Près d'Arbois, sur la route de Dôle
2. Le texte original porte une erreur typographique qui a été reclifiée. 3. Mont Poupet, près de Salins. (Notes de l'Édition.) i
emporté, pour refermer la pointe des ballons après la prise d’air, une lampe éolipyle alimentée par de l'alcool. Or la blancheur de la glace frappée par le soleil était si grande, qu’il me fut impossible de distinguer le jet de vapeur d'alcool enflammé, et comme ce jet de flamme était d’ailleurs un peu agité par le vent, il ne restait jamais sur le verre brisé assez de temps pour fondre la pointe et referner hermétiquement le ballon. Tous les moyens que j'aurais pu avoir alors à ma disposition pour rendre la flamme visible, et par suite dirigeable, auraient inévitablement donné lieu à des causes d'erreur, en répandant dans l’air des poussières étrangères.
Je fus donc obligé de rapporter à la petite auberge du Montanvert, non refermés, les ballons que j'avais ouverts sur le glacier, et d'y passer la nuit, afin d'opérer dans de meilleures conditions, le lendemain matin, avec d’autres ballons. Ce sont les résultats de cette deuxième série d'expériences que j'ai indiqués tout à l'heure.
Quant aux treize ballons ouverts la veille sur le glacier, je ne les refermai que le lendemain matin, après qu’ils eurent été exposés toute la nuit aux poussières de la chambre dans laquelle j'avais couché. Or, de ces treize ballons, il y en a dix qui renferment des infusoires ou des moisissures.
Puisque le nombre des ballons altérés dans ces premiers essais est plus grand que dans ceux qui ont suivi, l'agitation du liquide pendant le voyage n’a pas l'influence que je redoutais sur le développement des germes. En outre, la proportion des ballons qui, dans ces premières expériences, offrent des productions organisées, nous donne la preuve indubitable que les lieux habités renferment un nombre relativement considérable de germes féconds.
En résumé, et si l’on rapproche tous les résultats auxquels je suis arrivé jusqu'à présent, on peut affirmer, ce me semble, que les poussières en suspension dans l'air sont l'origine exclusive, la condition première et nécessaire de la vie dans les infusions, dans les corps putrescibles et dans toutes les liqueurs capables de fermenter (!).
D'autre part, j'ai montré qu'il est facile de recueillir et d'observer au microscope ces poussières de Pair, et qu'on y voit toujours, au milieu de débris amorphes très divers, un grand nombre de corpus-
1. Voir mes communications précédentes, insérées aux Comptes rendus de l'Académie des sciences, séances des 6 février, 7 mai et 3 septembre 1860 [p. 187-201 du présent volume]. Il est entendu qu'il s'agit ici des liqueurs portées à l'ébullition. Je réserve évidemment dans mes conclusions le fait possible et très fréquent des germes introduits par les matières mêmes qui servent à préparer les liqueurs.
cules organisés, que le plus habile naturaliste ne saurait distinguer des germes des organismes inférieurs.
Je n'ai pas fini cependant avec toutes ces études. Ce qu’il y aurait de ‘plus désirable serait de les conduire assez loin pour préparer la voie à une recherche sérieuse de l’origine de diverses maladies. Aussi j'espère que l'Académie voudra bien me permettre de lui soumettre encore prochainement de nouvelles observations sur les générations dites spontanées. Dans un tel sujet, qui touche à tant de choses, et des plus obscures, il ne saurait v avoir surabondance de preuves expéri-
mentales.
