conséquences auxquelles vous êtes arrivé ne sont pas fondées sur des faits d’une exactitude irréprochable. Je pense donc, Monsieur, que vous avez tort, non de croire à la génération spontanée, car il est difficile dans une pareille question de n'avoir pas une idée préconçue, mais d'affirmer la génération spontanée. Dans les sciences expérimentales on à toujours tort de ne pas douter alors que les faits n’obligent pas à l'affirmation; mais, je me hâte de le dire, lorsque à la suite des expériences que je viens d'indiquer, vos adversaires prétendent qu'il y a dans l’air les germes des productions organisées des infusions, ils vont au delà des résultats de l'expérience, ils devraient dire simplement que dans l'air commun il y a quelque chose qui est une condition de la vie, c’est-à-dire employer un mot vague qui ne préjuge pas la question dans ce qu’elle a de plus délicat. Autant vaudrait dire, en effet, qu'il y a dans l'air commun de petits cristaux de sulfate de soude, des germes de sulfate de soude, passez-moi ces expressions, parce que cet air provoque la cristallisation d’une dissolution saturée de ce sel, propriété que n’a pas l’air chaufté.
À mon avis, Monsieur, la question est entière et toute vierge de preuves décisives. Qu'y at-il dans l’air qui provoque l’organisation? Sont-ce des germes ? Est-ce un corps solide? Est-ce un gaz? Est-ce un fluide? Est-ce un principe tel que l'ozone ? Tout cela est inconnu et invite à l'expérience. A la fin de votre lettre vous ajoutez pour démentir les conséquences de l’expérience de M. Claude Bernard : Croyez-le bien, Monsieur, ainsi que l'a dit M. Doyère, il ne faut pas que les substances soient cuites. Vous remarquerez que l'intérêt de mes expériences dans la discussion qui nous occupe est d’écarter cette objection de votre part. Le mot de matières cuites ne peut s'appliquer à des corps tels que ceux qui composent le milieu dont j'ai parlé
tout à l'heure. Une température préalable de 100° n’a pas d'influence assurément sur les phénomènes chimiques auxquels peuvent donner lieu ultérieurement des substances de ce genre pour ainsi dire toutes minérales.
Malgré l'invitation que vous avez bien voulu m'adresser, j’oserais presque vous prier, Monsieur, de m'excuser d’avoir pris la liberté de vous dire ce que Je pensais dans un sujet aussi délicat et qui n’a été qu'accidentellement et pour une très petite part dans la direction de mes études (!).
Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
Signé : L. Pasreur.
1. Cette lettre est de février 1859. Les premières publications de Pasteur sur les générations dites spontanées sont postérieures à cette date. (Note de l'Édition.)