‹ Œuvres de PasteurChapitre 46 sur 138 · DES EXPÉRIENCES AVEC L'AIR CALCINE · texte numérisé non relu

DES EXPÉRIENCES AVEC L'AIR CALCINE

Nous venons de voir qu'il y a toujours en suspension dans l’air des corpuscules organisés, qui, par leur forme, leur volume et leur structure apparente, ne sauraient être distingués des germes des organismes inférieurs, et le nombre en est grand sans avoir rien d’exagéré. Y a-t-il réellement parmi eux des germes féconds(f)? Voilà la question vraiment intéressante; je crois être arrivé à le démontrer d’une maniere certaine. Mais avant d'exposer les expériences qui se rapportent plus particulièrement à cette partie du sujet, il est indispensable de rechercher premièrement si les faits annoncés par le D' Schwann sur l'inactivité de l’air qui a été rougi sont exacts. MM. Pouchet, Mantegazza, Joly et Musset le contestent. Essayons de voir de quel côté est la vérité ; aussi bien ce sera la base de nos recherches ultérieures.

Dans un ballon de 250 à 300 centimètres cubes, j'introduis 100 à 150 centimètres cubes d’une eau sucrée albumineuse, formée dans les proportions suivantes :

BE SP a ct. 2 OÙ SULO EE ER E E R ecle tell Matières albuminoïdes et minérales provenant de

eee RE EE RS EEE 0,2 à 0,7.

1. Ce qu'il y aurait de mieux à faire et de plus direct consisterait à suivre au microscope le développement de ces germes. Tel était mon projet; mais l'appareil que j'avais fait construire pour cet objet ne m'ayant pas été livré en temps opportun, j'ai été éloigné de cette étude par d’autres travaux. Du reste, il ne faut pas se dissimuler la difficulté de cette méthode d'observation. Rien de plus simple que de déposer les spores d’une mucédinée dans un liquide propre à les nourrir, d'en prélever quelques-unes le lendemain ou le surlendemain, el de voir que plusieurs ont germé et ont déjà poussé de longs appendices. Mais autre chose esl d'opérer sur une seule spore, qu’il faudra retrouver sous le microscope à une place déterminée, tout en lui fournissant de l'eau pour remplacer celle qui s'évapore sur les bords de la lame derverre, ete... Et puis les très petits infusoires, bacteriums et monades, se montrent promptement, prennent l'air, et la spore privée d'un de ses aliments essentiels ne se développe pas. J'espère revenir prochainement sur cette partie de mon travail. d

Le col effilé du ballon communique avec un tube de platine chauffé au rouge, comme l'indique la figure 10. On fait bouillir le liquide pendant deux à trois minutes, puis on le laisse refroidir complètement. Il se remplit d'air ordinaire à la pression de l’atmosphère, mais dont toutes les parties ont été portées au rouge; puis on ferme à la lampe le col du ballon, qui a alors la forme indiquée par la figure 11.

Le ballon ainsi préparé est placé dans une étuve à une température constante voisine de 30°; il peut s’y conserver indéfiniment, sans que le liquide qu'il renferme éprouve la moindre altération. Sa limpidité, son

Fi. 10.

odeur, son caractère d’acidité très faible, à peine appréciable au papier de tournesol bleu, persistent sans changement appréciable. Sa couleur se fonce légèrement avec le temps, sans doute sous l'influence d’une oxydation directe de la matière albuminoïde ou du sucre (1).

J'affirme avec la plus parfaite sincérité que jamais il ne m'est arrivé d’avoir une seule expérience, disposée comme je viens de le dire, qui m'ait donné un résultat douteux. L'eau de levüre sucrée portée à

1. Cette oxydation directe est indiquée par l'analyse suivante, effectuée sur l’air d'un ballon

2 y x A see PR A FE c rempli aux + d'eau de levûre sucrée, et qui était resté à l'étuve du 12 février au 18 avril 1860.

Neide parbonquer nee PU re DS CRE ER E LARENTETE 0,9 Oxygène...» Re OA ce cs en loe à 19,5 AZOt6 pArITIÉérENCE RE LE CR RE 22100

Le volume de l'acide carbonique est moindre que le volume d'oxygène qui a disparu. Cela peut tenir aux différences des coefficients de solubilité de ces gaz. Quant à la limpidité du liquide, elle était parfaite.