DE L'INFLUENCE DE LA TEMPÉRATURE SUR LA FÉCONDITE DES SPORES DES MUCÉDINÉES (1)
Duhamel rapporte dans un de ses ouvrages qu'il a pu faire germer du froment qui avait supporté une température de 110° (2). Cette observation du savant agronome devint l’origine de quelques recherches de Spallanzani sur le degré de chaleur auquel on peut soumettre les graines sans leur faire perdre la faculté de germer (3). Parmi les plantes supérieures, cinq espèces de graines furent étudiées par lui : ce sont le pois chiche, la lentille, l'épeautre, la graine de lin et celle du trèfle. Spallanzani s’occupa en outre de l'influence de la température sur les spores des mucédinées. Pour ce qui est des graines des plantes supérieures, les résultats de Spallanzani, encore bien que très curieux, n’ont rien qui doive nous surprendre dans l’état présent de nos connaissances. La graine de trèfle, moins impressionnable que toutes les autres, a pu supporter une température voisine de 100°. Mais pour les graines des moisissures, Spallanzani fut conduit à des conséquences singulières. Il admet, en effet, que non seulement les spores des mucédinées peuvent supporter la température de 100° quand elles sont plongées dans l’eau, mais qu’elles peuvent même résister à la chaleur d’un brasier ardent lorsqu'elles sont sèches. D’ailleurs dans ce dernier cas il n’assigne pas la limite de température d’une manière précise.
1. Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 7 janvier 1861, LII, p. 16-19.
Avant cette communication, Pasteur en avait fait une le 12 novembre 1860 (Voir p. 131- 133 du présent volume), intitulée : Recherches sur le mode de nutrition des mucédinées. Ce travail, démontrant que les organismes inférieurs peuvent apparaître sans qu’il y ait présence de matières albuminoïdes, apportait un argument capital contre la doctrine des générations spontanées, doctrine qui faisait jouer un rôle essentiel à la matière organique des infusions.
Cette communication du 12 novembre 1860 qui, d'autre part, avait pour but de montrer l'analogie entre les ferments et les espèces végétales inférieures, a été placée au chapitre I, FERMENTATIONS (p. 131-133 du présent volume).
2. Dunamez pu Monceau. Supplément au Traité de la conservation des grains. Paris, 1965, in-12 (4 pl.).
3. SPALLANZANI. Opuscules de physique, animale et végétale, traduits de l'italien par Jean Sexegrer. Genève, 1777, 2 vol. in-12. Tome [+ : Observations et expériences sur les animalecules des infusions. (Notes de l'Édition.)
On aurait peine à comprendre que ces résultats de Spallanzani sur les graines des mucédinées n'aient pas été soumis à de nouvelles épreuves, si les expériences n'offraient ici des difficultés particulières. Celles que j'ai lhonneur de présenter aujourd’hui à l’Académie établissent bien que les spores des mucédinées peuvent rester fécondes après avoir été portées à de hautes températures, mais les limites supérieures ne sont pas, à beaucoup près, aussi élevées que lavait indiqué Spallanzani.
Toute la difficulté du sujet consiste à trouver une méthode d’expérimentation rigoureuse. Rien de plus simple pour les plantes supérieures que d'essayer si leurs graines sont encore capables de germer lorsqu'elles ont été chauffées à une température déterminée : il ne pousse du blé que là où l’on en a semé; mais pour les mucédinées, elles se développent partout où elles rencontrent des conditions favorables. IL est donc indispensable de recourir à une disposition qui permette d'affirmer sûrement que la petite plante a été reproduite par les spores que l’on a semées, et non additionnellement par les spores qui sont en suspension dans l'air, ou déposées à la surface des objets mis en expérience.
Il ne me paraît pas douteux que les inexactitudes de Spallanzani dans la question qui nous occupe n'aient eu pour cause les difficultés qu'il a éprouvées à réaliser les conditions que j'indique, malgré son habileté bien reconnue.
