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IV. — RAPPORT SUR LE PRIX JECKER, ANNÉE

(Commissaires : MM. Dumas, PeLouzEe, REGNAULT, Bazanp, Frey, CHEVREUL rapporteur.)

La Section de chimie, à l’unanimité, décerne le prix Jecker, pour l'année 1861, à M. Pasteur.

La Section de chimie se garde bien de faire une distinction entre des travaux fort divers dont le grand mérite à ses yeux est précisément la continuité des premiers avec les derniers. Les vérités qu'ils établissent ont une précision, une netteté incontestables et, à cause de ce qu'ils se continuent, leur complexité et le nombre de leurs relations va sans cesse en croissant. En effet, lorsqu’au point de départ on trouve l’idée de l'espèce chimique approfondie par la découverte de quatre états isomériques dans l’acide tartrique, l’état inactif relativement au plan de la lumière polarisée, l’acide tartrique droit, l’acide tartrique gauche, et l'acide racémique résultant de l'union des deux derniers, cette découverte est bientôt assez généralisée par l’auteur pour que la pensée en saisisse toute l'importance dans l’état actuel de la science et dans l'avenir.

En même temps que la cristallographie présidait à la distinction des formes hémiédriques des acides tartriques droit et gauche, la chimie montrait l'affinité mutuelle de ceux-ci, et l'analyse chimique séparait les deux acides l’un d’avec l’autre. Enfin, plus tard, M. Pasteur parvenait, au moyen de la chaleur, à convertir en acide racémique l'acide tartrique droit ou l’acide tartrique gauche qui étaient unis aux alealis du quinquina.

La fermentation spiritueuse, qui avait occupé tant de savants distingués, est reprise par M. Pasteur : il ne s'arrête pas devant une équation chimique entre les éléments du sucre et ceux de l'alcool et de l’acide carbonique, équation qui, à cause de sa simplicité même, avait été généralement considérée comme définitive. M. Pasteur se demande si l’équation dont nous parlons, quelque simple qu'elle soit en apparence, est réellement l'expression des faits, si elle est démontrée de manière qu’on soit autorisé à s’en servir pour déterminer, comme on l'avait fait si souvent, la quantité de sucre contenue dans un liquide d’après les quantités d’alcool et d’acide carbonique produites par ce liquide en fermentation. À cette question M. Pasteur ne trouve aucune preuve que l'expérience ait démontré qu'une quantité donnée

1. Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 23 décembre 1861, LIT, p. 1158-1162.

de sucre n'ait produit que de l'alcool et de l'acide carbonique; dès lors le savant, qui avait donné une preuve si éclatante par ses travaux sur les acides tartriques de ses connaissances cristallographiques et physiques, recourt à l'analyse organique immédiate qui semble n'être féconde en grands résultats qu'entre les mains de ceux qui l'ont beaucoup pratiquée, et bientôt M. Pasteur, à son début dans l'exercice de cette branche de la chimie, découvre, à l’étonnement de tous, la glycérine et l'acide succinique parmi les produits de la fermentation spiritueuse.

Voilà donc le phénomène chimique de la fermentation spiritueuse qu’on croyait parfaitement connaître, qu'une analyse immédiate approfondie et des plus délicates démontre ne pas l'avoir été avant M. Pasteur.

Mais l'étude de cette fermentation est-elle complète après que l'analyse immédiate a été si heureusement appliquée à ses produits? M. Pasteur ne l'a pas pensé. M. Cagniard de Latour avait fait la belle observation que la levüre considérée comme ferment du sucre semble augmenter en végétant à la manière d’une plante, lorsqu'elle est dans l’eau sucrée. M. Pasteur vérifie cette observation, comme l'avaient fait déjà Turpin, Schwann et Kützing, et bientôt il lui donne une extension qu'on était loin de soupconner. D'où vient cette levüre, déjà vivante quand M. Cagniard de Latour l’observa?

M. Pasteur répond d'une spore ou graine d'une mucédinée, Cette spore peut être dans les matières EiBorniaotdes qu'on a appelées ferments, quand elles out acquis, dit-on, la faculté d’exciter la fermentation dans l’eau sucrée, après avoir subi l'influence du gaz oxygène, ou bien cette spore peut se trouver en suspension dans l'atmosphère par suite d’une impulsion qu’elle a recue d’une cause quelconque. Dès que la spore a perdu le mouvement qui la suspendait dans l'air, elle tombe; et là où la spore rencontre une nourriture appropriée, elle donne naissance à des globules de levüre, et si cette levüre a le contact de l’eau sucrée et de phosphates terreux, la fermentation spiritueuse s'établit, et la levüre s’accroit et se multiplie aux dépens de la matière ambiante. Non seulement le sucre produit de l’alcool, de l’acide carbonique, de la glycérine, de l'acide succinique, mais il cède à la levüre les éléments nécessaires à la production du ligneux et d’une matière grasse.

La levüre n’est donc plus une matière morte : c'est, comme l’a vu M. Cagniard de Latour, un corps vivant dont le développement vital, suivant M. Pasteur, a pour effet la fermentation spiritueuse; ou, en d’autres termes, celle-ci est un phénomène chimique essentiellement subordonné à une action vitale.