Toutes les analyses de gaz contenues dans ce Mémoire ont été faites avec l'eudiomètre de M. Regnault.

FERMENTATIONS ET GÉNÉRATIONS DITES SPONTANÉES 235 l’ébullition pendant deux ou trois minutes, puis mise en présence de l'air qui a été rougi, ne s’altère donc pas du tout{t)}, même après dixhuit mois de séjour à une température de 25° à 30°, tandis que si on l’'abandonne à l'air ordinaire, après un jour ou deux, elle est en voie d’altération manifeste, et se trouve remplie de bacteriums, de vibrions, ou couverte de mucors.

L'expérience du D° Schwann appliquée à l’eau de levüre sucrée est par conséquent d’une exactitude irréprochable.

Comment se fait-il néanmoins que plusieurs observateurs, MM. Pouchet, Mantegazza et Schwann lui-même, soient arrivés à des résultats contradictoires ? J'ajoute que le D‘ Schwann lui-même n’a pas toujours réussi dans ses expériences sur l’inactivité de l'air calciné ; en effet, nous

Fig. 11.

avons vu dans la première partie du présent Mémoire, où j'ai résumé le travail de ce savant, que ses expériences sur la fermentation alcoolique avaient souvent donné des résultats opposés à ceux qu'il espérait, sans qu'il eût pu d’ailleurs reconnaitre les causes d’erreur présumées de ces résultats.

Moi-même, dans des expériences inédites, j'étais arrivé à cette conséquence, que les expériences faites avec l'air calciné ne réussissaient qu'exceptionnellement. Je vais en rapporter quelques-unes.

Le 9 août 1857, je prépare comme il suit plusieurs ballons d’un quart de litre de capacité. Dans chacun d’eux, je place 80 centimètres cubes d’eau de levüre de bière sucrée très limpide, renfermant par litre 100 grammes de sucre et 3 grammes de matières azotée et minérale empruntées aux principes solubles de la levüre. J’étire à la lampe le col des ballons, puis je porte le liquide à l’ébullition, et je ferme ensuite la pointe effilée par un trait de chalumeau pendant l’ébullition,

maintenue préalablement de deux à quatre minutes. Je renverse ensuite

1. J'ai certainement eu l’occasion de répéter plus de cinquante fois l'expérience, et, dans aucun cas, cette liqueur, si altérable, n’a donné vestige de productions organisées, en présence de l'air calciné.

successivement chaque ballon dans la cuve à mercure, au fond de laquelle je brise leurs pointes ; alors jintroduis dans le premier ballon environ 70 centimètres cubes d'oxygène préparé avec le chlorate de potasse, et conduit dans un tube de porcelaine chauffé au rouge avant d'entrer dans le ballon. Dans le deuxième ballon, je fais arriver 50 centimètres cubes d'oxygène provenant de la décomposition de l'eau par la pile, et de production toute récente. Dans le troisième et le quatrième ballons, je fais passer de 50 à 60 centimètres cubes d’air ordinaire sortant d’un tube de porcelaine chauffé au rouge. Enfin, dans un cinquième ballon, j'introduis 50 centimètres cubes d’air ordinaire non chauflé. Je porte ensuite les cinq ballons dans une étuve à la température constante de 25° à 30°, renversés sur le mercure dans des verres à pied.

Le 13 août, il y a des productions organisées dans tous les ballons. Le liquide du premier était tout trouble, laiteux, par la présence d’une torulacée en granulations très ténues réunies en chapelets. Le deuxième ballon est tombé dans la nuit du 15 au 16 août, parce qu'il s’est rempli de gaz par fermentation. Une étude microscopique des portions de liquide restées dans le verre y a fait reconnaître des globules de levüre de bière. Les ballons 3, 4 et 5 offraient des touffes de moisissure flottant dans un liquide limpide.

En résumé, j'obtenais des résultats directement contraires à ceux du D° Schwann. Des mucédinées, des torulacées pouvaient naître en présence de l'air calciné, dans des liquides qui avaient été soumis à l’ébullition.