Voici la méthode que j'ai suivie et qui me semble irréprochable. Je passe un peu d’amiante dans les petites têtes de la moisissure que je veux étudier; puis je place cette amiante couverte de spores dans un très petit tube de verre que j'introduis dans un tube en U de plus gros diamètre, où le petit tube peut se mouvoir librement. L'une des extrémités du tube en U se relie par un caoutchouc à un tube de métal à robinets, en forme de T. Un des robinets communique à la machine pneumatique, un autre à un tube de platine chauffé au rouge. L'autre extrémité porte un caoutchouc qui reçoit également le ballon où l’on doit semer les spores, ballon fermé à la lampe, rempli d’air calciné et du liquide préalablement porté à l’ébullition, devant servir d’aliment à la jeune plante. Enfin le tube en U plonge dans un bain d’huile, d’eau ordinaire ou d’eau saturée de divers sels, selon que l’on veut porter les spores à telle ou telle température. Entre le tube en U et le tube de platine il y a un tube desséchant à ponce sulfurique. Lorsque tout l'appareil qui précède le tube de platine a été rempli d’air calciné et que les spores ont été maintenues à la température voulue un temps suffisant que l’on peut faire varier, on brise la pointe du ballon par
un coup de marteau, sans dénouer les cordonnets du caoutchouc qui réunit le ballon au tube en U; puis, inclinant convenablement ce dernier tube éloigné de son bain, on fait glisser dans le ballon l'amiante et ses spores. Enfin, l’on referme le ballon à la lampe par un trait de flamme sur l’un des étranglements ménagés sur son col. On le porte alors à l’étuve à une température de 20 à 30°, qui est la plus favorable au développement des mucédinées.
C’est en appliquant la méthode que je viens de décrire, et qui m'a paru répondre à toutes les difficultés de l’étude que j'avais en vue, que je suis arrivé aux conséquences suivantes :
Les spores des mucédinées, chauffées dans le vide ou dans Pair sec, restent fécondes après avoir été portées à une température de 120 à 1259. La durée de l'exposition à cette température a été, dans mes expériences, d’un quart d'heure, puis d’une demi-heure, trois quarts d'heure et une heure. Je n'ai pas été au delà, mais tout annonce que la durée de l'exposition à 120° peut être dépassée. Une exposition de vingt minutes ou d’une demi-heure de 127 à 130° suffit au contraire pour enlever complètement leur fécondité aux spores les moins impressionnables (1.
Des conditions nouvelles de milieu, de chaleur, d’électricité.…, pourront-elles la leur rendre? C’est ce que je rechercherai, et ce que mes premiers essais dans celle direction me permettent déjà d'espérer. Certains faits, sur lesquels je reviendrai avec toute l'attention qu'ils méritent, m'autorisent à penser que des spores, et en général des germes, morts apparemment pour certaines conditions déterminées, ne le sont plus pour d’autres conditions nouvelles. Mais ce sujet est trop délicat pour que je l’aborde ici par des expériences encore incomplètes. Je rappellerai seulement que j'ai déja eu l’occasion de montrer qu'en changeant la nature des liquides on peut faire varier les limites de température au delà desquelles la fécondité des germes disparaît.
Lorsque les spores sont chauffées dans l’eau, j'ai reconnu qu'il n'y en avait d'aucune sorte qui pût supporter, même pendant quelques minutes seulement, la température de 100.
J'arrive maintenant à des résultats qui se lient étroitement à ceux qui précèdent : je veux parler de l’action de la température sur les poussières qui existent disséminées dans l'air libre. Mes recherches antérieures ont prouvé que ces poussières contiennent beaucoup de spores de mucédinées. Le microscope les fait voir, et elles germent
1. M. Payen a reconnu déjà depuis longtemps que les svorules de l’oidium aurantiacum conservaient leur faculté de développement après avoir été portées à 120°. (Comptes rendus
de l'Académie des sciences, XLNIII, 1859, p. 30.
quand on sème les poussières dans des liqueurs appropriées. Or il arrive précisément, comme on devait s’y attendre, que si l’on sème ces poussières après les avoir portées de 120 à 125°, elles donnent des mucédinées, mais qu’elles cessent d’en produire si elles ont atteint la température de 125 à 130. J'ai reconnu également que les poussières qui existent dans l’air sont incapables de donner naissance à des mucédinées quelconques après avoir été portées dans l’eau à la température de 100°. On remarquera la correspondance parfaite de ces résultats avec ceux qui se rapportent aux spores des mucédinées prises sur les plantes dans leur état naturel.
En résumé, les expériences que j'ai l'honneur de présenter à l’Académie précisent nos connaissances sur l’origine des mucédinées, et rectifient diverses erreurs de Spallanzani, que l’état de la science à l’époque où il vivait ne lui avait pas permis d'éviter.