M. Pasteur attribue la cause première de diverses fermentations à diverses espèces de plantes mycodermiques et même à diverses espèces d'animaux infusoires. Si l'air a été reconnu pour être indispensable au premier mouvement d'une fermentation, ce n’est point par son oxygène qu'il agit, mais bien par les spores de ces plantes ou les œufs d’infusoires qu'il répand dans la liqueur susceptible de fermenter.

Comment M. Pasteur a-t-il saisi ces spores, ces œufs dans l'air? II fait passer de l'air atmosphérique dans un tube de verre contenant du cotonpoudre. Si cet air tient en suspension des spores, des œufs, il les abandonne au coton-poudre, dans lequel il se filtre Puis, en soumettant celui-ci à l'action de l’éther alcoolique, M. Pasteur dissout le coton-poudre, et le

résidu, examiné au microscope, présente des corps organisés qui ont bien la propriété de développer la fermentation. Car, si, au lieu de coton-poudre, on s’est servi de filaments d'amiante, en secouant ceux-ci dans des liquides susceptibles de fermenter, la fermentation s'établit si celle-ci est possible sous l'influence des spores ou œufs recueillis par l’ingénieux procédé que nous rappelons.

Quelle conséquence M. Pasteur tire-t-il de ces faits? C'est que du moment où l’on prouve que les matières albuminoïdes privées de la vie et soumises au contact du gaz oxygène n'ont pas la faculté d’exciter la fermentation des matières qui en sont susceptibles, et que les véritables ferments sont des corps vivants, il faut nécessairement reconnaître que les spores ou les œufs de ces corps vivants se trouvent dans les matières albuminoïdes ou bien ont été déposés par l’air dans les liquides fermentescibles. En adoptant l’opinion

contraire, ce serait reconnaitre l'existence des générations spontanées.

C’est en poursuivant ces travaux avec la plus louable activité et le zèle le plus éclairé, que M. Pasteur a découvert plusieurs végétaux mycodermiques et des animaux infusoires constituant chacun un ferment spécial. Par il a reconnu que le ferment, qui convertit le sucre, la mannite et

l'acide lactique en acide butyrique, est un animalcule Ttires et, fait bien digne d’être signalé, cet infusoire vil sans gaz oxygène libre; et il y a plus : soumis dans ES liquide où il vit à un courant de ce gaz, il périt, tandis qu'il continue à vivre dans la même circonstance s’il est soumis à un courant de gaz acide carbonique.

Les travaux physiologiques de M. Pasteur ne s ‘arrêtent pas là. L'auteur signale des faits du plus haut intérêt quant à l'assimilation de la matiere morte à des corps vivants.

Ainsi quelques globules de levûre de bière, mis dans de l’eau sucrée avec du tartrate droit d’ammoniaque et des phosphates terreux, se développent et se multiplient, en même temps que s'opère la fermentation spiritueuse. L'examen des matières apprend que le végétal qui constitue la levüre s’est dév eloppé aux dépens des phosphates, des Perte du tartrate droit d'ammoniaque et du carbone du sucre.

Ainsi des spores de mucédinées germent, se développent et fructifient dans de l’eau qui ne contient que du racémate d’ammoniaque et des phosphates.

Enfin du racémate d’ammoniaque formé de tartrate droit et de tartrate gauche d'ammoniaque mis dans l’eau avec des matières albuminoïdes, des phosphates terreux et le végétal mycodermique, ferment tartrique, donnent lieu à la végétation de celui-ci, lequel se nourrit aux dépens des matières albuminoïdes, des phosphates et du tartrate droit d’ammoniaque, de sorte qu'après le développement du mycoderme l'eau ne contient plus que du tartrate d’ammoniaque gauche! Ce fait est bien remarquable, puisqu il prouve que de deux corps isomères et hémiédriques il n’en est qu'un qui puisse servir d’aliment. Que de réflexions suggère cette observation pour la théorie de l'assimilation !

Voilà comment le savant qui s’est occupé de cristallogr aphie, de phy sique et de chimie entre dans le domaine de la Her loeies Voilà comment il aborde aujourd'hui la question si controversée des générations spontanées

avec le concours des sciences mathématiques, physiques et chimiques, et comment des expériences précises jettent AE une si vive lumière sur différents points de l’histoire des corps vivants !

En résumé, la précision et la clarté caractérisent les travaux de M. Pasteur. On ne s'aperçoit de la fécondité des inductions auxquelles le sujet qu'il traite actuellement l’a conduit, que dans des travaux subséquents, parce que les inductions qu'il s'était réservées n ‘apparaissent au public qu'après être passées à l'état de vérités démontrées. C’est en examinant d’abord les recherches de M. Pasteur dans l’ordre chronologique, et en en considérant ensuite l'ensemble, qu’on peut apprécier la rigueur des jugements du savant dans les conclusions qu'il en déduit, et la re d’un esprit pénétrant qui, fort des vérités qu’il a trouvées, se porte en avant pour en établir de nouvelles.

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