Je ne publiai pas ces expériences; les conséquences qu’il fallait en déduire étaient trop graves pour que je n’eusse pas la crainte de quelque cause d’erreur cachée, malgré le soin que j'avais mis à les rendre irréprochables. J'ai réussi, en effet, plus tard à reconnaître cette cause d'erreur.

Quoi qu'il en soit, les choses étaient telles, à cette époque, qu'un observateur, répétant de bonne foi sur la cuve à mercure les expériences de Needham, de Spallanzani et d’Appert, avec la modification indiquée par le D' Schwann, arrivait à des conséquences tout à fait favorables à la doctrine des générations spontanées, sans qu'il fût possible de signaler la véritable cause d'erreur de ces expériences. On pouvait croire seulement qu'il était très difficile de ne pas laisser s’introduire dans les vases une petite quantité d’air ordinaire. Mais, outre que cette crainte était exagérée, on verra par la suite que ce n’est pas du tout en cela que consistait l’inexactitude de la méthode.

Dans toutes ces expériences, comme dans celles du D° Schwann qui

avaient été contraires au résultat de sa première expérience sur le bouillon de viande, c’est le mercure qui avait introduit les germes dans les liqueurs. J’en donnerai ultérieurement des preuves convaincantes. Mais nous pouvons remarquer dès à présent que le mercure d’une cuve de laboratoire est constamment exposé à recevoir les poussières de l'air, et que ce liquide doit recéler par conséquent une multitude de ces corpuscules organisés, que nous avons appris à étudier dans le chapitre précédent. Leur légèreté spécifique ne serait suffisante pour les amener à la surface que s'ils avaient un volume sensible. D'ailleurs, n'y aurait-il de ces corpuscules qu'à la surface du mercure, il ne serait pas possible de les éviter dans les manipulations. Que l’on dépose, en effet, des poussières sur le mercure et qu'on y enfonce ensuite un tube de verre, une éprouvette, un vase quelconque, on verra les poussières de la surface s'engager peu à peu dans la gaine que le corps solide laisse entre lui et le mercure. Si le corps est enfoncé d’un décimètre ou davantage, les poussières le suivront jusqu'à cette profondeur, et les dernières arrivées seront appelées d’une grande distance du point où le corps aura été plongé.

Nous pouvons résumer comme il suit les expériences de ce chapitre. L'eau de levûre sucrée, liqueur excessivement altérable au contact de l'air ordinaire, peut être conservée intacte pendant des années entières lorsqu'elle est exposée à l’action de lair caleiné, après avoir été soumise à l’ébullition pendant deux ou trois minutes. Mais l'expérience a besoin d’être faite convenablement. Effectuée sur la cuve à mercure avec tous les soins imaginables, elle ne réussit qu'exceptionnellement, si tant est qu'elle réussisse quelquefois. La liqueur s’altère presque aussi facilement qu'à l'air ordinaire, parce qu'il est impossible que la manipulation, de quelque manière qu'elle soit dirigée, n’introduise pas des germes provenant de l’intérieur ou de la surface du mereure ou des parois de la cuve.

L'insuccès des expériences avec l'air calciné, toutes les fois qu’on venait à les pratiquer sur la cuve à mercure, n’était pas la seule cause d'incertitude et d’embarras dans cette grave question de la génération des êtres les plus inférieurs.

Remplace-t-on, en effet, dans les essais précédents l’eau de levûre sucrée par le lait, ou tel autre liquide que nous apprendrons à connaitre, et de quelque manière que l'expérience soit conduite, que l’on opère sur la cuve à mercure, ou que l’on opère avec l'appareil déjà décrit, représenté figure 10, et qui donne des résultats si constants pour l’eau de levüre sucrée, le lait se putréfie et montre des organismes.

Ces résultats si divers, contradictoires en apparence, trouveront

leur explication naturelle dans un des chapitres suivants. Mais jusque-là ils étaient bien faits pour jeter le trouble dans les esprits, ainsi que j'ai déjà essayé de le montrer dans le chapitre historique placé en tête de ce travail.

Page 1